Les Cyrénéens, au lieu d’imiter les Carthaginois, au lieu de se

concilier d’abord l’affection des indigènes en leur payant un tribut,

pour les rendre ensuite eux-mêmes volontairement tributaires, envahirent

leur territoire, puis ils les en chassèrent ; au lieu de provoquer des

alliances avec les Libyens, et prendre ainsi racine sur un sol étranger,

il les méprisèrent, en les croyant indignes de leur sang ; enfin, pour

dernière et plus grande faute, au lieu de les incorporer comme les

Carthaginois dans leurs armées, et de les employer à cultiver leurs

champs, ils vécurent séparés d’eux, et presque toujours en hostilité :

accumulation de négligences, ou pour mieux dire, défaut total de

politique, qui fut peut-être la cause de l’instabilité du gouvernement

de Cyrène même dans ses phases les plus brillantes, et qui occasiona

certainement plus tard ces fréquentes invasions des Libyens dans les

murs des cités de la Pentapole, et leur déplorable saccage.

Telles sont les notions que j’ai pu retirer de mes promenades dans les

champs abandonnés de la célèbre Cyrénaïque, et les observations que mes

faibles lumières m’ont permis d’émettre sur l’histoire et la géographie

ancienne de cette intéressante contrée[363]. L’histoire de Cyrène ne

devait pas être l’objet spécial de ce livre ; mais j’ai cru utile d’en

exposer les traits les plus saillants dans une courte Introduction, afin

de rappeler en peu de mots ce que l’on ne trouve qu’épars parmi beaucoup

d’ouvrages. Il n’en était pas de même de la géographie ancienne de la

Cyrénaïque. Mannert a manqué d’observations locales ; Ritter n’a fait à

ce sujet que traduire la relation de Della-Cella ; et cette relation est

assurément plus archéologique que géographique. C’est donc vers cette

branche de la science que j’ai dû principalement diriger mes recherches

dans les traditions de l’antiquité ; elle me promettait des

rapprochements intéressants à confronter, des points réellement neufs à

établir ou du moins à proposer : c’est aussi ce que j’ai assayé de

faire. Puissent les juges de ces sortes de travaux me prouver par leur

critique que je n’ai pas tout-à-fait perdu mon temps !

Ce qui me reste à dire sur ce voyage n’offre qu’un bien faible intérêt ;

mais il accomplira la tâche que je me suis imposée pour le moment. Je

vais donc parler des Oasis, voisines de la grande Syrte.

[Note 352 : ISOCRAT. in Orat. ad. Philipp.]

[Note 353 : HÉROD. l. III, 13.]

[Note 354 : EUPOLE, dans Élien., l. XII, 30.]

[Note 355 : POLLUX, l. IX, c. 6.]

[Note 356 : STRABON, l. XVII, c. 3 ; trad. franç. p. 479, n. 6.]

[Note 357 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 257.]

[Note 358 : STRAB. l. XVII, c. 3.]

[Note 359 : SYNES. epist. 147.]

[Note 360 : ARRIAN. de exped. Alex. l. III, c. 4.]

[Note 361 : PLINE, l. XXXV, c. 6.]

[Note 362 : L’épithète de _blancs_, que Stratonicus le Rhodien donne aux

Cyrénéens, me paraît convenir incontestablement à la couleur de la race

grecque comparée à la libyenne, et ne saurait être interprétée, ce me

semble, comme l’a fait Causabon, qui l’a attribuée à la mélodie de la

musique des Cyrénéens (CAUSAB. animadv. in Athen. l. III, c. 21, p. 198,

199).]

[Note 363 : A ce sujet, je répéterai ici avec plus d’exactitude ce que

j’ai dit ailleurs un peu vaguement : Je dois à l’obligeance du profond

philologue M. Letronne l’explication verbale, et d’après le texte grec,

de quelques passages obscurs des auteurs de l’antiquité, dont je n’ai

consulté ordinairement que les traductions latines ; et à mon savant et

respectable confrère M. Eyriès, l’avantage d’avoir pu profiter de

plusieurs ouvrages en langue allemande que je ne connais pas.]

* * * * *

CHAPITRE XX.

Voyage à Audjelah.

§ I.

