Cette vie fut affreuse, mais je la supportai. Les tortures de la
jalousie m'étaient encore inconnues jusque-là; elles s'éveillèrent,
et je les épuisai toutes. J'évitai à Leoni l'ennui de les combattre;
d'ailleurs il ne me restait plus assez de force pour les exprimer. Je
résolus de me laisser mourir en silence; je me sentais assez malade pour
l'espérer. L'ennui me dévorait encore plus à Milan qu'à Venise; j'y
avais plus de souffrances et moins de distractions. Leoni vivait
ouvertement avec la princesse Zagarolo. Il passait les soirs dans sa
loge au spectacle ou au bal avec elle; il s'en échappait pour venir me
voir un instant, et puis il retournait souper avec elle et ne rentrait
que le matin à six heures. Il se couchait accablé de fatigue et souvent
de mauvaise humeur. Il se levait à midi, silencieux et distrait, et
allait se promener en voiture avec sa maîtresse. Je les voyais souvent
passer; Leoni avait auprès d'elle cet air sagement triomphant, cette
coquetterie de maintien, ces regards heureux et tendres qu'il avait eus
jadis auprès de moi; maintenant je n'avais plus que ses plaintes et le
récit de ses contrariétés. Il est vrai que j'aimais mieux le voir venir
à moi soucieux et dégoûté de son esclavage que paisible et insouciant,
comme cela lui arrivait quelquefois; il semblait alors qu'il eût oublié
l'amour qu'il avait eu pour moi et celui que j'avais encore pour lui;
il trouvait naturel de me confier les détails de son intimité avec une
autre, et ne s'apercevait pas que le sourire de mou visage en l'écoutant
était une convulsion muette de la douleur.
Un soir, au coucher du soleil, je sortais de la cathédrale, où j'avais
prié Dieu avec ferveur de m'appeler à lui et d'accepter mes souffrances
en expiation de mes fautes. Je marchais lentement sous le magnifique
portail, et je m'appuyais de temps en temps contre les piliers, car
j'étais faible. Une fièvre lente me consumait. L'émotion de la prière et
l'air de l'église m'avaient baignée d'une sueur froide: je ressemblais
à un spectre sorti du pavé sépulcral pour voir encore une fois les
derniers rayons du jour. Un homme, qui me suivait depuis quelque temps
sans que j'y fisse grande attention, me parla, et je me retournai
sans surprise, sans frayeur, avec l'apathie d'un mourant. Je reconnus
Henryet.
Aussitôt le souvenir de ma patrie et de ma famille se réveilla en moi
avec impétuosité. J'oubliai l'étrange conduite de ce jeune homme envers
moi, la puissance terrible qu'il exerçait sur Leoni, son ancien amour
si mal accueilli par moi, et la haine que j'avais ressentie contre lui
depuis. Je ne songeai qu'à mon père et à ma mère, et, lui tendant la
main avec vivacité, je l'accablai de questions. Il ne se pressa pas
de me répondre, quoiqu'il parût touché de mon émotion et de mon
empressement.
--Êtes-vous seule ici? me dit-il, et puis-je causer avec vous sans vous
exposer à aucun danger?
--Je suis seule, personne ici ne me connaît ni ne s'occupe de moi.
Asseyons-nous sur ce banc de pierre, car je suis souffrante, et, pour
l'amour du ciel, parlez-moi de mes parents. Il y a une année tout
entière que je n'ai entendu prononcer leur nom.
--Vos parents! dit Henryet avec tristesse. Il y en a un qui ne vous
pleure plus.
--Mon père est mort! m'écriai-je en me levant. Henryet ne répondit pas.
Je retombai accablée sur le banc, et je dis à demi-voix:--Mon Dieu, qui
allez me réunir à lui, faites qu'il me pardonne!
--Votre mère, dit Henryet, a été longtemps malade. Elle a essayé ensuite
de se distraire; mais elle avait perdu sa beauté dans les larmes, et n'a
point trouvé de consolation dans le monde.
--Mon père mort! dis-je en joignant mes faibles mains, ma mère vieille
et triste! Et ma tante?
--Votre tante essaie de consoler votre mère en lui prouvant que vous ne
méritez pas ses regrets; mais votre mère ne l'écoute pas, et chaque jour
elle se flétrit dans l'isolement et l'ennui. Et vous, Madame?
Henryet prononça ces derniers mots d'un ton froid, où perçait cependant
la compassion sous le mépris.
--Et moi, je me meurs, vous le voyez.
