Un matin, que je croyais être seule dans le grand salon et que je tenais
un livre ouvert sur mes genoux, sans songer à le regarder, j'entendis du
bruit auprès de moi, et, sortant de ma léthargie, je vis la détestable
figure du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser,
lorsqu'il se confondit en excuses d'un air à la fois respectueux et
railleur, auquel je ne sus que répondre. Il me dit qu'il avait forcé ma
porte sur l'autorisation d'une lettre de Leoni, qui l'avait spécialement
chargé de venir s'informer de ma santé et de lui en donner des
nouvelles. Je ne crus point à ce prétexte, et j'allais je lui dire;
mais, sans m'en laisser le temps, il se mit à parler lui-même avec un
sang-froid si impudent, qu'à moins d'appeler mes gens, il m'eût
été impossible de le mettre à la porte. Il était décidé à ne rien
comprendre.
--Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intérêt hypocrite, que vous êtes
informée de la situation fâcheuse où se trouve le baron. Soyez sûre que
mes faibles ressources sont à sa disposition; c'est malheureusement bien
peu de chose pour contenter la prodigalité d'un caractère si magnifique.
Ce qui me console, c'est qu'il est courageux, entreprenant et ingénieux.
Il a refait plusieurs fois sa fortune; il la relèvera encore. Mais vous
aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate et si digne d'un
meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige profondément des folies
de Leoni et de toutes celles qu'il va encore commettre avant de trouver
des ressources. La misère est une horrible chose à votre âge, et quand
en a toujours vécu dans le luxe...
Je l'interrompis brusquement; car je crus voir où il voulait en venir
avec son injurieuse compassion. Je ne comprenais pas encore toute la
bassesse de ce personnage.
Devinant ma méfiance, il s'empressa de la combattre. Il me fit entendre,
avec toute la politesse de son langage subtil et froid, qu'il se jugeait
trop vieux et trop peu riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune
lord immensément riche, qui m'avait été présenté par lui, et qui m'avait
fait quelques visites, lui avait confié l'honorable message de me tenter
par des promesses magnifiques. Je n'eus pas la force de répondre à cet
affront; j'étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer sans
rien dire. L'infâme Chalm crut que j'étais ébranlée; et, pour me décider
entièrement, il me déclara que Leoni ne reviendrait point à Venise,
qu'il était enchaîné aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui
avait donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.
L'indignation me rendit enfin la présence d'esprit dont j'avais besoin
pour accabler cet homme de mépris et de confusion. Mais il fut bientôt
remis de son trouble.--Je vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et
votre candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais vous rendre
haine pour haine, car vous me méconnaissez et vous m'accusez; moi, je
vous connais et vous estime. J'aurai, pour entendre vos reproches et
vos injures, tout le stoïcisme dont le véritable dévouement doit savoir
s'armer, et je vous dirai dans quel abîme vous êtes tombée et de quelle
abjection je veux vous retirer.
Il prononça ces mots avec tant de force et de calme, que mon crédule
caractère en fut comme subjugué. Un instant je pensai que, dans le
trouble de mes malheurs, j'avais peut-être méconnu un homme sincère.
Fascinée par l'impudente sérénité de son visage, j'oubliai les
dégoûtantes paroles que je lui avais entendu prononcer, et je lui
laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter de ce moment
d'incertitude et de faiblesse, et se hâta de me donner sur Leoni des
renseignements d'une odieuse vérité.
--J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et confiant, a pu
s'attacher si longtemps à un caractère semblable, il est vrai que la
nature l'a doté de séductions irrésistibles, et qu'il a une habileté
extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de
la loyauté. Toutes les villes de l'Europe le connaissent pour un roué
charmant. Quelques personnes seulement en Italie savent qu'il est
capable de toutes les scélératesses pour satisfaire ses fantaisies
innombrables. Aujourd'hui vous le verrez se modeler sur le type de
Lovelace, demain sur celui du pastor Fido. Comme il est un peu poëte,
il est capable de recevoir toutes les impressions, de comprendre et de
singer toutes les vertus, d'étudier et de jouer tous les rôles. Il croit
sentir tout ce qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec
le personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions et en saisit
la grandeur. Mais, comme le fond de son âme est vil et corrompu, comme
il n'y a en lui qu'affectation et caprice, le vice se réveille tout
à coup dans son sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des
habitudes entièrement contraires à celles qui semblaient lui être
naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses faces mensongères
s'étonnent et le croient devenu fou; ceux qui savent que son caractère
est de n'en avoir aucun de vrai, sourient et attendent paisiblement
quelque nouvelle invention.
