II

Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie

et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par

l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en

harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en

convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne

fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le

fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes

choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses

actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la

candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur

avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde

et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et

d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui

venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race?

On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de

la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La

race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe;

la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de

sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de

Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche.

L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez

les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais

Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine

la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du

pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la

sécheresse ardennaise.

On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en

présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi

consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est

si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de

l'écrivain des vertus personnelles de l'homme.

Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se

manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les

regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses

traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des

lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne

révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant

de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance

et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression,

tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et

pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son

être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et

aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans

l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui

existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif

des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il

avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait

le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient,

mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode.

Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus

accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit

recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation,

de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire

sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles

interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner

l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.

Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de

condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses

sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très

sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage.

Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des

éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé

qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception,

toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à

l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et

sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes

qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il

savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances

spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il

préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu

avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la

rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui

était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait

manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.

Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance.

Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât

une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était

en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les

humbles de cœur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à

éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cœur que

sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect

de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la

main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la

douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de

quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et

si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le

rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les

manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait

redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité

contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le

désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il

était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande

force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,

d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de

ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder

des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer

des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu

être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en

toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans

rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter

à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en

en démêlant les causes.

Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect

des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de

caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à

aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur

les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte

et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré

dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi

courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle

pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir

de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière

en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné

l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire

indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait

ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans

s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans

jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique

personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la

science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait

successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en

leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce

n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait

montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de

lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé

à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne

pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en

séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui

attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de

la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il

l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais

lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût

entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme

d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou

gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est

gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la

probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.

Un tel caractère, une telle vie, une telle œuvre sont le caractère et la

vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté

suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de

surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas.

Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et

simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle

qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne

crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses

beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés,

amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable

adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi

sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de

vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des

solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et

outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de

Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez

bel éloge?

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 30 / 42 题