XXII.

Je trouvai Leoni dans un état horrible, hâve, livide et presque fou.

C'était la première fois que la misère et la souffrance l'avaient

étreint réellement. Jusque-là il n'avait fait que voir crouler son

opulence peu à peu, tout en cherchant et en trouvant les moyens de la

rétablir. Ses désastres en ce genre avaient été grands; l'industrie

et le hasard ne l'avaient jamais laissé longtemps aux prises avec les

privations de l'indigence. Sa force morale s'était toujours maintenue,

mais elle fut vaincue quand la force physique l'abandonna. Je le trouvai

dans un état d'excitation nerveuse qui ressemblait à de la fureur. Je me

portai caution de sa dette. Il me fut aisé de fournir les preuves de ma

solvabilité, je les avais sur moi. Je n'entrai donc dans sa prison

que pour l'en faire sortir. Sa joie fut si violente, qu'il ne put la

soutenir, et qu'il fallut le transporter évanoui dans la voiture.

Je l'emmenai à Florence et l'entourai de tout le bien-être que je pus

lui procurer. Toutes ses dettes payées, il me restait fort peu de chose.

Je mis tous mes soins à lui faire oublier les souffrances de sa prison.

Son corps robuste fut vite rétabli, mais son esprit resta malade. Les

terreurs de l'obscurité et les angoisses du désespoir avaient fait une

profonde impression sur cet homme actif, entreprenant, habitué aux

jouissances de la richesse ou aux agitations de la vie aventureuse.

L'inaction l'avait brisé. Il était devenu sujet à des frayeurs puériles,

à des violences terribles; il ne pouvait plus supporter aucune

contrariété; et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'il s'en prenait

à moi de toutes celles que je ne pouvais lui éviter. Il avait perdu

cette puissance de volonté qui lui faisait envisager sans crainte

l'avenir le plus précaire. Il s'effrayait maintenant de la pauvreté, et

me demandait chaque jour quelles ressources j'aurais quand celles que

j'avais encore seraient épuisées. Je ne savais que répondre, j'étais

épouvantée moi-même de notre prochain dénûment. Ce moment arriva. Je me

mis à peindre à l'aquarelle des écrans, des tabatières et divers autres

petits meubles en bois de Spa. Quand j'avais travaillé douze heures

par jour, j'avais gagné huit ou dix francs. C'eût été assez pour mes

besoins; mais pour Leoni c'était la misère la plus profonde. Il avait

envie de cent choses impossibles; il se plaignait avec amertume, avec

fureur de n'être plus riche. Il me reprochait souvent d'avoir payé ses

dettes, et de ne pas m'être sauvée avec lui en emportant mon argent.

J'étais forcée, pour l'apaiser, de lui prouver qu'il m'eût été

impossible de le tirer de prison en commettant cette friponnerie. Il se

mettait à la fenêtre et maudissait avec d'horribles jurements les gens

riches qui passaient dans leurs équipages. Il me montrait ses vêtements

usés, et me disait avec un accent impossible à rendre: «Tu ne _peux_

donc pas m'en faire faire d'autres? Tu ne _veux_ donc pas?» il finit par

me répéter si souvent que je pouvais le tirer de cette détresse et que

j'avais l'égoïsme et la cruauté de l'y laisser, que je le crus fou

et que je n'essayai plus de lui faire entendre raison. Je gardais le

silence chaque fois qu'il y revenait, et je lui cachais mes larmes, qui

ne servaient qu'à l'irriter. Il pensa que je comprenais ses abominables

suggestions, et traita mon silence d'indifférence féroce et

d'obstination imbécile. Plusieurs fois il me frappa violemment et m'eût

tuée si on ne fût venu à mon secours. Il est vrai que quand ces accès

étaient passés, il se jetait à mes pieds et me demandait pardon avec

des larmes. Mais j'évitais, autant que possible, ces scènes de

réconciliation, car l'attendrissement causait une nouvelle secousse à

ses nerfs et provoquait le retour de la crise. Cette irritabilité cessa

enfin et fit place à une sorte de désespoir morne et stupide plus

affreux encore. Il me regardait d'un air sombre et semblait nourrir

contre moi une haine cachée et des projets de vengeance. Quelquefois, en

m'éveillant au milieu de la nuit, je le voyais debout auprès de mon

lit avec sa figure sinistre, je croyais qu'il voulait me tuer, et je

poussais des cris de terreur. Mais il haussait les épaules et retournait

à son lit avec un rire hébété.

Malgré tout cela, je l'aimais encore, non plus tel qu'il était, mais à

cause de ce qu'il avait été et de ce qu'il pouvait redevenir. Il y avait

des moments où j'espérais qu'une heureuse révolution s'opérerait en lui,

et qu'il sortirait de cette crise, renouvelé et corrigé de tous ses

mauvais penchants. Il semblait ne plus songer à les satisfaire,

et n'exprimait plus ni regrets ni désirs de quoi que ce soit. Je

n'imaginais pas le sujet des longues méditations où il semblait plongé.

