_À CHARLES DE POMAIROLS_
_Mon cher ami,_
_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le
composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans
divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus
précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens
moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant
à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur œuvre
aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais
celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui
existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence,
les idées et les sentiments qui les ont inspirés._
_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une
sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent
Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à
l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir
indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon
dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de
connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées
et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le
ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui.
Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec
discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une
sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la
critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part
de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution
française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et
l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la
crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de
poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à
un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le
reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des
imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu
haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez
Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la
timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer
quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable
dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de
réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire
et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un
raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de
ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui
une amertume et presque un remords._
_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
imperfections de leurs œuvres et sur les limites de leur génie; mais il
me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais
tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et
ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce
qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications
naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou
me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des
motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire œuvre d'équité.
En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre
pour comprendre; et l'œuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur
génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on
peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu
certaines parties de leur œuvre caduques ou nuisibles. Et même alors,
n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de
la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les
esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à
expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en
les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on
aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes
étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les
chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après
Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de
n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux
du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux
richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte
d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur
de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé
quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes
trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la
sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes,
sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se
mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de
respect, et pour Michelet d'affection._