Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la
mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
œuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à
distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul
pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
choses; il fait disparaître, dans une œuvre, les parties secondaires et
caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est
le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose
la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
pour élever à sa mémoire un monument impérissable.
Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme
quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son
caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme
enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.
À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit
d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son œuvre est si considérable et si
variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont
attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait,
pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la
sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].
Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation
à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa
personne ni son œuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence
suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cœur
vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a
suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je
puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de
dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France
pendant la seconde moitié de notre siècle.
I
Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été
tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la
famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les
plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons.
Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de
Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des
Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a
l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre
d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point
spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les
briguer[2].
Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,
des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.
Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces
anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos
jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents
grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu
triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes
de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint
Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté
d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de
Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un
petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est
celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils
l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité
désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui
n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait
cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils
attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux
breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la
coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire
à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur
le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il
a pensé, fait et écrit.
La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut
sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore
enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère
put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta
reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut
toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à
les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite
maison où s'était écoulée son enfance. Sa sœur Henriette, de douze ans
plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
son caractère comme par la tendresse passionnée de son cœur, se dévoua
aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna,
d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place
d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné
la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités
dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux
et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays
natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de
quelque église cathédrale. Mais sa sœur avait connu à Paris un jeune
abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se
trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa
précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après
avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à
Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en
France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes
études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste
éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de
leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et
au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses
maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison,
sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en
détacher pour toujours.
C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie
pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la
philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres
saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute.
Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la
construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine
catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de
philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de
l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation
chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
cœur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres
vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant
pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une
institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la
préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du
professorat. Son admirable sœur lui vint en aide dans ce moment
difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres
études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais
troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il
s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de
renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze
cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des
premiers temps de liberté.
Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses
prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable
acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer
une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On
reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à
1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à
l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint,
la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un
grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues
sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat
soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour
l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques
plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre
sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur
l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.
Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra
en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un
ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus
en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la
conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions
métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les
sciences historiques et philologiques sont non seulement les
libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie.
Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par
elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra
pour eux une source et une forme de religion[4].
Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les
lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être
acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de
l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre.
Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un
seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter
en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au
_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et
philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée,
accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les
découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce
sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où
le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une
virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes
intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire
religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée
littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition
le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé
seulement de trente-trois ans.