Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, raide et glacée
comme par la mort; j'eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me
donna des soins; il me sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n'en
pus conserver qu'une idée vague. Au bout de trois jours j'étais hors de
danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et
passer une partie de l'après-midi avec moi. Il quittait le palais tous
les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su
cela plus tard.
De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement qu'une
chose, qui était la cause de mon désespoir: c'est que Leoni ne m'aimait
plus. Jusque-là je n'avais pas voulu le croire, quoique toute sa
conduite dut me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer
plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste de compassion
et de générosité qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je
le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette
entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au
milieu de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais
pas clair dans cette confusion d'infamies que ses amis m'avaient fait
pressentir; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout,
d'ailleurs: à mon abandon, à mon désespoir et à ma mort.
Je lui signifiai que j'étais décidée à partir dans huit jours, que je ne
voulais rien accepter de lui désormais. J'avais gardé l'épingle de
mon père; en la vendant, j'aurais bien au delà de ce qu'il me fallait
d'argent pour retourner à Bruxelles.
Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute,
frappa Leoni d'un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec
agitation dans la chambre; puis des sanglots et des cris s'échappèrent
de sa poitrine; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l'état
où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma chaise longue et je
m'approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras,
et me serrant avec frénésie: --Non, non! tu ne me quitteras pas,
s'écria-t-il, jamais je n'y consentirai; si la fierté, bien juste et
bien légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en
travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu
ne t'en iras pas, car je t'aime avec passion; tu es la seule femme au
monde que j'aie pu respecter et admirer encore après l'avoir possédée
six mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge;
tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous mes malheurs! tu
ne sais pas à quoi me condamne une société d'hommes perdus, à quoi
m'entraîne une âme de bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reçue du
ciel et de l'enfer réunis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux plus
vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifié, que n'ai-je pas
souillé pour m'attacher à cette vie exécrable qu'ils m'ont faite! Quel
démon moqueur s'est donc enfermé dans mon cerveau pour que j'y trouve
encore parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y élançant,
les liens les plus sacrés? Ah! il est temps d'en finir; je n'avais eu,
depuis que je suis au monde, qu'une période vraiment belle, vraiment
pure, celle où je t'ai possédée et adorée. Cela m'avait lavé de toutes
mes iniquités, et j'aurais dû rester sous la neige dans le chalet; je
serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis que me
voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette! grâce, pardon!
je sens mon âme se briser si tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je
veux vivre, je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu'avec
toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l'ivresse? Y
crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je souffre! que j'ai souffert depuis
quinze jours! J'ai des secrets qui me brûlent les entrailles; si je
pouvais te les dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au
bout!
--Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais insensible à
tout le reste...
--Tu les sais! s'écria-t-il d'un air égaré, tu les sais! Que sais-tu?
--Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n'est point à vous, que
vous avez mangé en trois mois une somme immense; je sais que vous êtes
habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres. J'ignore
comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune
ainsi; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource; je crois
que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez
contre d'affreux conseils; je crois que vous êtes au bord d'un abîme,
mais que vous pouvez encore le fuir.
--Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'écria-t-il, tu sais tout! et tu me
le pardonnerais?
--Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n'avoir rien
perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux.
Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme
nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si vous êtes
las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous ne seriez pas perdu;
car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l'intempérance, ni à aucune des
passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique; si vous
m'aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez
devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque
retraite où j'oublierais vite ce que je viens d'apprendre, où je ne vous
le rappellerais jamais, où je ne pourrais pas en souffrir... Si vous
m'aimiez...!
--Oh! je t'aime, je t'aime, s'écria-t-il; partons! sauvons-nous,
Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l'as toujours été.
Viens, pardonne-moi!
Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut
dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j'y crus... et que j'y
croirai toujours. Leoni me trompait, m'avilissait, et m'aimait en même
temps.
Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il
essaya de réhabiliter la passion du jeu.
--Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse qui n'avait que
trop d'empire sur moi, c'est une passion bien autrement énergique que
l'amour. Plus féconde en drames terribles, elle est plus enivrante,
plus héroïque dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire,
hélas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante, l'audace
est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il
faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n'en inspirent de
pareils. L'or est une puissance supérieure à la leur. En force, en
courage, en dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l'amant
n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes de pitié.
Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier à leur maîtresse ce bien
inestimable, cette nécessité sans prix, cette condition d'existence sans
laquelle on pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur! Je
n'en connais guère dont le dévouement aille plus loin que le sacrifice
de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la
vie. Le joueur est âpre, il est stoïque; il triomphe froidement, il
succombe froidement; il passe en quelques heures des derniers rangs de
la société aux premiers; dans quelques heures il redescend au point
d'où il était parti, et cela sans changer d'attitude ni de visage. Dans
quelques heures, sans quitter la place où son démon l'enchaîne, il
parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par toutes les
chances de fortune qui représentent les différentes conditions sociales.
Tour à tour roi et mendiant, il gravit d'un seul bond l'échelle immense,
toujours calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa robuste
ambition, toujours excité par l'acre soif qui le dévore. Que sera-t-il
toute l'heure? prince ou esclave? Comment sortira-t-il de cet antre?
nu, ou courbé sous le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain
refaire sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a d'impossible
pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau des tempêtes, qui ne
peut vivre sans les flots agités et les vents en fureur. On l'accuse
d'aimer l'or? il l'aime si peu qu'il le jette à pleines mains. Ces dons
de l'enfer ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il
lui tarde d'être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse et terrible
émotion sans laquelle la vie lui est insipide. Qu'est-ce donc que l'or
à ses yeux? Moins par lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais
l'or lui est un emblème des biens et des maux qu'il vient chercher et
braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi, c'est son Dieu, c'est
son rêve, c'est son démon, c'est sa maîtresse, c'est sa poésie; c'est
l'ombre qu'il poursuit, qu'il attaque, qu'il étreint, puis qu'il laisse
échapper, pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se prendre
encore une fois corps à corps avec le destin. Va! c'est beau cela! c'est
absurde, il faut le condamner, parce que l'énergie, employée ainsi, est
sans profit pour la société, parce que l'homme qui dirige ses forces
vers un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu'il aurait pu
leur faire avec moins d'égoïsme; mais en le condamnant, ne le méprisez
pas, petites organisations qui n'êtes capables ni de bien ni de mal; ne
mesurez qu'avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur une mer
fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur et de la jeter en
dehors de lui. Son égoïsme le pousse au milieu des fatigues et des
dangers, comme le vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses
professions. Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes qui
travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes? Lui, il s'isole
franchement, il se met à part; il dispose de son avenir, de son présent,
de son repos, de son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la
fatigue. Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas à lui, dans le
secret de votre orgueil, pour vous glorifier à ses dépens. Que son fatal
exemple serve seulement à vous consoler de votre inoffensive nullité.
--O ciel! lui répondis-je, de quels sophismes votre coeur s'est-il donc
nourri, ou bien quelle est la faiblesse de mon intelligence? Quoi! le
joueur ne serait pas méprisable? O Leoni, pourquoi, ayant tant de
force, ne l'avez-vous pas employée à vous dompter dans l'intérêt de vos
semblables?
--C'est, répondit-il d'un ton ironique et amer, que j'ai mal compris la
vie, apparemment; c'est que mon amour-propre m'a mal conseillé. C'est
qu'au lieu de monter sur un théâtre somptueux, je suis montés sur un
théâtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer à déclamer
de spécieuses moralités sur la scène du monde et à jouer les rôles
héroïques, je me suis amusé, pour donner carrière à la vigueur de mes
muscles, à faire des tours de force et à me risquer sur un fil d'archal.
Et encore cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a sa vanité,
connue le tragédien, comme l'orateur philanthrope. Le joueur n'en a pas;
il n'est ni admiré, ni applaudi, ni envié. Ses triomphes sont si courts
et si hasardés, que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire, la
société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout les jours où il
a perdu. Tout son charlatanisme consiste à faire bonne contenance, à
tomber décemment devant un groupe d'intéressés qui ne le regardent même
pas, tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe! Si dans
ses rapides heures de fortune il trouve quelque plaisir à satisfaire les
vulgaires vanités du luxe, c'est un tribut bien court qu'il paie aux
faiblesses humaines. Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles
jouissances d'un instant à l'activité dévorante de son âme, à celle
fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre tout un jour de la vie
des autres hommes. De la vanité à lui! il n'en a pas le temps, il a bien
autre chose à faire! N'a-t-il pas son coeur à faire souffrir, sa tête à
bouleverser, son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à perdre,
sa vie à remettre en question, à reconstruire, à défaire, à tordre, à
déchirer par lambeaux, à risquer en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à
mettre dans sa bourse, à jeter sur la table à chaque instant? Demandez
au marin s'il peut vivre à terre, à l'oiseau s'il peut être heureux sans
ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se passer d'émotions.