_Grande Syrte._

La ville de Bérénice, je le répète, a presque totalement disparu sous la

moderne Ben-Ghazi, et, d’après les faibles indices qui en restent, on ne

peut se faire une idée exacte de son ancienne étendue. Quant au port qui

occasionna la fondation des deux villes ancienne et moderne, il est un

peu rétréci par l’envahissement des sables, sans être pour cela moins

sûr. Il présente encore une belle rade abritée par deux promontoires,

dont le méridional est plat et couvert de palmiers, et le septentrional

plus élevé, correspond au _Pseudopenias_ de Strabon : un gros rocher que

l’on aperçoit dans la mer à quelque distance de ce dernier promontoire,

m’a paru être la petite île basse et noire servant dans l’antiquité à

abriter les bateaux, ainsi que le rapporte le Périple anonyme[364].

Puisque je ne retrouve que de rares et insignifiants vestiges de

l’ancienne Bérénice, m’arrêterai-je long-temps dans les murs de la ville

moderne ? Dénombrerai-je ses maisons plates et bâties sur le sable ; ses

habitants, Juifs, Mograbins et Arabes ? Parlerai-je de son commerce de

bestiaux, de miel et de laine ? Ferai-je la description des jardins de

la ville, de ces petits champs dans le sable, dont le pourpier et le

poivre-long font ordinairement les honneurs, et qu’ombragent quelques

palmiers aux maigres panaches battus par les vents ? Ou bien renonçant à

ces vétilles, d’ailleurs à la connaissance d’une foule d’Européens qui

visitent Ben-Ghazi, peindrai-je le souverain de la moderne Cyrénaïque,

entouré de sa cour d’Arabes déserteurs, et tenant nonchalamment son

divan dans une masure délabrée, décorée du nom de château ? A ce sujet,

déroulerai-je la liste de ces seigneurs féodaux par la forme, et simples

fermiers par le fait, qui, en vertu de pouvoirs accordés par le pacha

Yousouf, viennent s’installer durant trois années consécutives à

l’extrémité de la province de Barcah, et, n’osant pénétrer eux-mêmes

dans ses forêts, y envoient de temps à autre des émissaires, pour

retirer ou pour essayer de retirer de leurs hôtes le tribut annuel, dont

la totalité ne doit pas s’élever à moins de cent soixante mille piastres

d’Espagne ?

Mais à ces divers propos, il me semble entendre mon lecteur, justement

fatigué de mes prolixes récits, se récrier et me dire qu’il est temps

d’y mettre un terme. Tel est aussi mon dessein. Pour en atteindre plutôt

le but, je me hâte de quitter Ben-Ghazi, ne pouvant toutefois me

dispenser de prévenir les personnes curieuses d’aller visiter

l’intéressante Cyrénaïque, qu’elles trouveront dans cette ville auprès

de M. Rossoni, et à Tripoli auprès de M. Vattier de Bourville, des

fonctionnaires dont le zèle cosmopolite pour les sciences, et

l’obligeance pour ceux qui les cultivent, ajouteront de nouveaux charmes

à leur pélerinage aux champs classiques de Cyrène. Cela dit, je plie ma

tente, et me dirigeant au Sud vers le désert des Syrtes, je vais résumer

en peu de mots ce qui me reste à dire sur mon excursion en Libye.

