--A vingt ans, reprit Henryet, Leoni se trouva donc à la tête d'une
fortune assez honorable, et entièrement maître de ses actions. Il était
dans la plus facile position pour faire le bien; mais il trouva son
patrimoine au-dessous de son ambition, et, en attendant qu'il élevât
une fortune égale à ses désirs sur je ne sais quels projets insensés ou
coupables, il dévora en deux ans tout son héritage. Sa maison, qu'il fit
décorer avec la richesse que vous avez vue, fut le rendez-vous de tous
les jeunes gens dissipée et de toutes les femmes perdues de l'Italie.
Beaucoup d'étrangers, amateurs de la vie élégante, y furent accueillis;
et c'est ainsi que Leoni, lié déjà par ses voyages avec beaucoup de
gens comme il faut, établit dans tous les pays les relations les plus
brillantes et s'assura les protections les plus utiles.
Dans cette nombreuse société durent s'introduire, comme il arrive
partout, des intrigants et des escrocs. J'ai vu à Paris, autour de
Leoni, plusieurs figures qui m'ont inspiré de la méfiance, et que je
soupçonne aujourd'hui devoir former avec lui et le marquis de ***... une
affiliation de filous de bonne compagnie. Cédant à leurs conseils, aux
leçons de Zanini ou à ses dispositions naturelles, le jeune Leoni dut
s'exercer à tricher au jeu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il acquit
ce talent à un degré éminent, et qu'il l'a probablement mis en usage
dans toutes les villes de l'Europe sans exciter la moindre défiance.
Lorsqu'il fut absolument ruiné, il quitta Venise et se mit à voyager de
nouveau en aventurier. Ici le fil de son histoire m'échappe. Zanini, par
qui j'ai su une partie de ce que je viens de vous raconter, prétendait
l'avoir perdu de vue depuis ce moment, et n'avoir appris que par une
correspondance souvent interrompue les mille changements de fortune et
les mille intrigues de Leoni dans le monde. Il s'excusait d'avoir formé
un tel élève en disant que Leoni avait pris à côté de sa doctrine; mais
il excusait l'élève en louant l'habileté incroyable, la force d'âme et
la présence d'esprit avec laquelle il avait conjuré le sort, traversé
et vaincu l'adversité. Enfin Leoni vint à Paris avec son ami fidèle, le
marquis de ***..., que vous connaissez, et c'est là que j'eus l'occasion
de le voir et de le juger.
Ce fut Zanini qui le présenta chez la princesse de X..., dont il élevait
les enfants. La supériorité d'esprit de cet homme l'avait depuis
plusieurs années établi dans la société de la princesse sur un pied
moins subalterne que les gouverneurs ne le sont d'ordinaire dans les
grandes maisons. Il faisait les honneurs du salon, tenait le haut de la
conversation, chantait admirablement, et dirigeait les concerts.
Leoni, grâce à son esprit et à ses talents, fut accueilli avec
empressement et bientôt recherché avec enthousiasme. Il exerça à Paris,
sur certaines coteries, l'empire que vous lui avez vu exercer sur
toute une ville de province. Il s'y comportait magnifiquement, jouait
rarement, mais toujours pour perdre des sommes immenses que gagnait
généralement le marquis de ***... Ce marquis fut présenté peu de temps
après lui par Zanini. Quoique compatriote de Leoni, il feignait de ne
pas le connaître ou affectait d'avoir de l'éloignement pour lui. Il
racontait à l'oreille de tout le monde qu'ils avaient été en rivalité
d'amour à Venise, et que, bien que guéris l'un et l'autre de leur
passion, ils ne l'étaient point de leur inimitié. Grâce à cette
fourberie, personne ne les soupçonnait d'être d'accord pour exercer leur
industrie.
Ils l'exercèrent durant tout un hiver sans inspirer le moindre soupçon.
Ils perdaient quelquefois immensément l'un et l'autre, mais plus souvent
ils gagnaient, et ils menaient, chacun de son côté, un train de prince.
Un jour un de mes amis, qui perdait énormément contre Leoni, surprit
un signe imperceptible entre lui et le marquis vénitien. Il garda le
silence et les observa tous deux pendant plusieurs jours avec attention.
