Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie
et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par
l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en
harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en
convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne
fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le
fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes
choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses
actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la
candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur
avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde
et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et
d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui
venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race?
On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de
la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La
race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe;
la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de
sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de
Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche.
L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez
les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais
Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine
la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du
pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la
sécheresse ardennaise.
On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en
présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi
consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est
si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de
l'écrivain des vertus personnelles de l'homme.
Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se
manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les
regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses
traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des
lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne
révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant
de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance
et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression,
tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et
pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son
être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et
aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans
l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui
existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif
des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il
avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait
le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient,
mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode.
Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus
accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit
recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation,
de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire
sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles
interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner
l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.
Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de
condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses
sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très
sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage.
Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des
éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé
qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception,
toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à
l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et
sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes
qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il
savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances
spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il
préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu
avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la
rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui
était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait
manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.
Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance.
Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât
une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était
en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les
humbles de cœur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à
éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cœur que
sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect
de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la
main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la
douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de
quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et
si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le
rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les
manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait
redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité
contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le
désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il
était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande
force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,
d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de
ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder
des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer
des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu
être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en
toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans
rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter
à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en
en démêlant les causes.
Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect
des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de
caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à
aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur
les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte
et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré
dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi
courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle
pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir
de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière
en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné
l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire
indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait
ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans
s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans
jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique
personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la
science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait
successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en
leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce
n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait
montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de
lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé
à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne
pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en
séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui
attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de
la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il
l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais
lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût
entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme
d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou
gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est
gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la
probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.
Un tel caractère, une telle vie, une telle œuvre sont le caractère et la
vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté
suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de
surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas.
Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et
simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle
qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne
crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses
beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés,
amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable
adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi
sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de
vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des
solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et
outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de
Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez
bel éloge?