La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement
découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces
hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la
science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et
morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à
une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes,
si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs
qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux
les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient
universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus
autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés
par la mort dans toute la plénitude de leur talent.
Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la
vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à
hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera
aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir
jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines
et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez
étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux
échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de
l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question
les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre
une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle
quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se
réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée
que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives
et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps
et de sa propre œuvre par son ironie comme par les envolées de ses
espérances et de ses rêves. L'œuvre de Taine, au contraire, plus
limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en
étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce
temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.
I
Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et
scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et
éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une
réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile
dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux
formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence,
elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile
de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées
dans les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style
uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les
caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de
l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où
trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour
dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la
religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque
de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de
quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des œuvres qu'elle
a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à
la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle
n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait
naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la
liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son
syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de
principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des
conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique
qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle
aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que
l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on
pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire
par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus
stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui
renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les
bases expérimentales de la psychologie.
Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les
vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure
l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du
classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la
couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu
de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de
permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles
ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas
de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou
de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité,
mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète,
de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale,
si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche
passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres
de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non
conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de
Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames
d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de
Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de
Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de
Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des
précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée,
Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850
que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la
vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi
bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la
nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité
historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer
la vie, les mœurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de
décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les
mêmes procédés pour peindre les mœurs d'un village normand ou celles de
Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans
l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de
profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie
de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de
Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre
réaliste des mœurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à
la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois
excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer
et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux
mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements
d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et
plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la
pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes
comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité
extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et
sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu
nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces
apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos
peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien
que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une
incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné
beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout
autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération;
philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a
manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé
sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines
tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire,
s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves
de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les
systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du
romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les
génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite
d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu
bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus
désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la
recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la
science.