C’est apparemment aux bas-fonds qui avoisinent la côte de la grande

Syrte, qu’il faut attribuer les traditions de l’antiquité sur les grands

dangers que recélait ce golfe ; car de nombreuses observations ont

prouvé de nos jours qu’il est généralement dépourvu d’écueils et presque

partout navigable. La côte orientale est celle qui paraît avoir été de

tous temps la plus inhospitalière : témoin les expressions dont se sert

à ce sujet le Périple anonyme[365], et celles non moins caractéristiques

de Méla qui la désigne par _importuoso littore pertinax_. Aussi ne doit-

on pas être surpris que malgré la bonne qualité du sol et les belles

prairies qui bordent toute cette partie de la côte, depuis Bérénice

jusqu’aux deux tiers de distance du fond du golfe, les Cyrénéens n’y

aient élevé aucune ville d’une grande importance. Il est même à

remarquer, pour complément de ce fait, que _Borium_, la seule ville de

ce canton qui ait acquis quelque illustration dans l’histoire de la

Cyrénaïque, soit d’abord comme asile de la secte hébraïque dont elle

renfermait un temple célèbre, soit, plus tard, comme boulevart de

l’empire romain à Cyrène, loin d’avoir été élevée sur la côte, fut

construite au contraire, d’après Procope, dans un étroit vallon[366], au

pied du plateau cyrénéen, et vis-à-vis probablement du promontoire du

même nom[367], qui en est distant de cinq ou six lieues. Des ruines

surnommées par les Arabes _Massakhit_, comme celles d’Aphrodisias, sont

indiquées à peu près dans cette localité ; quelque autre Européen pourra

peut-être vérifier ce renseignement que je n’ai pu vérifier moi-même, et

qui assurément n’est pas dépourvu d’intérêt.

Quant aux autres bourgs et villages que les divers géographes de

l’antiquité placent sur ce littoral, il n’en est aucun, je le répète,

qui ait eu quelque importance commerciale ou politique : Ils nomment

successivement depuis le promontoire _Borion_ ou _Boreum_, _Diachersis_,

_Mastoras_, _Heracleum_ ou la tour d’Hercule, _Drepanum_, simple

promontoire selon les uns[368], et ville selon d’autres[369], enfin

_Serapeum_, _Diaroas_ et _Apis_ qu’un observateur moderne a reconnu

comme limite méridionale de la navigation le long de la côte orientale

de la Syrte. Je ne parle point de _Charax_ situé au fond du golfe, ni

des autels des Philènes dont les vents ont depuis bien des siècles

dispersé les témoignages mobiles.

Mais par contraste, si ce canton n’attira que faiblement l’attention des

Cyrénéens, on peut avancer que, si ce n’est à l’époque des Ommiades, du

moins à celle des Fathimites, il fut préféré par les Sarrasins à la

région montueuse. Les nombreux débris de bourgs et de villages

appartenant à cette période qu’on rencontre dans toute l’étendue de ce

littoral jusqu’aux étangs de _Berss_, dont j’ai parlé, et les traditions

bien plus concluantes des historiens orientaux, en sont des preuves

assez fortes. Les belles prairies qui forment au printemps, de cette

côte spacieuse, une immense plaine fleurie, convenaient-elles mieux aux

mœurs chevaleresques et aux habitudes primitives des nouveaux

possesseurs de cette contrée, que les montagnes voisines ? c’est ce

qu’on ne saurait affirmer. Il n’en est pas moins certain que ce canton

devint, dans le sixième siècle de l’Hégire, le siége de l’empire de

Barcah ; et tandis que les villes de l’ancienne Pentapole tombaient en

ruines, que Barcé réédifiée par les Ommiades n’était plus elle-même

qu’une petite bourgade, les villes de _Ladjedabiah_ et de _Sort_

florissaient aux bords de la Syrte, et étaient, au rapport d’Edrisi, les

plus considérables du troisième climat[370], c’est-à-dire, de tout ce

pays qui comprenait dans son vaste circuit la Marmarique et la

Cyrénaïque. On trouve les ruines de la première de ces villes à treize

lieues du cap _Carcora_, à trois des bords de la mer, et dans cette

partie de la plaine qui sert de confins aux terres fertiles. Si l’on en

juge par l’étendue qu’elles occupent, et les beaux débris qu’on y

aperçoit, ce devait être en effet une ville assez considérable. Les

mieux conservés de ces débris sont deux châteaux, dont un se fait

remarquer par ses grandes dimensions, par les pierres colossales de ses

assises et l’élégance moresque de l’ensemble de l’édifice[371]. Sur

plusieurs voûtes en fer à cheval qui le décorent, on voit des

inscriptions cufiques en grandes lettres très-frustes, dont un profond

orientaliste pourrait tirer peut-être quelques lumières pour l’histoire

obscure de Barcah.