Il me prit la main, et des larmes lui vinrent aux yeux.
--Pauvre fille! me dit-il, ce n'est pas ma faute. J'ai fait ce que j'ai
pu pour vous empêcher de tomber dans ce précipice, mais vous l'avez
voulu.
--Ne parlez pas de cela, lui dis-je, il m'est impossible d'en causer
avec vous. Dites-moi si ma mère m'a fait chercher après ma fuite?
--Votre mère vous a cherchée, mais pas assez. Pauvre femme! elle était
consternée, elle a manqué de présence d'esprit. Il n'y a pas de vigueur,
Juliette, dans le sang dont vous êtes formée.
--Ah! c'est vrai, lui dis-je nonchalamment. Nous étions tous indolents
et pacifiques dans ma famille. Ma mère a-t-elle espéré que je
reviendrais?
--Elle l'a espéré follement et puérilement. Elle vous attend encore, et
vous espérera jusqu'à son dernier soupir.
Je me mis à sangloter. Henryet me laissa pleurer sans dire un mot. Je
crois qu'il pleurait aussi. J'essuyai mes yeux pour lui demander si ma
mère avait été bien affligée de mon déshonneur, si elle avait rougi de
moi, si elle osait encore prononcer mon nom.
--Elle l'a sans cesse à la bouche, dit Henryet. Elle conte sa douleur à
tout le monde; à présent on est blasé sur cette histoire, et on sourit
quand votre mère commence à pleurer, ou bien on l'évite en disant: Voila
encore madame Ruyter qui va nous raconter l'enlèvement de sa fille!
J'écoutai cela sans dépit, et, levant les yeux sur lui, je lui dis:
--Et vous, Henryet, me méprisez-vous?
--Je ne vous aime ni ne vous estime plus, me répondit-il; mais je vous
plains et je suis à votre service. Ma bourse est à votre disposition.
Voulez-vous que j'écrive à votre mère? Voulez-vous que je vous
reconduise auprès d'elle? Parlez, et ne craignez pas d'abuser de moi.
Je n'agis pas par amitié, mais par devoir. Vous ne savez pas, Juliette,
combien la vie s'adoucit pour ceux qui se font des lois et qui les
observent.
Je ne répondis rien.
--Voulez-vous donc rester ici seule et abandonnée? Combien y a-t-il de
temps que _votre mari_ vous a quittée?
--Il ne m'a point quittée, répondis-je; nous vivons ensemble; il
s'oppose à mon départ que je projette depuis longtemps, mais auquel je
n'ai plus la force de penser.
Je retombai dans le silence; il me donna le bras jusque chez moi. Je
ne m'en aperçus qu'en arrivant. Je croyais être appuyée sur le bras de
Leoni, et je travaillais à concentrer mes peines et à ne rien dire.
--Voulez-vous que je revienne demain savoir vos intentions? me dit-il en
me laissant sur le seuil.
--Oui, lui dis-je, sans penser qu'il pouvait rencontrer Leoni.
--A quelle heure? demanda-t-il.
--Quand vous voudrez, lui répondis-je d'un air hébété.
Il vint le lendemain peu d'instants après que Leoni fut sorti. Je ne me
souvenais plus de le lui avoir permis, et je me montrai si surprise de
sa visite, qu'il fut obligé de me le rappeler. Alors me revinrent à
la mémoire quelques paroles que j'avais surprises entre Leoni et ses
compagnons, mais dont le sens, resté vague dans mon esprit, me semblait
applicable à Henryet et renfermer une menace de mort. Je frémis en
songeant à quel danger je l'exposais.--Sortons, lui dis-je avec effroi;
vous n'êtes point en sûreté ici. Il sourit, et sa figure exprima un
profond mépris pour ce danger que je redoutais.
--Croyez-moi, dit-il en voyant que j'allais insister, l'homme dont vous
parlez n'oserait lever le bras sur moi, puisqu'il n'ose pas seulement
lever les yeux à la hauteur des miens.
Je ne pouvais entendre parler ainsi de Leoni. Malgré tous ses torts,
toutes ses fautes, il était encore ce que j'avais de plus cher au monde.
Je priai Henryet de ne point le traiter ainsi devant moi.--Accablez-moi
de mépris, lui dis-je; reprochez-moi d'être une fille sans orgueil et
sans coeur, d'avoir abandonné les meilleurs parents qui furent jamais et
d'avoir foulé aux pieds toutes les lois qui sont imposées à mon sexe,
je ne m'en offenserai pas; je vous écouterai en pleurant, et je ne vous
serai pas moins reconnaissante des offres de service que vous m'avez
faites hier. Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni; c'est le
seul bien que dans le secret de mon coeur je puisse encore opposer à
l'anathème du monde.
