Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du

_silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les

recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une

solution satisfaisante.

En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous

voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la

Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus

depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait

environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait

encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il

commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait

presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle,

temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante

dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les

montagnes de Cyrène.

L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour

expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du

_silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché

à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce

fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le

_silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ;

et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et

incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques

sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du

funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et

principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les

Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs

incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les

exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à

gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les

dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des

principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc

de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans

l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa

conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera

certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière

septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes,

contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette

contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si

nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus

claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée

par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que

ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits.

Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les

Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu

de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y

reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le

prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les

solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa

patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les

montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations

lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus

en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses

humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le

sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait

fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi

frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté

sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres

désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant

l’arrivée des Grecs en Libye.

D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont

néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.

Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les

anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité

de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai

déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que

la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on

faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les

philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes

avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie

avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_

doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le

monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont

Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le

témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres

qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella,

qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et

les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et

la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si

souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette

identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part,

qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le

_thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un

conifère.

Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des

montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre

fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son

utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la

Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment

répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une

couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen

très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la

plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du

safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette

plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non

seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des

médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ;

et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez

les Grecs et les Romains[349].

Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on

faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté

la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection,

qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des

usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme

antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la

putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les

meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être

surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la

confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à

parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de

luxe[350].

On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave

des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un

parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351].

Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces

belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur

aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches

vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle

blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues

des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ;

n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi

les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans

les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.

Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque

qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le

_misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui

pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque

certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent

les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un

caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon

Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que

les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties

sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur

blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux

bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne

saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.

* * * * *

[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par

les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé

et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).]

[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]

[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 331 : _Loc. cit._]

[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.]

[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).]

[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c.

5.]

[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.]

[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]

[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.]

[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je

sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane,

habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes,

p. 242).]

[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.]

[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.]

[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.]

[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.]

[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.]

[Note 346 : SYNES. Epist. 106.]

[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce

naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ;

et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me

semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les

traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de

celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont

il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun

temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que

doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier

de Phénicie.]

[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.]

[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.]

[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.]

[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.]

* * * * *

CHAPITRE XIX.

Des relations commerciales des Cyrénéens.

Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état

physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les

documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de

ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette

région de l’Afrique.

Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie

n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins

active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates

qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes,

dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer,

semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que

l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate

donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville

dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des

ennemis[352].

La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des

villes de _Barce_, de _Naustathmus_ et d’_Aphrodisias_, situées chacune

sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait

le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent

construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes

postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées.

D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce

littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant

à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes

méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du

commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent

apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante

put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes.

Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens,

durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie,

pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se

gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des

habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour

la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils

furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs,

soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce

ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ;

ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire

même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se

replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines

lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des

escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce

fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour

spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de

leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en

enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un

tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables

Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des

chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques

que des larmes et de timides prières.

Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens

ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de

faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus

irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des

terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls

construits en des temps antérieurs, ceux de _Lemschidi_ et de _Lemlez_

qui dominent le golfe _Nausthamus_, furent infailliblement destinés par

leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les

invasions maritimes.

Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la

colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur

origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce

caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant

plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous

apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque

intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements

historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir

progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye,

germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan

que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop

grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc

me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée

succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter,

comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne

point dépasser mal à propos les limites d’un voyage.

La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que

l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses

habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des

biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les

répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe.

Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut

pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de

Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très-

considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du

conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des

présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent,

tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations

voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des

Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque

le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix

mines, et dont le travail était admirable[354].

On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les

Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent

et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages

numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont

nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à

nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des

stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens

eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles

semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives

ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de

Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les

monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui

servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le

temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent

établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette

époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette

Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en

déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du

nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de

Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la

fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation

commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt

qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en

serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation

retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées.

Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la

première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux

caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux

Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes,

communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats

que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand

commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357],

comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et

ceux de la Cyrénaïque.

_Charax_, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du

commerce de Cyrène avec Carthage : le _silphium_ en fut le principal

objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des

relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par _Parætonium_

avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les

renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me

parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en

Égypte le _sel d’Ammon_, que l’on trouvait, comme on le trouve

fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la

Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et

l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de

l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en

faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les

sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à

_Parætonium_ une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette

raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison

de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un

grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa

ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment _Parætonium_ que la

majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur

conservation.

Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le _silphium_, les chevaux et

les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans

l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté

du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses

parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois

venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises

contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été

louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées

entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre

dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de

Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses

de ses habitants.

En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales

ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la

méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce

que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes

et de peuplades de ces différents pays.

Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement

à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les

Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec

eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par

résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur

payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la

première assertion, et la position retranchée des campements libyens

dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette

excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et

leur valut l’épithète de _blancs Cyrénéens_[362] ; mais c’est là tout

l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut

l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et

que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si

l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples

dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de

l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa

stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement

opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires

qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 27 / 37 段