Le joueur n'est donc pas criminel par lui-même; c'est sa position
sociale qui presque toujours le rend tel, c'est sa famille qu'il ruine
ou qu'il déshonore. Mais supposez-le, comme moi, isolé dans le monde,
sans affections, sans parentés assez intimes pour être prises en
considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié ou trompé en
amour, comme je l'ai été si souvent, et vous plaindrez son erreur, vous
regretterez pour lui qu'il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et
vaniteux plutôt qu'avec un tempérament bilieux et concentré.
Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie que les
flibustiers et les brigands? Demandez aux gouvernements pourquoi ils
tirent une partie de leurs richesses d'une source si honteuse! Eux seuls
sont coupables d'offrir ces horribles tentations à l'inquiétude, ces
funestes ressources au désespoir.
Si l'amour du jeu n'est pas en lui-même aussi honteux que la plupart des
autres penchants, c'est le plus dangereux de tous, le plus âpre, le plus
irrésistible, celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il
est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer au bout de
quelques années.
Quant à moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une voix moins
vibrante, après avoir pendant longtemps supporté cette vie d'angoisses
et de convulsions avec l'héroïsme chevaleresque qui était à la base de
mon caractère, je me laissai enfin corrompre; c'est à dire que, mon âme
s'usant peu à peu à ce combat perpétuel, je perdis la force stoïque avec
laquelle j'avais su accepter les revers, supporter les privations d'une
affreuse misère, recommencer patiemment l'édifice de ma fortune, parfois
avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment et pas à pas,
sacrifier tout un mois à réparer les pertes d'un jour. Telle fut
longtemps ma vie. Mais enfin, las de souffrir, je commençai à chercher
hors de ma volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le
joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus vite les valeurs
perdues; j'empruntai, et dès lors je fus perdu moi-même.
On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une situation
indélicate; et puis on s'y fait comme à tout, on s'étourdit, on se
blase. Je fis comme font les joueurs et les prodigues; je devins
nuisible et dangereux à mes amis. J'accumulai sur leurs têtes les maux
que longtemps j'avais courageusement assumés sur la mienne. Je fus
coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence et l'honneur de mes
proches, comme j'avais risqué mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il
ne vous donne pas de ces leçons sur lesquelles il n'y a point à revenir.
Il est toujours là qui vous appelle! Cet or, qui ne s'épuise jamais, est
toujours devant vos yeux. Il vous suit, il vous invite, il vous dit:
«Espère!» et parfois il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il
rétablit votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur; mais le
déshonneur est consommé du jour où l'honneur est volontairement mis en
risque.
Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence; la confession
qu'il avait peut-être songé à me faire expira sur ses lèvres. Je vis à
sa honte et à sa tristesse qu'il était bien inutile de rétorquer les
arguments sophistiques de son désordre; sa conscience s'en était déjà
chargée.
--Ecoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés, demain je ferme la
maison à tous mes commensaux, et je pars pour Milan, où j'ai à toucher
encore une somme assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi
bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes de nos
créanciers, et fais les apprêts de notre départ. Dans huit jours, dans
quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller
vivre avec toi où tu voudras, pour toujours.
Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison fut fermée.
Je n'attendis pas que je fusse entièrement guérie pour m'occuper de
remettre tout en ordre et de reviser les mémoires des fournisseurs.
J'espérais que Leoni m'écrirait dès son arrivée à Milan, comme il
me l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner de ses
nouvelles. Il m'annonça enfin qu'il était sûr de toucher beaucoup plus
d'argent que nous n'en devions, mais qu'il serait obligé de rester vingt
jours absent au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt jours,
une nouvelle lettre m'annonça qu'il était forcé d'attendre ses rentrées
jusqu'à la fin du mois. Je tombai dans le découragement. Seule dans ce
grand palais, où, pour échapper aux insolentes visites des compagnons de
Leoni, j'étais obligée de me cacher, de baisser les stores de ma fenêtre
et de soutenir une espèce de siège, dévorée d'inquiétude, malade et
faible, livrée aux plus noires réflexions et à tous les remords que
l'aiguillon du malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre
fin à ma déplorable vie.
Mais je n'étais pas au bout de mes souffrances.