--Respecter le nom de Leoni! s'écria Henryet avec un rire amer; pauvre
femme! Cependant j'y consentirai si vous voulez partir pour Bruxelles!
Allez consoler votre mère, rentrez dans la voie du devoir, et je vous
promets de laisser en paix le misérable qui vous a perdue, et que je
pourrais briser comme une paille.
--Retourner auprès de ma mère! répondis-je. Oh! oui, mon coeur me le
commande à chaque instant; mais retourner à Bruxelles, mon orgueil me le
défend. De quelle manière y serais-je traitée par toutes ces femmes qui
ont été jalouses de mon éclat, et qui maintenant se réjouissent de mon
abaissement!
--Je crains, Juliette, reprit-il, que ce ne soit pas votre meilleure
raison. Votre mère a une maison de campagne ou vous pourriez vivre avec
elle loin de la société impitoyable. Avec votre fortune, vous pourriez
vivre partout ailleurs encore où votre disgrâce ne serait pas connue, et
où votre beauté et votre douceur vous feraient bientôt de nouveaux amis.
Mais vous ne voulez pas quitter Leoni, convenez-en.
--Je le veux, lui répondis-je en pleurant, mais je ne le peux pas.
--Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes! dit Henryet avec
tristesse; vous êtes bonne et dévouée, mai» vous manquez de herté. La
où il n'y a pas de noble orgueil il n'y a pas de ressources. Pauvre
créature faible! je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané
votre coeur, vous l'avez souillé au contact d'un coeur infâme, vous avez
courbé la tête sous une main vile, vous aimez un lâche! Je me demande
comment j'ai pu vous aimer autrefois, mais je me demande aussi comment
je pourrais à présent, ne pas vous plaindre.
--Mais enfin, lui dis-je effrayée et consternée de son air et de son
langage, qu'a donc fait Leoni pour que vous vous croyiez le droit de le
traiter ainsi?
--Doutez-vous de ce droit, Madame? Voulez-vous me dire pourquoi Leoni,
qui est brave (cela est incontestable) et qui est le premier tireur
d'armes que je connaisse, ne s'est jamais avisé de me chercher querelle,
à moi qui n'ai jamais touché une épée de ma vie, et qui l'ai chassé de
Paris avec un mot, de Bruxelles avec un regard?
--Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.
--Est-ce que vous ne savez pas de qui vous êtes la maîtresse? reprit
Henryet avec force; est-ce que personne ne vous a raconté les aventures
merveilleuses du chevalier Leone? est-ce que vous n'avez jamais rougi
d'avoir été sa complice et de vous être sauvée avec un escroc en pillant
la boutique de votre père?
Je laissai échapper un cri douloureux et je cachai mon visage dans mes
mains; puis je relevai la tête en m'écriant de toutes mes forces:--Cela
est faux! je n'ai jamais fait une telle bassesse; Leoni n'en est pas
plus capable que moi. Nous n'avions pas fait quarante lieues sur la
route de Genève que Leoni s'est arrêté au milieu de la nuit, a demandé
un coffre et y a mis tous les bijoux pour les renvoyer à mon père.
--Êtes-vous sûre qu'il l'ait fait? demanda Henryet en riant avec mépris.
--J'en suis sûre! m'écriai-je; j'ai vu le coffre, j'ai vu Leoni y serrer
les diamants.
--Et vous êtes sûre que le coffre ne vous a pas suivis tout le reste du
voyage? vous êtes sûre qu'il n'a point été déballé à Venise?
Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumière si éblouissant que
je ne pus m'y soustraire. Je me rappelai, tout à coup ce que j'avais
cherché en vain à ressaisir dans mes souvenirs: la première circonstance
où mes yeux avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce
moment les trois époques de son apparition me furent présentes et
se lièrent logiquement entre elles pour me forcer à une conclusion
écrasante: premièrement, la nuit passée dans le château mystérieux où
j'avais vu Leoni mettre les diamants dans ce coffre; en second lieu,
la dernière nuit passée au chalet suisse, où j'avais vu Leoni déterrer
mystérieusement son trésor confié à la terre; troisièmement, la seconde
journée de notre séjour à Venise, où j'avais trouvé le coffre vide et
l'épingle de diamants par terre dans un reste de coton d'emballage.
