XXIV.

Je rentrai chez moi; je passai le reste du jour à réfléchir mûrement

à ce que j'allais faire. Le soir vint; Cristofano et la gondole

m'attendaient sous la fenêtre. Je pris un costume de gondolier; le

bateau de Leoni parut tout illuminé de verres de couleur qui brillaient

comme des pierreries depuis le faîte des mâts jusqu'au bout des moindres

cordages, et lançant des fusées de toutes parts dans les intervalles

d'une musique éclatante. Je montai à l'arrière de la gondole, une rame à

la main; je l'atteignis. Leoni était sur le bord, dans le même costume

que la veille; Juliette était assise au milieu des musiciens; elle avait

aussi un costume magnifique; mais elle était abattue et pensive, et

semblait ne pas s'occuper de lui. Cristofano ôta son chapeau et leva sa

lanterne à la hauteur de son visage. Leoni le reconnut et sauta dans la

gondole.

Aussitôt qu'il y fut entré, Cristofano lui dit que la Misana l'attendait

dans une autre gondole, auprès du jardin public.--Eh! pourquoi

n'est-elle pas ici? demanda-t-il.--_Non so_, répondit le gondolier

d'un air d'indifférence; et il se remit à ramer. Je le secondais

vigoureusement, et en peu d'instants nous eûmes dépassé le jardin

public. Il y avait autour de nous une brume épaisse. Leoni se pencha

plusieurs fois et demanda si nous n'étions pas bientôt arrivés. Nous

glissions toujours rapidement sur la lagune tranquille; la lune, pâle et

baignée dans la vapeur, blanchissait l'atmosphère sans l'éclairer. Nous

passâmes en contrebandiers la limite maritime qui ne se franchit

point ordinairement sans une permission de la police, et nous ne nous

arrêtâmes que sur la rive sablonneuse du Lido, assez loin pour ne pas

risquer de rencontrer un être vivant.

--Coquins! s'écria notre prisonnier, où diable m'avez-vous conduit? où

sont les escaliers du jardin public? où est la gondole de la Misana?

Ventredieu! nous sommes dans le sable! Vous vous êtes perdus dans la

brume, butors que vous êtes, et vous me débarquez au hasard...

--Non, Monsieur, lui dis-je en italien; ayez la bonté de faire dix pas

avec moi, et vous trouverez la personne que vous cherchez. Il me suivit,

et aussitôt Cristofano, conformément à mes ordres, s'éloigna avec la

gondole, et alla m'attendre dans la lagune sur l'autre rive de l'île.

--T'arrêteras-tu, brigand! me cria Leoni quand nous eûmes marché sur la

grève pendant quelques minutes. Veux-tu me faire geler ici? où est ta

maîtresse? où me mènes-tu?

--Seigneur, lui répondis-je en me retournant et en tirant de dessous ma

cape les objets que j'avais apportés, permettez-moi d'éclairer votre

chemin. Alors je tirai ma lanterne sourde, je l'ouvris et je l'accrochai

à un des pieux du rivage.

--Que diable fais-tu là? me dit-il, ai-je affaire à des fous? De quoi

s'agit-il?

--Il s'agit, lui dis-je en tirant deux épées de dessous mon manteau, de

vous battre avec moi.

--Avec toi, canaille! je te vais rosser comme tu le mérites.

--Un instant, lui dis-je en le prenant au collet avec une vigueur dont

il fut un peu étourdi, je ne suis pas ce que vous croyez. Je suis noble

tout aussi bien que vous; de plus, je suis un honnête homme et vous êtes

un scélérat. Je vous fais donc beaucoup d'honneur en me battant

avec vous. Il me sembla que mon adversaire tremblait et cherchait à

s'échapper. Je le serrai davantage.

--Que me voulez-vous? Par le nom du diable! s'écria-t-il, qui êtes-vous?

Je ne vous connais pas. Pourquoi m'amenez-vous ici? Votre intention

est-elle de m'assassiner? Je n'ai aucun argent sur moi. Êtes-vous un

voleur?

