XXIII.

Je me réveillai si heureux le lendemain que je ne pensai plus à quitter

Venise. Le temps était magnifique, le soleil était doux comme au

printemps. Des femmes élégantes couvraient les quais et s'amusaient

aux lazzi des masques qui, à demi couchés sur les rampes des ponts,

agaçaient les passants et adressaient tour à tour des impertinences

et des flatteries aux femmes laides et jolies. C'était le mardi gras;

triste anniversaire pour Juliette. Je désirai la distraire; je lui

proposai de sortir, et elle y consentit.

Je la regardais avec orgueil marcher à mes côtés. On donne peu le bras

aux femmes à Venise, on les soutient seulement par le coude en montant

et en descendant les escaliers de marbre blanc qui à chaque pas se

présentent pour traverser les canaux. Juliette avait tant de grâce et de

souplesse dans tous ses mouvements, que j'avais une joie puérile à la

sentir à peine s'appuyer sur ma main pour franchir ces ponts. Tous les

regards se fixaient sur elle, et les femmes, qui jamais ne regardent

avec plaisir la beauté d'une autre femme, regardaient au moins avec

intérêt l'élégance de ses vêtements et de sa démarche, qu'elles eussent

voulu imiter. Je crois encore voir la toilette et le maintien de

Juliette. Elle avait une robe de velours violet avec un boa et un petit

manchon d'hermine. Son chapeau de satin blanc encadrait son visage

toujours pâle, mais si parfaitement beau que, malgré sept ou huit années

de fatigues et de chagrins mortels, tout le monde lui donnait dix-huit

ans tout au plus. Elle était chaussée de bas de soie violets, si

transparents qu'on voyait au travers sa peau blanche et mate comme de

l'albâtre. Quand elle avait passé et qu'on ne voyait plus sa figure, on

suivait de l'oeil ses petits pieds, si rares en Italie. J'étais heureux

de la voir admirer ainsi; je le lui disais, et elle me souriait avec une

douceur affectueuse. J'étais heureux!...

Un bateau pavoisé et plein de masques et de musiciens s'avança sur le

canal de la Giadecca. Je proposai à Juliette de prendre une gondole

et d'en approcher pour voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs

sociétés suivirent notre exemple, et bientôt nous nous trouvâmes engagés

dans un groupe de gondoles et de barques qui accompagnaient avec nous le

bateau pavoisé et semblaient lui servir d'escorte.

Nous entendîmes dire aux gondoliers que cette troupe de masques était

composée des jeunes gens les plus riches et les plus à la mode dans

Venise. Ils étaient en effet d'une élégance extrême; leurs costumes

étaient fort riches, et le bateau était orné de voiles de soie, de

banderoles de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus grande

beauté. Leurs vêtements étaient ceux des anciens Vénitiens, que Paul

Véronèse, par un heureux anachronisme, a reproduits dans plusieurs

sujets de dévotion, entre autres dans le magnifique tableau des _Noces_,

dont la république de Venise fit présent à Louis XIV, et qui est au

musée de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai surtout un homme vêtu

d'une longue robe de soie vert-pâle, brodée de longues arabesques d'or

et d'argent. Il était debout et jouait de la guitare dans une attitude

si noble, sa haute taille était si bien prise, qu'il semblait fait

exprès pour porter ces habits magnifiques. Je le fis remarquer à

Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, le vit à peine, et me

répondit: «Oui, oui, superbe!» en pensant à autre chose.

[Illustration: Il était debout et jouait de la guitare.]

Nous suivions toujours, et, poussés par les autres barques, nous

touchions le bateau pavoisé du côté précisément où se tenait cet homme.

Juliette était aussi debout avec moi et s'appuyait sur le couvert de la

gondole pour ne pas être renversée par les secousses que nous recevions

souvent. Tout à coup cet homme se pencha vers Juliette comme pour la

reconnaître, passa la guitare à son voisin, arracha son masque noir et

se tourna de nouveau vers nous. Je vis sa figure, qui était belle et

noble s'il en fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela

à demi-voix, et elle tressaillit comme si elle eût été frappée d'une

commotion galvanique.

--Juliette! répéta-t-il d'une voix plus forte.

--Leoni! s'écria-t-elle avec transport.

C'est encore pour moi comme un rêve. J'eus un éblouissement; je perdis

la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s'élança, impétueuse et

forte. Tout à coup je la vis transportée comme par magie sur le bateau,

dans les bras de Leoni; un baiser délirant unissait leurs lèvres. Le

sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les

yeux d'un voile plus épais; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins à

moi en montant l'escalier de mon auberge. J'étais seul; Juliette était

partie avec Leoni.

Je tombai dans une rage inouïe, et pendant trois heures je me comportai

comme un épileptique. Je reçus vers le soir une lettre de Juliette

conçue en ces termes:

«Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, je te vénère, je te

bénis à genoux pour ton amour et tes bienfaits. Ne me hais pas; tu sais

que je ne m'appartiens pas, qu'une main invisible dispose de moi et me

jette malgré moi dans les bras de cet homme. O mon ami, pardonne-moi, ne

te venge pas! je l'aime, je ne puis vivre sans lui. Je ne puis savoir

qu'il existe sans le désirer, je ne puis le voir passer sans le suivre.

