les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la
tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que
plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les
chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de
l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent
d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces
ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux
de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se
servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de
chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne
fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par
les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de
la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se
servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on
peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes
déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble
d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent
l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent
aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus
rapides de toute l’Afrique.
Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les
champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que
je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps
de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs
à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède
parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les
Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut
les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les
Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis.
Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de
chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de
cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre
de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute
antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et
transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet
animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et
cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions
étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants
consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet,
que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger
de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement
même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette
tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque
chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de
nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait
de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres
bestiaux.
Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par
l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de
Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de
Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318].
Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps
plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des
traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui
n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région
boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon
Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs
femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit
incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des
troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la
forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la
Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces
derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été
seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire
dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et
entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages
abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette
saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément
endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se
plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent-
elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire
qu’il en fut de même dans l’antiquité.
Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et
qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une
observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute
bien que je veux parler du porc.
Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la
Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les
habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent
que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de
plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent
que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal
domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient
gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de
Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai
émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages
prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus
conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la
chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que
c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la
sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable
qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322].
Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote
ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait
d’une aussi forte santé que les Libyens[323].
Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la
campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients,
accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les
champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement
exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les
Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les
dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par
une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine
d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa
génération et de son développement[324].
Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant
l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la
négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de
cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé
une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les
consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y
arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés
par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils
occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille
Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes
invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps
désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la
peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée
Pentapole[326].
Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de
l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette
belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son
éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les
tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un
philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre
d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû
nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les
champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut
rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil
africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs
charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il,
Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon
lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune
production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est-
ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce
du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le
miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui
pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes
collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces
frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur
des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au
spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers
rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de
l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de
toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des
chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de
leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas
de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la
nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté !
* * * * *
[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.]
[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p.
84.]
[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.]
[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.]
[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.]
[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.]
[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.]
[Note 304 : PLINE, l. XV.]
[Note 305 : SYNES. epist. 125.]
[Note 306 : PLINE, l. XVII.]
[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois
agraires.]
[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la
grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t.
I, p. 313).]
[Note 310 : SYNES. Epist. 40.]
[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.]
[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les
peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans
les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes
de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des
chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).]
[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.]
[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.]
[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.]
[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.]
[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.]
[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.]
[Note 323 : Id. ib. 187.]
[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.]
[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.]
[Note 326 : SYNES. Epist. 58.]
* * * * *
CHAPITRE XVIII.
Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues
dans l’antiquité.
J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la
campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues
dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants
de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au
premier rang le _silphium_.
L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges
antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le
berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur
l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante,
dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est
ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les
propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires,
partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut
créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un
miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut
fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de
Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution
invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce
sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la
convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer
annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles
explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des
notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante
trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais
donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux
anciens naturalistes.
En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en
résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la
même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du
_selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme
celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du
naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant
quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il,
une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle
sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée
produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles
tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette
époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que
subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait,
cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre
un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est
celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.
Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon
ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on
reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles
découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la
forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui
couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite
par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement.
J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît
représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui
n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.
Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.
Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs
du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très-
distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis
l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle,
auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au
contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur
la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et
Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la
Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de
concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque
toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y
comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont
cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait
dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé
indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de
Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve
fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.
Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du
sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye
septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la
région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et
d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui
offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens
et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à
expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à
comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec
la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux
considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils
écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.
Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque
jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et
Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie
septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au
plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande
ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux
caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur
brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de
hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse,
un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les
feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les
caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en
petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une
feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis
argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon
divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune,
échancrée et très-ouverte.
D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe
également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la
grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du
second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et
très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai
classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui
trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce
genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il
nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation
extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des
anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je
passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs
propriétés.
Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les
brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout
à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair
meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre
propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que
sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon
arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé
de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de
ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à
couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions
étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires
d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par
l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce
que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les
chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en
mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si
grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre
tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le
Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où
l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa
vertu excessivement purgative a une action plus violente encore
lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins
de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux
bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un
autre ciel que celui de Barcah.
Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de
toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous
puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de
l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y
germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait
par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier
_Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné
indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_.
Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de
la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il
ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y
mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à
Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé
au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine
d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet
inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision,
et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr
la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée
universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les
eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces
qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la
célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.
Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent
cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur
leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe
comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du
commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une
simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point
indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves
déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans
Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise
des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne
changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du
_silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une
tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par
les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les
Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le
commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que
César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq
cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les
anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains.
Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents
passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait
existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie,
la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de
la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités
beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait
tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes
connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je
ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la
plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays
consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme
comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour
en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les
Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans
la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de
vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342].