Un soir que nous avions parié du même côté, et que nous perdions
toujours, il s'approcha de moi et me dit:--Regardez ces deux Italiens;
j'ai la conviction et presque la certitude qu'ils s'entendent pour
tricher. Je quitte demain Paris pour une affaire extrêmement pressée;
je vous laisse le soin d'approfondir ma découverte et d'en avertir vos
amis, s'il y a lieu. Vous êtes un homme sage et prudent; vous n'agirez
pas, j'espère, sans bien savoir ce que vous faites. En tout cas, si vous
avez quelque affaire avec ces gens-là, ne manquez pas de me nommer à eux
comme le premier qui les ait accusés, et écrivez-moi; je me charge de
vicier la querelle avec un des deux. Il me laissa son adresse et partit.
J'examinai les deux chevaliers d'industrie, et j'acquis la certitude que
mon ami ne s'était pas trompé. J'arrivai à l'entière découverte de leur
mauvaise foi précisément à une soirée chez la princesse de X.... Je pris
aussitôt Zanini par le bras, et l'entraînant à l'écart:--Connaissez-vous
bien, lui demandai-je, les deux Vénitiens que vous avez présentés ici?
--Parfaitement, me répondit-il avec beaucoup d'aplomb; j'ai été le
gouverneur de l'un, je suis l'ami de l'autre.
--Je vous en fais mon compliment, lui dis-je, ce sont deux escrocs. Je
lui fis cette réponse avec tant d'assurance, qu'il changea de visage,
malgré sa grande habitude de dissimulation. Je le soupçonnais d'avoir un
intérêt dans leur gain, et je lui déclarai que j'allais démasquer ses
deux compatriotes. Il se troubla tout à fait et me supplia avec instance
de ne pas le faire. Il essaya de me persuader que je me trompais. Je le
priai de me conduire dans sa chambre avec le marquis. Là je m'expliquai
en peu de mots très-clairs, et le marquis, au lieu de se disculper,
pâlit et s'évanouit. Je ne sais si cette scène fut jouée par lui et
l'abbé, mais ils me conjurèrent avec tant de douleur, le marquis me
marqua tant de honte et de remords, que j'eus la bonhomie de me laisser
fléchir. J'exigeai seulement qu'il quittât la France avec Leoni
sur-le-champ. Le marquis promit tout; mais je voulus moi-même faire la
même injonction à son complice: je lui ordonnai de le faire monter. Il
se fit longtemps attendre; enfin il arriva, non pas humble et tremblant
comme l'autre, mais frémissant de rage et serrant les poings. Il pensait
peut-être m'intimider par son insolence; je lui répondis que j'étais
prêt à lui donner toutes les satisfactions qu'il voudrait, mais que
je commencerais par l'accuser publiquement. J'offris en même temps au
marquis la réparation de mon ami aux mêmes conditions. L'impudence de
Leoni fut déconcertée. Ses compagnons lui firent sentir qu'il était
perdu s'il résistait. Il prit son parti, non sans beaucoup de résistance
et de fureur, et tous deux quittèrent la maison sans reparaître au
salon. Le marquis partit le lendemain pour Gènes, Leoni pour Bruxelles.
J'étais resté seul avec Zanini dans sa chambre; je lui fis comprendre
les soupçons qu'il m'inspirait et le dessein que j'avais de le dénoncer
à la princesse. Comme je n'avais point de preuves certaines contre lui,
il fut moins humble et moins suppliant que le marquis; mais je vis qu'il
n'était pas moins effrayé. Il mit en oeuvre toutes les ressources de
son esprit pour conquérir ma bienveillance et ma discrétion. Je lui
fis avouer pourtant qu'il connaissait jusqu'à un certain point les
turpitudes de son élève, et je le forçai de me raconter son histoire. En
ceci Zanini manqua de prudence: il aurait dû soutenir obstinément qu'il
les ignorait; mais la dureté avec laquelle je le menaçais de dévoiler
les hôtes qu'il avait introduits lui fit perdre la tête. Je le quittai
avec la conviction qu'il était un drôle, aussi lâche, mais plus
circonspect que les deux autres. Je lui gardai le secret par prudence
pour moi-même. Je craignais que l'ascendant qu'il avait sur la princesse
X... ne l'emportât sur ma loyauté, qu'il n'eût l'habileté de me faire
passer auprès d'elle pour un imposteur ou pour un fou, et qu'il ne
rendit ma conduite ridicule. J'étais las de cette sale aventure. Je n'y
pensai plus et quittai Paris trois mois après. Vous savez quelle fut
la première personne que mes yeux cherchèrent dans le bal de Delpech.