La visite du juif Thadée et les cinq cent mille francs que, d'après
l'entretien surpris par moi entre Leoni et ses compagnons, il lui avait
comptés à notre arrivée à Venise, coïncidaient parfaitement avec le
souvenir de cette matinée. Je me tordis les mains, et, les levant vers
le ciel:--Ainsi, m'écriai-je en me parlant à moi-même, tout est perdu,
jusqu'à l'estime de ma mère; tout est empoisonné, jusqu'au souvenir
de la Suisse! Ces six mois d'amour et de bonheur étaient consacrés à
receler un vol!
--Et à mettre en défaut les recherches de la justice, ajouta Henryet.
--Mais non! mais non! repris-je avec égarement en le regardant comme
pour l'interroger; il m'aimait! il est sur qu'il m'a aimée! Je ne peux
pas songer à ce temps-là sans retrouver la certitude de son amour.
C'était un voleur qui avait dérobé une fille et une cassette, et qui
aimait l'une et l'autre.
Henryet haussa les épaules; je m'aperçus que je divaguais; et, cherchant
à ressaisir ma raison, je voulus absolument savoir la cause de cet
ascendant inconcevable qu'il exerçait sur Leoni.
--Vous voulez le savoir? me dit-il. Et il réfléchit un instant. Puis
il reprit:--Je vous le dirai, je puis vous le dire; d'ailleurs il est
impossible que vous ayez vécu un an avec lui sans vous en douter. Il a
dû faire assez de dupes à Venise sous vos yeux...
--Faire des dupes! lui! comment? Oh! prenez garde à ce que vous dites,
Henryet; il est déjà assez chargé d'accusations.
--Je vous crois encore incapable d'être sa complice, Juliette; mais
prenez garde de le devenir; prenez garde à votre famille. Je ne sais pas
jusqu'à quel point on peut être impunément la maîtresse d'un fripon.
--Vous me faites mourir de honte, Monsieur; vos paroles sont cruelles;
achevez donc votre ouvrage, et déchirez tout à fait mon coeur en
m'apprenant ce qui vous donne pour ainsi dire droit de vie et de mort
sur Leoni? Où l'avez-vous connu? que savez-vous de sa vie passée?
Je n'en sais rien, moi, hélas! j'ai vu en lui tant de choses
contradictoires que je ne sais plus s'il est riche ou pauvre, s'il
est noble ou plébéien; je ne sais même pas si le nom qu'il porte lui
appartient.
--C'est la seule chose que le hasard, répondit Henryet, lui ait épargné
la peine de voler. Il s'appelle en effet Leone Leoni, et sort d'une des
plus nobles maisons de Venise. Son père avait encore quelque fortune et
possédait le palais que vous venez d'habiter. Il avait une tendresse
illimitée pour ce fils unique, dont les précoces dispositions
annonçaient une organisation supérieure. Leoni fut élevé avec soin,
et, dès l'âge de quinze ans, parcourut la moitié de l'Europe avec son
gouverneur. En cinq ans il apprit, avec une incroyable facilité, la
langue, les moeurs et la littérature des peuples qu'il traversa. La mort
de son père le ramena à Venise avec son gouverneur. Ce gouverneur était
l'abbé Zanini, que vous avez pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne
sais si vous l'avez bien jugé: c'est un homme d'une imagination vive,
d'une finesse exquise, d'une instruction immense, mais d'une immoralité
incroyable et d'une lâcheté certaine sous les dehors hypocrites de la
tolérance et du bon sens. Il avait naturellement dépravé la conscience
de son élève, et avait remplacé en lui les notions du juste et de
l'injuste par une prétendue science de la vie qui consistait à faire
toutes les folies amusantes, toutes les fautes profitables, toutes les
bonnes et les mauvaises actions qui pouvaient tenter le coeur humain.
J'ai connu ce Zanini à Paris, et je me souviens de lui avoir entendu
dire qu'il fallait savoir faire le mal pour savoir faire le bien, savoir
jouir dans le vice pour savoir jouir dans la vertu. Cet homme, plus
prudent, plus habile et plus froid que Leoni, lui est beaucoup supérieur
dans sa science; et Leoni, emporté par ses passions ou dérouté par ses
caprices, ne le suit que de loin en faisant mille écarts qui doivent le
perdre dans la société, et qui l'ont déjà perdu, puisqu'il est désormais
à la discrétion de quelques complices cupides et de quelques honnêtes
gens dont il lassera la générosité.
Un froid mortel glaçait mes membres tandis qu'Henryet parlait ainsi. Je
fis un effort pour écouter le reste.