J'arrive à Milan après avoir voyagé nuit et, jour sans me donner le
temps de me reposer ni de réfléchir. Je descends à l'auberge où Leoni
m'avait donné son adresse, je le fais demander, on me regarde avec
étonnement.
--Il ne demeure pas ici, me répond le camérière. Il y est descendu en y
arrivant, et il y a loué une petite chambre où il a déposé ses effets;
mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa
barbe et s'en aller.
--Mais où loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere me regardait
avec curiosité, avec incertitude, et que, soit par respect, soit
par commisération, il ne pouvait se décider à me répondre. J'eus la
discrétion de ne pas insister, et je me fis conduire à la chambre
que Leoni avait louée.--Si vous savez où on peut le trouver à cette
heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et dites lui que sa
soeur est arrivée.
Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras étendus pour
m'embrasser.--Attends, lui dis-je en reculant; si tu m'as trompée
jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus à tous ceux que tu as commis
envers moi. Tiens, regarde ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait
ton écriture, dis-le-moi vite, car je l'espère et j'étouffe.
Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme la mort.
--Mon Dieu! m'écriai-je, j'espérais qu'on m'avait trompée! Je venais
vers toi avec la presque certitude de te trouver étranger à cette
infamie. Je me disais: il m'a fait bien du mal, il m'a déjà trompée;
mais, malgré tout, il m'aime. S'il est vrai que je le gêne et que je lui
sois nuisible, il me l'aurait dit il y a à peine un mois, lorsque je me
sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est jeté à mes genoux
pour me supplier de rester. S'il est un intrigant et un ambitieux, il ne
devait pas me retenir; car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui
est avantageux en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de mon
importunité? Il n'a qu'un mot à dire pour me chasser. Il sait que
je suis fière; il ne doit craindre ni mes prières ni mes reproches.
Pourquoi voudrait-il m'avilir?
Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma voix et arrêtait mes
paroles.
--Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'écria Leoni hors de lui; pour
éviter un remords de plus à ma conscience déchirée. Tu ne comprends pas
cela, Juliette. On voit bien que tu n'as jamais été criminelle!...
Il s'arrêta; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes atterrés tous
deux.
--Pauvre ange! s'écria-t-il enfin, méritais-tu d'être la compagne et
la victime d'un scélérat tel que moi? Qu'avais-tu fait à Dieu avant
de naître, malheureuse enfant, pour qu'il te jetât dans les bras d'un
réprouvé qui te fait mourir de honte et de désespoir? Pauvre Juliette!
pauvre Juliette!
[Illustration: Je ne vous aime ni ne vous estime plus.]
Et à son tour il versa un torrent de larmes.
--Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta justification ou ma
condamnation. Tu es coupable, je te pardonne, et je pars.
--Ne parle jamais de cela! s'écria-t-il avec véhémence. Haie à jamais
ce mot-là de nos entretiens. Quand tu voudras me quitter, échappe-toi
habilement sans que je puisse t'en empêcher; mais tant qu'il me restera
une goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas. Tu es
ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis te faire mourir de
douleur, mais je ne peux pas te laisser partir.
--J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu me dis que tu
m'aimes encore.
--Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports ordinaires;
je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en aimer une autre!
--Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la princesse Zagarolo.
--Oui, mais je la déteste.
--Comment! m'écriai-je frappée d'étonnement. Et pourquoi donc l'as-lu
suivie? Quels honteux secrets cachent donc toutes ces énigmes? Chalm
a voulu me faire entendre qu'une vile ambition t'enchaînait auprès de
cette femme; qu'elle était vieille..., qu'elle te payait... Ah! quels
mots vous me faites prononcer!
--Ne crois pas à ces calomnies, répondit Leoni; la princesse est jeune,
belle; j'en suis amoureux...
--A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir, j'aime mieux vous
voir infidèle que déshonoré. Aimez la, aimez-la beaucoup; car elle est
riche, et vous êtes pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la
pauvreté ne seront plus que des mots entre vous. Je vous aimais ainsi;
et quoique je n'eusse rien pour vivre que vos dons, je n'en rougissais
pas; à présent je m'avilirais et je vous serais insupportable.
Laissez-moi donc partir. Votre obstination à me garder pour me faire
mourir dans les tortures est une folie et une cruauté.
---C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc! je suis un bourreau
de vouloir t'en empêcher.
Il sortit d'un air désespéré. Je me jetai à genoux, je demandai au ciel
de la force, j'invoquai le souvenir de ma mère, et je me relevai pour
faire de nouveau les courts apprêts de mon départ.
[Illustration: Je tuerai au moins cet homme-là répondit Leoni.]
Quand mes malles furent refermées, je demandai des chevaux de poste
pour le soir même, et en attendant je me jetai sur un lit. J'étais
si accablée de fatigue et tellement brisée par le désespoir, que
j'éprouvai, en m'endormant, quelque chose qui ressemblait à la paix du
tombeau.
Au bout d'une heure je fus réveillée par les embrassements passionnés de
Leoni.
--C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est au-dessus de mes
forces. J'ai renvoyé tes chevaux, j'ai fait décharger tes malles. Je
viens de me promener seul dans la campagne, et j'ai fait mon possible
pour me forcer à te perdre. J'ai résolu de ne pas te dire adieu. J'ai
été chez la princesse, j'ai tâché de me figurer que je l'aimais; je la
hais et je t'aime. Il faut que tu restes.
Ces émotions continuelles m'affaiblissaient l'âme autant que le corps;
je commençais à ne plus avoir la faculté de raisonner; le mal et le
bien, l'estime et le mépris devenaient pour moi des sons vagues, des
mots que je ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme
des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer. Leoni avait
désormais sur moi plus qu'une force morale; il avait une puissance
magnétique à laquelle je ne pouvais plus me soustraire. Son regard, sa
voix, ses larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur; je
n'étais plus qu'une machine qu'il poussait à son gré dans tous les sens.
Je lui pardonnai, je m'abandonnai à ses caresses, je lui promis tout ce
qu'il voulut. Il me dit que la princesse Zagarolo, étant veuve, avait
songé à l'épouser; que le court et frivole engouement qu'il avait eu
pour elle lui avait fait croire à son amour; qu'elle s'était follement
compromise pour lui, et qu'il était obligé de la ménager et de s'en
détacher peu à peu, ou d'avoir affaire à toute la famille.--S'il ne
s'agissait que de me battre avec tous ses frères, tous ses cousins et
tous ses oncles, dit-il, je m'en soucierais fort peu; mais ils agiront
en grands seigneurs, me dénonceront comme carbonaro, et me feront jeter
dans une prison, où j'attendrai peut-être dix ans qu'on veuille bien
examiner ma cause.
J'écoutai tous ces contes absurdes avec la crédulité d'un enfant.
Leoni ne s'était jamais occupé de politique; mais j'aimais encore à me
persuader que tout ce qu'il y avait de problématique dans son existence
se rattachait à quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis à
passer toujours dans l'hôtel pour sa soeur, à me montrer peu dehors et
jamais avec lui, enfin à le laisser absolument libre de me quitter à
toute heure sur la requête de la princesse.