--Non, lui dis-je, il n'y a de voleur et d'assassin ici que vous; vous

le savez bien.

--Êtes-vous donc mon ennemi?

--Oui, je suis votre ennemi.

--Comment vous nommez-vous?

--Cela ne vous regarde pas; vous le saurez si vous me tuez.

--Et si je ne veux pas vous tuer? s'écria-t-il en haussant les épaules

et en s'efforçant de prendre de l'assurance.

--Alors vous vous laisserez tuer par moi, lui répondis-je, car je vous

jure qu'un de nous deux doit rester ici cette nuit.

--Vous êtes un bandit! s'écria-t-il en faisant des efforts terribles

pour se dégager. Au secours! au secours!

--Cela est fort inutile, lui dis-je; le bruit de la mer couvre votre

voix, et vous êtes loin de tout secours humain. Tenez-vous tranquille ou

je vous étrangle; ne me mettez pas en colère, profitez des chances de

salut que je vous donne. Je veux vous tuer et non vous assassiner. Vous

connaissez ce raisonnement-là. Battez-vous avec moi, et ne m'obligez

pas à profiter de l'avantage de la force que j'ai sur vous, comme vous

voyez. En parlant ainsi, je le secouais par les épaules et le faisais

plier comme un jonc, bien qu'il fût plus grand que moi de toute la tête.

Il comprit qu'il était à ma disposition, et il essaya de me dissuader.

--Mais, Monsieur, si vous n'êtes pas fou, me dit-il, vous avez une

raison pour vous battre avec moi. Que vous ai-je fait?

--Il ne me plaît pas de vous le dire, répondis-je, et vous êtes un lâche

de me demander la cause de ma vengeance, quand c'est vous qui devriez me

demander raison.

--Eh de quoi? reprit-il. Je ne vous ai jamais vu. Il ne fait pas assez

clair pour que je puisse bien distinguer vos traits, mais je suis sûr

que j'entends votre voix pour la première fois.

--Poltron! vous ne sentez pas le besoin de vous venger d'un homme qui

s'est moqué de vous, qui vous a fait donner un rendez-vous pour vous

mystifier, et qui vous amène ici malgré vous pour vous provoquer? On

m'avait dit que vous étiez brave; faut-il vous frapper pour éveiller

votre courage?

--Vous êtes un insolent, dit-il en se faisant violence.

--A la bonne heure: je vous demande raison de ce mot et je vais vous

donner raison sur l'heure de ce soufflet. Je lui frappai légèrement sur

la joue. Il fit un hurlement de rage et de terreur.

--Ne craignez rien, lui dis-je en le tenant d'une main et en lui donnant

de l'autre une épée; défendez-vous. Je sais que vous êtes le premier

tireur de l'Europe, je suis loin d'être de votre force. Il est vrai que

je suis calme et que vous avez peur, cela rend la chance égale. Sans lui

donner le temps de répondre, je l'attaquai vigoureusement. Le misérable

jeta son épée et se mit à fuir. Je le poursuivis, je l'atteignis, je

le secouai avec fureur. Je le menaçai de le tirer dans la mer et de le

noyer, s'il ne se défendait pas. Quand il vit qu'il lui était impossible

de s'échapper, il prit l'épée et retrouva ce courage désespéré que

donnent aux plus peureux l'amour de la vie et le danger inévitable.

Mais soit que la faible clarté de la lanterne ne lui permît pas de bien

mesurer ses coups, soit que la peur qu'il venait d'avoir lui eût

ôté toute présence d'esprit, je trouvai ce terrible duelliste d'une

faiblesse désespérante. J'avais tellement envie de ne pas le massacrer,

que je le ménageai longtemps. Enfin, il se jeta sur mon épée en voulant

faire une feinte, et il s'enferra jusqu'à la garde.

--Justice! justice! dit-il en tombant. Je meurs assassiné!