J'étais encore amoureux de vous, et, arrivé depuis une heure, j'ignorais
que vous alliez vous marier. Je vous découvris au milieu de la foule; je
m'approchai de vous et je vis Leoni à vos côtés. Je crus faire un rêve,
je crus qu'une ressemblance m'abusait. Je fis des questions, et je
m'assurai que votre fiancé était le chevalier d'industrie qui m'avait
volé trois ou quatre cents louis. Je n'espérai point le supplanter, je
crois même que je ne le désirais pas. Succéder dans votre coeur à un
pareil homme, essuyer peut-être sur vos joues là trace de ses baisers,
était une pensée qui glaçait mon amour. Mais je jurai qu'une fille
innocente et une honnête famille ne seraient pas dupes d'un misérable.
Vous savez que notre explication ne fut ni longue ni verbeuse; mais
votre fatale passion fit échouer l'effort que je faisais pour vous
sauver.
Henryet se tut. Je baissai la tête, j'étais accablée; il me semblait que
je ne pourrais plus regarder personne en face. Henryet continua:
--Leoni se tira fort habilement d'affaire en enlevant sa fiancée sous
mes yeux, c'est-à-dire le million en diamants qu'elle portait sur elle.
Il vous cacha, vous et vos joyaux, je ne sais où. Au milieu des larmes
répandues sur le sort de sa fille, votre père pleura un peu ses belles
pierreries si bien montées. Un jour il lui arriva de dire naïvement
devant moi que ce qui lui faisait le plus de peine dans ce vol, c'est
que les diamants seraient vendus à moitié prix à quelque juif, et que
ces belles montures, si bien travaillées, seraient brisées et fondues
par le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre.--C'était bien la
peine de faire un tel travail! disait-il en pleurant; c'était bien la
peine d'avoir une fille et de tant l'aimer!
Il parait que votre père eut raison; car avec le produit de son rapt,
Leoni ne trouva moyen de briller à Venise que trois mois. Le palais de
ses pères avait été vendu, et maintenant il était à louer. Il le loua et
rétablit, dit-on, son nom sur la corniche de la cour intérieure, n'osant
pas le mettre sur la porte principale. Comme il n'est décidément connu
pour un filou que par très-peu de personnes, sa maison fut de nouveau le
rendez-vous de beaucoup d'hommes comme il faut, qui sans doute y furent
dupés par ses associés. Mais peut-être la crainte qu'il avait d'être
découvert l'empêcha-t-elle de se joindre à eux, car il fut bientôt ruiné
de nouveau. Il se contenta sans doute de tolérer le brigandage que ces
scélérats commettaient chez lui; il est à leur merci, et n'oserait se
défaire de ceux qu'il déteste le plus. Maintenant il est, comme vous le
savez, l'amant en titre de la princesse Zagarolo; cette dame, qui a été
fort belle, est désormais flétrie et condamnée à mourir prochainement
d'une maladie de poitrine... On pense qu'elle léguera tous ses biens à
Leoni, qui feint pour elle un amour violent; et qu'elle aime elle-même
avec passion. Il guette l'heure de son testament. Alors vous
redeviendrez riche, Juliette. Il a dû vous le dire: encore un peu de
patience, et vous remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle;
vous irez à la promenade dans ses voilures, dont vous ferez seulement
changer l'écusson; vous serrerez votre amant dans vos bras sur le lit
magnifique où elle sera morte, vous pourrez même porter ses robes et ses
diamants.
Le cruel Henryet en dit peut-être davantage, mais je n'entendis plus
rien, je tombai à terre dans des convulsions terribles.