Il n’est pas superflu d’ajouter que dans les assises de ces deux

édifices, comme dans un grand nombre de ceux que nous avons rencontrés

dans la Pentapole, on remarque plusieurs fragments d’inscriptions

grecques tronquées et renversées. Cet indice, qui sert de nouvelle

preuve au système de réédification adopté par tous les peuples qui ont

successivement occupé cette contrée, peut servir aussi à retrouver dans

ce lieu la situation de l’ancien _Serapeum_, éloigné, d’après l’Anonyme,

de trois cent vingt stades de _Chersis_. _Ladjedabiah_ est à treize

lieues du cap _Carcora_, ce qui correspond exactement à la distance

citée ; et _Carcora_ paraît convenir à la situation de _Chersis_ auprès

duquel était un port, à cause du mouillage qui existe auprès de ce cap,

le seul ou du moins le meilleur de toute la côte orientale de la Syrte.

De plus, en continuant à suivre les indications du même stadiasme, on

pourrait aussi reconnaître, mais non sans un peu d’imagination, la tour

d’Hercule située à cent stades au nord de _Serapeum_, dans une

construction informe que l’on rencontre à peu près à cette distance sur

une pointe rocailleuse qui serait par conséquent le promontoire

_Drepanum_ décrit par le stadiasme[372]. Cette construction, demeure

actuelle d’un obscur Mourabout, repose sur des fondements antiques ; et

ses murs, malgré le profane mélange des blocs qui les composent,

semblent trahir par leur grande vétusté une antique et vénérable

origine.

Quant à la seconde ville, celle de _Sort_, qu’Aboulféda place à deux

cent trente milles de Tripoli, et Edrisi à deux cents pas des bords de

la mer ; je ne puis rien dire à son sujet, puisque je n’ai pas visité

cette partie de la côte. Toutefois, si l’on en croit les récits des

Arabes du canton, des ruines non moins considérables que celles de

_Ladjedabiah_, et portant encore le nom remarquable de _Sort_, qui

n’est, comme on s’en aperçoit, qu’une altération de celui de Syrte, se

trouveraient au fond du golfe. Cette ville aurait-elle remplacé

l’ancienne _Charax_, ainsi que _Ladjedabiah_ paraît avoir remplacé

l’ancien _Serapeum_ ? C’est ce qu’un Européen plus persévérant que moi

se plaira peut-être à vérifier.

Au sud de _Ladjedabiah_, le sol continue pendant quelque temps encore à

être labourable, et présente çà et là de petits champs cultivés ; puis

le voisinage de la région des sables s’annonce par leur empiétement sur

les terres ; enfin à deux lieues de distance, terre et végétation

disparaissent tout-à-fait, et l’on entre dans le désert des Syrtes,

désert affreux s’il en est !

Sans doute que des traditions antiques et une imagination prévenue

influent sur l’effet que produisent sur nous les objets physiques : les

noms des Syrtes fabuleuses et de leurs innombrables reptiles, les

tourments qu’y éprouva le vertueux Caton et sa stoïque persévérance,

sont propres, il faut l’avouer, à préparer l’esprit du voyageur au

tableau qui se déroule devant lui et à en augmenter l’horreur.

Néanmoins, quelque indifférent que l’on puisse être au pouvoir des

souvenirs, je doute qu’un Européen aventuré pendant la chaude saison

dans ces immenses solitudes pour s’avancer dans les terres, quoique

familiarisé avec le sol de Libye, n’en éprouve pas une impression

pénible. Il tourne le dos à l’Europe, et son horizon se déroule à ses

yeux en plaine mobile et sans bornes : Là, nulle végétation, quelque

grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau, et

n’interrompt la monotonie de sa marche ; nulle colline, quelque aride et

calcinée qu’elle soit, ne coupe la nudité du désert et ne suggère au

voyageur de vagues rêveries par ses formes fantastiques ; nul palmier

solitaire, agitant au loin sa cime au gré des vents, ne provoque les

chants de l’arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau

de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane

attristée : l’hyène même et les autres fauves de Libye ne s’aventurent

jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature

n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu,

un sol constamment uni, du sable, toujours du sable, rien que du sable

sans eau, telle est la région qui s’étend du littoral des Syrtes jusqu’à

la station de _Rassam_ ; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne,

forme au moins trente lieues d’étendue.

