Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'œuvre et la vie,
résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'œuvre historique
de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant
sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la
gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée
aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des
actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent;
rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique,
Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans
doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et
Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que
nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour
constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
résurrection du passé.
Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise
après que les bases de la science historique et de la méthode critique
auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de
philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il
nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les
ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et
les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les
scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions
rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles
qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé
les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé
l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point
d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait
avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était
l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur
relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était
pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un
corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis
fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus
rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et
elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait
d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement
de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la
fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme
vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un
vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des
religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme,
de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir
dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les
traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une
science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que
ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct
profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le
seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
trompe-l'œil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses
réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui
le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi
profondément son influence.
Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est
point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette
résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte,
puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à
l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une
anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il
pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de
causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes
les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des
explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la
logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la
logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes,
Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes,
il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut
fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de
Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il
est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations
philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit
scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique
qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite.
C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du
domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui
aussi, dans son œuvre historique, un créateur et un peintre d'une
merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une
pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères
et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent
opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire
qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part
de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses
adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce
qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les
nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse
tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque
qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme.
Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette
divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique
historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de
l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui
prétend trancher les questions les plus complexes avec des données
incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois
démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui
leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous
souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer,
parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité
provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la
prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est
ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un
savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination,
mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à
démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine
perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de
profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les
conditions et les limites de la connaissance.
Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois
maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de
Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences
imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la
vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à
l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au cœur «d'où
jaillissent les sources de la vie.»