Je suis sa femme; il est mon maître, vois-tu: il est impossible que je

me dérobe à sa passion et à son autorité. Tu as vu si j'ai pu résister à

son appel. Il y a eu comme une force magnétique, comme un aimant qui m'a

soulevée et qui m'a jetée sur son coeur; et pourtant j'étais près de

toi, j'avais ma main dans la tienne. Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu

n'en as pas eu la force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a même pas

pu me rappeler; tu vois que cela ne dépend pas de nous.

[Illustration: Il fit un rugissement sourd, mordit le sable...]

Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui ordonne et opère

ces choses étranges. Je ne puis briser la chaîne qui est entre moi et

Leoni; c'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main de

Dieu qui l'a rivé.

«O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis à tes pieds. Je te supplie

de me laisser être heureuse. Si tu savais comme il m'aime encore, comme

il m'a reçue avec joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles

larmes!... Je suis comme ivre, je crois rêver... Je dois oublier son

crime envers moi: il était fou. Après m'avoir abandonnée, il est arrivé

à Naples dans un tel état d'aliénation qu'il a été enfermé dans un

hôpital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti guéri, ni

par quelle protection du sort il se trouve maintenant remonté au faîte

de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionné que

jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, dussé-je être heureuse seulement

un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si

follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal placée?

Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te parle, ni ce que je

te demande. Oh! ce n'est pas de me recueillir et de me pardonner quand

il m'aura de nouveau délaissée; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains

rien. Je sens que je ne te mérite plus, qu'en me jetant dans ce bateau

je me suis à jamais séparée de toi, que je ne puis plus soutenir ton

regard ni toucher ta main. Adieu donc, Aleo! Oui, je t'écris pour te

dire adieu, car je ne puis pas me séparer de toi sans te dire que mon

coeur en saigne déjà, et qu'il se brisera un jour de regret et

de repentir. Va, tu seras vengé! Calme-toi maintenant, pardonne,

plains-moi, prie pour moi; sache bien que je ne suis pas une ingrate

stupide qui méconnaît ton caractère et ses devoirs envers toi. Je

ne suis qu'une malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut

s'arrêter. Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux, mille

baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m'enveloppe et m'emporte.

En périssant sur les écueils où elle doit me briser, je répéterai ton

nom, et je t'invoquerai comme un ange de pardon entre Dieu et moi.

«JULIETTE.»

Cette lettre me causa un nouvel accès de rage; puis je tombai dans le

désespoir; je sanglotai comme un enfant pendant plusieurs heures; et,

succombant à la fatigue, je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de

cette grande chambre où Juliette m'avait conté son histoire la veille.

Je me réveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs fois le tour

de la chambre d'un pas lent et mesuré.

Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis: ma résolution

était prise; j'étais tranquille. A neuf heures je sortis, je pris des

informations dans toute la ville, et je m'enquis de certains détails

dont j'avais besoin. On ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa

fortune; on savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous

les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette et se

faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis de... l'escortait

partout et partageait son opulence; tous deux étaient amoureux d'une

courtisane célèbre, et, par un caprice inouï, cette femme refusait leurs

offres. Sa résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni,

qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y avait

aucune folie où elle ne pût l'entraîner.

J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine à la voir; enfin elle

m'admit et me reçut d'un air hautain, en me demandant ce que je voulais

du ton d'une personne pressée de congédier un importun.

--Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous haïssez Leoni?

--Oui, me répondit-elle, je le hais mortellement.

--Puis-je vous demander pourquoi?

--Il a séduit une jeune soeur que j'avais dans le Frioul, et qui était

honnête et sainte; elle est morte à l'hôpital. Je voudrais manger le

coeur de Leoni.

--Voulez-vous m'aider, en attendant, à lui faire subir une mystification

cruelle?

--Oui.

--Voulez-vous lui écrire et lui donner un rendez-vous?

--Oui, pourvu que je ne m'y trouve pas.

--Cela va sans dire. Voici le modèle du billet que vous écrirez:

«Je sais que tu as retrouvé ta femme et que tu l'aimes. Je ne voulais

pas de toi hier, cela me semblait trop facile; aujourd'hui il me paraît

piquant de te rendre infidèle; je veux savoir d'ailleurs si le grand

désir que tu as de me posséder est capable de tout, comme tu t'en

vantes. Je sais que tu donnes un concert sur l'eau cette nuit; je serai

dans une gondole et je suivrai. Tu connais mon gondolier Cristofano;

tiens-toi sur le bord de ton bateau et saute dans ma gondole au moment

où tu l'apercevras. Je te garderai une heure, après quoi j'aurai assez

de toi peut-être pour toujours. Je ne veux pas de tes présents; je ne

veux que cette preuve de ton amour. A ce soir, ou jamais.»

La Misana trouva le billet singulier, et le copia en riant.

--Que ferez-vous de lui quand vous l'aurez mis dans la gondole?

--Je le déposerai sur la rive du Lido, et le laisserai passer là une

nuit un peu longue et un peu froide.

--Je vous embrasserais volontiers pour vous remercier, dit la

courtisane; mais j'ai un amant que je veux aimer toute la semaine.

Adieu.

--Il faut, lui dis-je, que vous mettiez votre gondolier à mes ordres.

--Sans doute, dit-elle; il est intelligent, discret, robuste: faites-en

ce que vous voudrez.

Leone Leoni · 第 27 / 29 题