La plupart du temps ses yeux étaient fixés sur moi avec une expression

si étrange, que j'avais peur de lui. Je n'osais lui parler, mais je lui

demandais grâce par des regards suppliants. Alors il me semblait voir

les siens s'humecter et un soupir imperceptible soulever sa poitrine;

puis il détournait la tête comme s'il eût voulu cacher ou étouffer son

émotion, et il retombait dans sa rêverie. Je me flattais alors qu'il

faisait des réflexions salutaires, et que bientôt il m'ouvrirait son

coeur pour me dire qu'il avait conçu la haine du vice et l'amour de la

vertu.

Mes espérances s'affaiblirent lorsque je vis le marquis de... reparaître

autour de nous. Il n'entrait jamais dans mon appartement, parce qu'il

savait l'horreur que j'avais de lui; mais il passait sous les fenêtres

et appelait Leoni, ou venait jusqu'à ma porte et frappait d'une certaine

manière pour l'avertir. Alors Leoni sortait avec lui et restait

longtemps dehors. Un jour je les vis passer et repasser plusieurs fois;

le vicomte de Chalm était avec eux.--Leoni est perdu, pensai-je, et moi

aussi; il va se commettre sous mes yeux quelque nouveau crime.

Le soir Leoni rentra tard; et, comme il quittait ses compagnons à la

porte de la rue, je l'entendis prononcer ces paroles:--Mais vous lui

direz bien que je suis fou; absolument fou, que, sans cela, je n'y

aurais jamais consenti. Elle doit bien savoir que la misère m'a rendu

fou. Je n'osai point lui demander d'explication, et je lui servis

son modeste repas. Il n'y toucha pas et se mit à attiser le feu

convulsivement; puis il me demanda de l'éther, et après en avoir pris

une très forte dose, il se coucha et parut dormir. Je travaillais tous

les soirs aussi longtemps que je le pouvais sans être vaincue par

le sommeil et la fatigue. Ce soir-là, je me sentis si lasse, que je

m'endormis dès minuit. A peine étais-je couchée, que j'entendis un léger

bruit, et il me sembla que Leoni s'habillait pour sortir. Je l'appelai

et lui demandai ce qu'il faisait.--Rien, dit-il, je veux me lever et

t'aller trouver; mais je crains ta lumière, tu sais que cela

m'attaque les nerfs et me cause des douleurs affreuses à la tête;

éteins-la.--J'obéis.--Est-ce fait? me dit-il. Maintenant recouche-toi,

j'ai besoin de t'embrasser, attends-moi. Cette marque d'affection, qu'il

ne m'avait pas donnée depuis plusieurs semaines, fit tressaillir mon

pauvre coeur de joie et d'espérance. Je me flattai que le réveil de

sa tendresse allait amener celui de sa raison et de sa conscience. Je

m'assis sur le bord de mon lit et je l'attendis avec transport. Il vint

se jeter dans mes bras ouverts pour le recevoir, et, m'étreignant avec

passion, il me renversa sur mon lit. Mais, au même instant, un sentiment

de méfiance, qui me fut envoyé par la protection du ciel ou par la

délicatesse de mon instinct, me fit passer la main sur le visage de

celui qui m'embrassait. Leoni avait laissé croître sa barbe et ses

moustaches depuis qu'il était malade; je trouvai un visage lisse et uni.

Je fis un cri et le repoussai violemment.

--Qu'as-tu donc? me dit la voix de Leoni.

--Est-ce que tu as coupé ta barbe? lui dis-je.

--Tu le vois bien, me répondit-il.

Mais alors je m'aperçus que la voix parlait à mon oreille en même temps

qu'une autre bouche se collait à la mienne. Je me dégageai avec la force

que donnent la colère et le désespoir, et, m'enfuyant au bout de la

chambre, je relevai précipitamment la lampe, que j'avais couverte et

non éteinte. Je vis lord Edwards, assis sur le bord du lit, stupide et

déconcerté (je crois qu'il était ivre), et Leoni, qui venait à moi d'un

air égaré.--Misérable! m'écriai-je.

--Juliette, me dit-il avec des yeux hagards et une voix étouffée, cédez,

si vous m'aimez. Il s'agit pour moi de sortir de la misère où vous voyez

que je me consume. Il s'agit de ma vie et de ma raison, vous le savez

bien. Mon salut sera le prix de votre dévouement; et quant à vous, vous

serez désormais riche et heureuse avec un homme qui vous aime depuis

longtemps, et à qui rien ne coûte pour vous obtenir. Consens-y,

Juliette, ajouta-t-il à voix basse, ou je te poignarde quand il sera

hors de la chambre.

La frayeur m'ôta le jugement: je m'élançai par la fenêtre au risque

de me tuer. Des soldats qui passaient me relevèrent; on me rapporta

évanouie dans la maison. Quand je revins à moi, Leoni et ses complices

l'avaient quittée. Ils avaient déclaré que je m'étais précipitée par la

fenêtre dans un accès de fièvre cérébrale, tandis qu'ils étaient allés

dans une autre chambre pour me chercher des secours. Ils avaient

feint beaucoup de consternation. Leoni était resté jusqu'à ce que le

chirurgien qui me soigna eût déclaré que je n'avais aucune fracture.

Alors Leoni était sorti en disant qu'il allait rentrer, et depuis deux

jours il n'avait pas reparu. Il ne revint pas, et je ne le revis jamais.

Ici Juliette termina son récit, et resta accablée de fatigue et de

tristesse.--C'est alors, ma pauvre enfant, lui dis-je, que je fis

connaissance avec toi. Je demeurais dans la même maison. Le récit de ta

chute m'inspira de la curiosité. Bientôt j'appris que tu étais jeune et

digne d'un intérêt sérieux; que Leoni, après t'avoir accablée des plus

mauvais traitements, t'avait enfin abandonnée mourante et dans la

misère. Je voulus te voir; tu étais dans le délire quand j'approchai de

ton lit. Oh! que tu étais belle, Juliette, avec tes épaules nues, tes

cheveux épars, tes lèvres brûlées du feu de la fièvre, et ton visage

animé par l'énergie de la souffrance! Que tu me semblas belle encore,

lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller, pâle et

penchée comme une rose blanche qui s'effeuille à la chaleur du jour! Je

ne pus m'arracher d'auprès de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie

irrésistible, entraîné par un intérêt que je n'avais jamais éprouvé. Je

fis venir les premiers médecins de la ville; je te procurai tous les

secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonnée! je passai les nuits

près de toi, je vis ton désespoir, je compris ton amour. Je n'avais

jamais aimé, aucune femme ne me semblait pouvoir répondre à la passion

que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais un coeur aussi

fervent que le mien. Je me méfiais de tous ceux que j'éprouvais,

et bientôt je reconnaissais la prudence de ma retenue en voyant la

sécheresse et la frivolité de ces coeurs féminins. Le tien me sembla le

seul qui pût me comprendre. Une femme capable d'aimer et de souffrir

comme tu avais fait était la réalisation de tous mes rêves. Je désirai,

sans l'espérer beaucoup, obtenir ton affection. Ce qui me donna la

présomption d'essayer de te consoler, ce fut la certitude que je sentis

en moi de t'aimer sincèrement et généreusement. Tout ce que tu disais

dans ton délire te faisait connaître à moi autant que l'a fait depuis

notre intimité. Je connus que tu étais une femme sublime aux prières que

tu adressais à Dieu à voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait

rendre la sainteté déchirante. Tu demandais pardon pour Leoni, toujours

pardon, jamais vengeance! Tu invoquais les âmes de tes parents, tu leur

racontais d'une voix haletante par quels malheurs tu avais expié ta

fuite et leur douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu

m'adressais des reproches foudroyants; d'autres fois tu te croyais avec

lui en Suisse, et tu me pressais dans tes bras avec passion. Il m'eût

été bien facile alors d'abuser de ton erreur, et l'amour qui s'allumait

dans mon sein me faisait de tes caresses insensées un véritable

supplice. Mais je serais mort plutôt que de succomber à mes désirs, et

la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans cesse, me semblait

la plus déshonorante infamie qu'un homme pût commettre. Enfin, j'ai eu

le bonheur de sauver ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce

temps j'ai bien souffert et j'ai été bien heureux par toi. Je suis un

fou peut-être de ne pas me contenter de l'amitié et de la possession

d'une femme telle que toi, mais mon amour est insatiable. Je voudrais

être aimé comme le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle

ambition. Je n'ai pas son éloquence et ses séductions, mais je t'aime,

moi. Je ne t'ai pas trompée, je ne te tromperai jamais. Ton coeur,

longtemps fatigué, devrait s'être reposé à force de dormir sur le mien.

Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu comme tu sais aimer?

--A présent et toujours, me répondit-elle; tu m'as sauvée, tu m'as

guérie et tu m'aimes. J'étais une folle, je le vois bien, d'aimer un

pareil homme. Tout ce que je viens de te raconter m'a remis sous les

yeux des infamies que j'avais presque oubliées. Maintenant je ne sens

plus que de l'horreur pour le passé, et je ne veux plus y revenir. Tu as

bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme, et je sens bien

que je ne peux plus aimer son souvenir. Tu es mon ami, toi; tu es mon

sauveur, mon frère et mon amant.

--Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!

--Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec une tendresse

qu'elle ne m'avait jamais témoignée aussi vivement et qui m'arracha des

larmes de joie et de reconnaissance.

Leone Leoni · 第 26 / 29 题