--Tu demandes justice et tu l'obtiens, lui répondis-je. Tu meurs de ma

main comme Henryet est mort de la tienne.

Il fit un rugissement sourd, mordit le sable et rendit l'âme.

Je pris les deux épées et j'allai retrouver la gondole; mais, en

traversant l'île, je fus saisi de mille émotions inconnues. Ma force

faiblit tout à coup; je m'assis sur une de ces tombes hébraïques qui

sont à demi recouvertes par l'herbe, et que ronge incessamment le vent

âpre et salé de la mer. La lune commençait à sortir des brouillards, et

les pierres blanches de ce vaste cimetière se détachaient sur la verdure

sombre du Lido. Je pensais à ce que je venais de faire, et ma vengeance,

dont je m'étais promis tant de joie, m'apparut sous un triste aspect:

j'avais comme des remords, et pourtant j'avais cru faire une action

légitime et sainte en purgeant la terre et en délivrant Juliette de

ce démon incarné. Mais je ne m'étais pas attendu à le trouver lâche.

J'avais espéré rencontrer un ferrailleur audacieux, et en m'attaquant

à lui j'avais fait le sacrifice de ma vie. J'étais troublé et comme

épouvanté d'avoir pris la sienne si aisément. Je ne trouvais pas ma

haine satisfaite par la vengeance; je la sentais éteinte par le mépris.

Quand je l'ai vu si poltron, pensais-je, j'aurais dû l'épargner;

j'aurais dû oublier mon ressentiment contre lui, et mon amour pour la

femme capable de me préférer un pareil homme.

Des pensées confuses, des agitations douloureuses se pressèrent alors

dans mon cerveau. Le froid, la nuit, la vue de ces tombeaux, me

calmaient par instants; ils me plongeaient dans une stupeur rêveuse dont

je sortais violemment et douloureusement en me rappelant tout à coup

ma situation, le désespoir de Juliette, qui allait éclater demain, et

l'aspect de ce cadavre qui gisait sur le sable ensanglanté non loin de

moi. «Il n'est peut-être pas mort,» pensais-je. J'eus une envie vague de

m'en assurer. J'aurais presque désiré lui rendre la vie. Les premières

heures du jour me surprirent dans cette irrésolution, et je songeai

alors que la prudence devait m'éloigner de ce lieu. J'allai rejoindre

Cristofano, que je trouvai profondément endormi dans sa gondole, et que

j'eus beaucoup de peine à réveiller. La vue de ce tranquille sommeil me

fit envie. Comme Macbeth, je venais de divorcer pour longtemps avec lui.

Je revenais, lentement bercé par les eaux que colorait déjà en rose

l'approche du soleil. Je passai tout auprès du bateau à vapeur qui

voyage de Venise à Trieste. C'était l'heure de son départ; les roues

battaient déjà l'eau écumante, et des étincelles rouges s'échappaient du

tuyau avec des spirales d'une noire fumée. Plusieurs barques apportaient

des passagers. Une gondole effleura la nôtre et s'accrocha au bâtiment.

Un homme et une femme sortirent de cette gondole et grimpèrent

légèrement l'escalier du paquebot. A peine étaient-ils sur le tillac que

le bâtiment partit avec la rapidité de l'éclair. Le couple se pencha sur

la rampe pour voir le sillage. Je reconnus Juliette et Leoni. Je

crus faire un rêve; je passai ma main sur mes yeux, j'appelai

Cristofano.--Est-ce bien là le baron Leone de Leoni qui part pour

Trieste avec une dame? lui demandai-je.--Oui, Monseigneur, répondit-il.

Je prononçai un blasphème épouvantable; puis, rappelant le

gondolier:--Eh! quel est donc, lui dis-je, l'homme que nous avons emmené

hier au soir au Lido?

--Votre Excellence le sait bien, répondit-il: c'est le marquis Lorenzo

de....

Leone Leoni · 第 28 / 29 题