Et cependant une telle région non-seulement fut toujours habitée dans

l’antiquité, mais les hommes s’en disputèrent même la possession. Pour

concevoir de pareils faits, dont on ne peut douter d’après

d’irrécusables renseignements historiques, il faut admettre que lorsque

la civilisation occupait les montagnes voisines, et attirait par

l’espoir des déprédations les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, la

région de la grande Syrte devait offrir des vallées habitables, et

rendues telles par les efforts de ceux qui étaient venus s’y établir.

Quelques puits creusés çà et là, quelques canaux semblables à ceux de la

Marmarique, auront réuni les pluies de l’hiver dans les bas-fonds, et

répandu un peu de végétation sur des plaines maintenant envahies par les

sables. Cette supposition se change d’ailleurs en certitude, si l’on

observe que les Psylles, premiers habitants de la Syrte, y avaient

creusé des citernes, au rapport d’Hérodote, et que ce ne fut que par

leur desséchement qu’ils se virent contraints d’abandonner leur pays, et

d’aller faire cette guerre allégorique au vent du midi, auteur de leurs

maux[373].

Quoi qu’il en soit, c’est dans ces lieux que les Nasamons, après le

départ des Psylles, fixèrent leur séjour ; c’est là que, malgré les

conditions indispensables de mon hypothèse, cette pauvre peuplade voyait

de temps en temps ses rares moissons et ses champs mêmes emportés par

les vents :

Regna videt pauper Nasamon errantia vento.

Aussi les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la

nature du sol qu’ils habitaient. Ils n’occupaient point des tours comme

les Libyens de la région montueuse ; ils ne se construisaient point des

maisons comme les Maxyes leurs voisins ; ils n’avaient point des tentes

commes les Scénites des environs d’Ammon ; mais ils se faisaient avec

des asphodèles et des joncs entrelacés de petits logements qu’ils

transportaient d’un endroit à un autre, et qu’ils pouvaient placer

partout sur ces sortes de terrains mouvants[374]. On pourrait aussi

attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser

expirer leurs proches couchés sur le dos, et de les tenir assis, de

crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables[375] ; et

leurs chasses de sauterelles, mesquines mais nécessaires ressources,

auxquelles ils étaient obligés de recourir en été, pour subvenir à leur

nourriture[376]. La saison de l’automne leur était plus favorable : ils

s’éloignaient alors de l’aride littoral où ils laissaient leurs

troupeaux, et se rendaient à l’Oasis d’Augiles, dont les habitants

hospitaliers leur permettaient de recueillir une partie des dattes qui

croissaient abondamment dans leur canton[377].

L’excessive stérilité de la patrie des Nasamons, et la pauvreté qui en

résultait pour eux, pourraient pallier en quelque sorte la mauvaise

réputation que leur ont faite quelques auteurs de l’antiquité, à cause

des déprédations qu’ils commettaient sur les navires jetés sur leurs

côtes par les tempêtes, et au moyen desquels un d’entre eux dit

ingénieusement qu’ils faisaient le commerce avec tout l’univers[378].

Cependant il paraît que ces déprédations devinrent si nuisibles au

commerce de Cyrène, que, dès que les Romains furent possesseurs de la

Pentapole libyque, ils cherchèrent à purger la grande Syrte de ces

voisins plus dangereux pour leurs intérêts que ses propres écueils. A

cet objet, Auguste ne dédaigna point de leur faire porter la guerre, et

ce ne fut pas sans peine qu’il les contraignit à reculer devant les

aigles de Rome ; il réussit néanmoins à leur faire quitter le littoral,

et Denys le Periegète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait

plus que leurs demeures vides, c’est-à-dire ces cabanes d’osier et

d’asphodèles dont j’ai parlé. Toutefois, ils firent encore une tentative

pour reconquérir leur misérable patrie, et ils y parvinrent ; mais les

mêmes causes apparemment ayant provoqué les mêmes effets, Domitien, au

rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite,

et les força à se retirer de nouveau dans l’intérieur des terres vers le

sud-est, dont ils allèrent probablement peupler les petits îlots de

terre qu’on y rencontre de nos jours.

Depuis ce temps-là ils ne reparurent plus le long de la côte, qui fut

désormais occupée par les peuplades voisines, les agriculteurs Maxyes et

les paisibles Aniches.