Quoique ce portrait horrible me révoltai au point de me suffoquer, il
me semblait y voir briller des traits d'une lumière accablante. J'étais
atterrée, mes nerfs se contractaient. Je regardais Chalm d'un air
effaré: il s'applaudit de sa puissance, et continua:
--Ce caractère vous étonne; si vous aviez plus d'expérience, ma chère
dame, vous sauriez qu'il est fort répandu dans le monde. Pour l'avoir à
un certain degré, il faut une certaine supériorité d'intelligence; et si
beaucoup de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables de le
soutenir. Vous verrez presque toujours un homme médiocre et vain se
renfermer dans une manière d'être obstinée qu'il prendra pour une
spécialité, et qui le consolera des succès d'autrui. Il s'avouera moins
brillant, mais il se déclarera plus solide et plus utile. La terre n'est
peuplée que d'imbéciles insupportables ou de fous nuisibles. Tout bien
considéré, j'aime encore mieux les derniers; j'ai assez de prudence pour
m'en préserver et assez de tolérance pour m'en amuser. Mieux vaut rire
avec un malicieux bouffon que bâiller avec un bon homme ennuyeux. C'est
pourquoi vous m'avez vu dans l'intimité d'un homme que je n'aime ni
n'estime. D'ailleurs j'étais attiré ici par vos manières affables, par
votre angélique douceur; je me sentais pour vous une amitié paternelle.
Le jeune lord Edwards, qui vous avait vue de sa fenêtre passer des
heures entières immobile et rêveuse à votre balcon, m'avait pris pour
confident de la passion violente qu'il a conçue pour vous. Je l'avais
présenté ici, désirant franchement et ardemment que vous ne restassiez
pas plus longtemps dans la position douloureuse et humiliante où
l'abandon de Leoni vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une
âme digne de la vôtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse et
honorable... Je viens aujourd'hui renouveler mes efforts et vous révéler
son amour, que vous n'avez pas voulu comprendre...
Je mordais mon mouchoir de colère; mais, dévorée par une idée fixe, je
me levai, et je lui dis avec force:
--Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire ces infâmes
propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur, prouvez-le! Et je lui
secouai le bras convulsivement.
--Parbleu! ma chère petite, me répondit ce misérable avec son
impassibilité odieuse, c'est bien facile à prouver. Mais comment ne vous
l'expliquez-vous pas à vous-même? Leoni ne vous aime plus; il a une
autre maîtresse.
--Prouvez-le! répétai-je avec exaspération.
--Tout à l'heure, tout à l'heure, me dit-il. Leoni a grand besoin
d'argent, et il y a des femmes d'un certain âge dont la protection peut
être avantageuse.
--Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'écriai-je, ou je vous chasse à
l'instant.
--Fort bien, répondit-il sans se déconcerter; mais faisons un accord:
si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y jamais remettre les pieds; si
j'ai dit vrai en affirmant que Leoni m'autorise à vous parler de lord
Edwards, vous me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.
En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse de
laquelle je reconnus l'écriture de Leoni.
--Oui! m'écriai-je, emportée par l'invincible désir de connaître mon
sort; oui, je le promets.
Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. Je lus:
«Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accès de colère où
je t'écraserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l'amitié
pour moi et que tes offres de service sont sincères. Je n'en profiterai
pourtant pas. J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train
magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui m'épouvante, c'est
Juliette. Tu as raison: au premier jour elle va faire avorter mes
projets. Mais que faire? J'ai pour elle le plus sot et le plus
invincible attachement. Son désespoir m'ôte toutes mes forces. Je ne
puis la voir pleurer sans être à ses pieds... Tu crois qu'elle se
laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas; jamais elle ne se
laissera vaincre par la cupidité. Mais le dépit? dis-tu. Oui, cela est
plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce
qu'elle ne ferait pas par amour? Juliette est, fière, j'en ai acquis la
certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi,
si lu lui fais entendre que je suis infidèle...., peut-être!.... Mais,
mon Dieu! je ne puis y penser sans que mon âme se déchire... Essaie: si
elle succombe, je la mépriserai et je l'oublierai; si elle résiste... ma
foi! nous verrons. Quel que soit le résultat de tes efforts, j'aurai un
grand désastre à craindre ou une grande peine de coeur à supporter.»
--Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais chercher lord
Edwards.
Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps immobile et
muette. Puis tout à coup je cachai cet exécrable billet dans mon sein et
je sonnai avec violence.
--Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je
au laquais, et que Beppo amène la gondole.
--Que voulez-vous faire, ma chère enfant? me dit le vicomte étonné; où
voulez-vous aller?
--Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec une ironie amère dont
il ne comprit pas le sens. Allez l'avertir, repris-je; dites-lui que
vous avez gagné votre salaire et que je vole vers lui.
Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. Il s'arrêta
irrésolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j'allai mettre
un habit de voyage. Je descendis suivie de ma femme de chambre, portant
le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main
agitée qui me retenait par mon manteau; je me retournai, je vis Chalin
troublé et effrayé.--Où donc allez-vous? me dit-il d'une voix altérée.
Je triomphais d'avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.
--Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois
cents sequins que lord Edwards vous avait promis.
--Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la lettre, ou vous ne
partirez pas.
--Beppo! m'écriai-je avec l'exaspération de la colère et de la peur en
m'élançant vers le gondolier, délivre-moi de ce rufian, qui me casse le
bras.
Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m'étaient dévoués.
Beppo, silencieux et résolu, me saisit par la taille et m'enleva de
l'escalier. En même temps il donna un coup de pied à la dernière marche,
et la gondole s'éloigna au moment où il m'y déposait avec une adresse et
une force extraordinaires. Chalin faillit être entraîné et tomber dans
le canal. Il disparut en me lançant un regard qui était le serment d'une
haine éternelle et d'une vengeance implacable.