Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette
place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en
mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du
célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau
drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sœur Henriette;
leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par
cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que
changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être
dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle
laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de
renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si
dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui
courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son
frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait
bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère.
Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle
l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La
fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que
lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le
frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa sœur
Henriette, la plus belle de ses œuvres, et un des plus purs
chefs-d'œuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité
l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce
que sa perte fut pour lui.