§ II.

_Oasis d’Augiles._

Après avoir traversé dans la direction sud-est la région de la grande

Syrte, pour se rendre à l’Oasis d’Augiles, on arrive à _Rassam_, petite

portion de terre cristallisée par le sel, où l’on trouve, parmi des

bouquets de tamarix et de palmiers, les ruines d’un château sarrasin et

un puits d’eau saumâtre.

De _Rassam_ à _Audjelah_ il faut parcourir encore vingt lieues de

distance : une source d’eau douce nommée _Sibillèh_, située dans un

champ de soudes, forme l’entrée de l’Oasis.

Vouloir dire l’effet que produit sur une caravane, venant en été des

bords de la Syrte, le seul aspect de ce peu d’eau limpide dans le sable,

et de ce champ couvert d’une pâle végétation, ce serait tenter une chose

fort difficile. Comment peindre cette physionomie souffrante de l’homme,

alors qu’elle est ranimée par l’espérance, qu’elle aperçoit le terme de

ses maux ? Comment rendre ce murmure d’impatience et de plaisir mille

fois plus agréable que les accents bruyants de la joie ? Il ne faudrait

pas non plus oublier les soutiens de la caravane, les sobres et patients

chameaux, à la seule odeur de l’eau, hâtant péniblement le pas, et, les

yeux démesurément ouverts, balançant tous ensemble leur tête laineuse

qu’ils dirigent chacun vers le même point. On arrive, on se désaltère,

on remercie de mille manières le prophète. Viennent ensuite quelques

habitants de l’Oasis, on se félicite, on se complimente de part et

d’autre, et l’on reçoit les fruits de l’ineffable hospitalité.

_Audjelah_, l’Augiles des historiens, est loin d’offrir l’agréable

aspect des Oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de

palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le

triste coup d’œil que présente cette Oasis. On peut en dire autant de

_Djallou_ et de _Lechkerrèh_, autres petits cantons habités qui

dépendent de nos jours d’Augiles, comme il est probable qu’ils en

dépendaient dans l’antiquité ; ils sont séparés l’un de l’autre par six

ou sept lieues de distance.

Une quatrième Oasis censée aussi faire partie du groupe des précédentes,

s’en trouve éloignée de trois journées environ de marche vers

l’occident. Ce lieu caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de

sables mouvants, se nomme _Maradèh_ ; et soit que son aspect

s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une ceinture

de collines schisteuses bariolées de grandes veines jaunes et bleues,

délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert, soit

enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par

leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres, ce n’est

pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de

terre rougeâtre comme celui des Oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une

analogie plus remarquable. De même que dans ces Oasis, on y trouve

abondamment l’_hedisarum alhagi_, ce sainfoin du désert célèbre chez les

écrivains orientaux, tandis qu’il ne croît, ni sur les terres trop

grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses de la Marmarique, ni à

Augiles. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface.

On se doute bien qu’un pareil canton, quoique peu spacieux, a dû attirer

l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages ;

cependant, il est maintenant sinon tout-à-fait abandonné, du moins il

reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des

tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession, et plus encore

les superstitions que la crédulité a attachées à ce lieu isolé, en sont,

m’a-t-on dit, la cause. Toutefois, les Nomades des environs de la Syrte

ne laissent pas que de venir chaque année y recueillir les dattes ; mais

n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits,

ils se sont construit séparément des habitations en branches de

palmiers[379]. C’est là qu’ils viennent s’établir, en automne, avec

leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est, je le répète, sous la

dépendance d’Augiles, ils sont obligés de payer à cet effet une

redevance au gouverneur de ce groupe d’Oasis ; mais cette contribution

plus que les autres est fort aventurée. Je retourne à Augiles.

Augiles fait partie des états du pacha de Tripoli ; et de même que la

région de Barcah et celle du Fazzan, elle est affermée à un bey[380] qui

lui paie annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le

prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers,

dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-à-dire, de

huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée

fausse du nombre des palmiers d’Augiles, si l’on n’ajoutait pas que la

moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt ; l’autre moitié

appartient aux mosquées et à leurs desservants.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 28 / 37 段