_silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les
recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une
solution satisfaisante.
En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous
voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la
Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus
depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait
environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait
encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il
commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait
presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle,
temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante
dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les
montagnes de Cyrène.
L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour
expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du
_silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché
à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce
fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le
_silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ;
et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et
incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques
sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du
funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et
principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les
Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs
incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les
exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à
gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les
dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des
principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc
de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans
l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa
conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera
certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière
septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes,
contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette
contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si
nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus
claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée
par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que
ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits.
Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les
Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu
de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y
reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le
prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les
solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa
patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les
montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations
lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus
en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses
humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le
sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait
fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi
frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté
sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres
désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant
l’arrivée des Grecs en Libye.
D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont
néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.
Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les
anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité
de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai
déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que
la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on
faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les
philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes
avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie
avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_
doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le
monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont
Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le
témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres
qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella,
qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et
les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et
la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si
souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette
identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part,
qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le
_thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un
conifère.
Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des
montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre
fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son
utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la
Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment
répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une
couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen
très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la
plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du
safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette
plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non
seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des
médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ;
et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez
les Grecs et les Romains[349].
Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on
faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté
la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection,
qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des
usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme
antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la
putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les
meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être
surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la
confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à
parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de
luxe[350].
On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave
des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un
parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351].
Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces
belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur
aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches
vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle
blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues
des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ;
n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi
les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans
les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.
Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque
qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le
_misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui
pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque
certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent
les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un
caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon
Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que
les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties
sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur
blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux
bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne
saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.
* * * * *
[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par
les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé
et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).]
[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 331 : _Loc. cit._]
[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.]
[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).]
[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c.
5.]
[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.]
[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.]
[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je
sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane,
habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes,
p. 242).]
[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.]
[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.]
[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.]
[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.]
[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.]
[Note 346 : SYNES. Epist. 106.]
[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce
naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ;
et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me
semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les
traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de
celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont
il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun
temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que
doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier
de Phénicie.]
[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.]
[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.]
[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.]
[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.]
* * * * *
CHAPITRE XIX.
Des relations commerciales des Cyrénéens.
Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état
physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les
documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de
ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette
région de l’Afrique.
Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie
n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins
active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates
qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes,
dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer,
semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que
l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate
donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville
dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des
ennemis[352].
La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des
villes de _Barce_, de _Naustathmus_ et d’_Aphrodisias_, situées chacune
sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait
le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent
construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes
postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées.
D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce
littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant
à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes
méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du
commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent
apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante
put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes.
Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens,
durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie,
pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se
gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des
habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour
la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils
furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs,
soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce
ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ;
ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire
même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se
replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines
lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des
escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce
fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour
spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de
leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en
enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un
tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables
Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des
chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques
que des larmes et de timides prières.
Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens
ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de
faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus
irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des
terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls
construits en des temps antérieurs, ceux de _Lemschidi_ et de _Lemlez_
qui dominent le golfe _Nausthamus_, furent infailliblement destinés par
leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les
invasions maritimes.
Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la
colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur
origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce
caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant
plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous
apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque
intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements
historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir
progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye,
germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan
que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop
grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc
me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée
succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter,
comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne
point dépasser mal à propos les limites d’un voyage.
La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que
l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses
habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des
biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les
répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe.
Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut
pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de
Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très-
considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du
conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des
présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent,
tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations
voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des
Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque
le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix
mines, et dont le travail était admirable[354].
On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les
Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent
et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages
numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont
nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à
nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des
stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens
eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles
semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives
ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de
Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les
monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui
servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le
temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent
établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette
époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette
Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en
déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du
nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de
Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la
fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation
commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt
qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en
serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation
retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées.
Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la
première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux
caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux
Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes,
communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats
que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand
commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357],
comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et
ceux de la Cyrénaïque.
_Charax_, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du
commerce de Cyrène avec Carthage : le _silphium_ en fut le principal
objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des
relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par _Parætonium_
avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les
renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me
parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en
Égypte le _sel d’Ammon_, que l’on trouvait, comme on le trouve
fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la
Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et
l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de
l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en
faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les
sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à
_Parætonium_ une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette
raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison
de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un
grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa
ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment _Parætonium_ que la
majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur
conservation.
Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le _silphium_, les chevaux et
les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans
l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté
du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses
parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois
venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises
contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été
louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées
entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre
dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de
Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses
de ses habitants.
En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales
ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la
méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce
que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes
et de peuplades de ces différents pays.
Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement
à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les
Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec
eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par
résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur
payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la
première assertion, et la position retranchée des campements libyens
dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette
excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et
leur valut l’épithète de _blancs Cyrénéens_[362] ; mais c’est là tout
l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut
l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et
que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si
l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples
dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de
l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa
stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement
opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires
qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes.