un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales
divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme
pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument
religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de
Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine
présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase
de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le
composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la
dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive,
fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les
divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de
gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres
successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la
nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici,
comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes
qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire.
Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où
s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques
que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée
moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je
voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que
présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges
antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de
stériles et ingrates notions.
Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé
antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les
uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la
suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second
fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling,
Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette
opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur
philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me
fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable
origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de
déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme
le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont
Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée,
dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée
ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et
devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte
d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la
ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la
belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite
consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous
qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du
roi Hypsée.
Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut
être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité :
l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours.
Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une
table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe
de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels
renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien
changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en
pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la
Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant,
quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et
d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore
debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre
des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire
mention de plusieurs de ces édifices.
Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous
savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée
à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias
nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un
desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer
encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où
l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur
de cette déesse[294].
Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ;
et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste
grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices,
néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de
cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut
de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En
outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles
que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de
l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les
Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les
différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a
tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être
surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines,
et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette
époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur
place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des
monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent
et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles.
* * * * *
[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par
Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p.
337).]
[Note 266 : PIND. Pyth. IV.]
[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.]
[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.]
[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la
tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui
concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la
fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit
les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile
de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est
fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que
l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de
sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition
de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau,
malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au
dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.]
[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.]
[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 274 : Id. ibid.]
[Note 275 : Voyez pl. LX.]
[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens
l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui
habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit-
il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de
Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en
petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont
les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le
soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements
libyens (l. IV, 189).]
[Note 277 : Voyez pl. LIX.]
[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv.
Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.]
[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.]
[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène,
DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.]
[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.]
[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.]
[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.]
[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.]
[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.]
[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.]
[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.]
[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.]
[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.]
[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.]
[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c.
19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p.
218.]
[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]
[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.]
* * * * *
CHAPITRE XVII.
Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque.
Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de
campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à
ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les
plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines
littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la
Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement
rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y
affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de
la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par
les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle
agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire,
je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici
mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements
de l’antiquité qui y sont relatifs.
Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune
avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble
trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois
de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la
plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne
qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où
les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on
recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des
montagnes, et préparaient la troisième récolte.
L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en
promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses
terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici
avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre
elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre
le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions
favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la
merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il
ne manque même à cette description, pour être complètement
topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline
ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de
cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades
plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte
cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la
trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui
couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne
s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui
correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace
donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues
d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette
contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se
prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des
montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud.
Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir,
à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur
locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs
appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur
indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la
plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au
pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication.
Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées
les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de
Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à
travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le
répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche
continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu
profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie
cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues
de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense
plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés,
circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts
pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements.
En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur
ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées
et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on
voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au
tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans
tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois
un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent
encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent
auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui
sont en guerre avec les autres tribus.
Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin
d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes
de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives,
de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois
d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens
qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de
l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut
douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient
appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur
architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et
romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce
que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus
puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point
des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des
sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298].
Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale
celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer
aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes
cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre
d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux
Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de
Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_,
_Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des
villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se
rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus
méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine
furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux
confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la
situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le
développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera
peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera
certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs
sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire
à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des
ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_
et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré
l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec
le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de
la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes :
retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est
retourner au sol de la civilisation.
Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette
belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare
l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et
le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes
expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que
suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah
offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois,
pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à
leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque
étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et
sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare
beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut
pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs
oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte
aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées,
entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles
produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je
nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de
toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers,
oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse
remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain,
furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut,
mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation
des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non
seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de
l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus
beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même
plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou
cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans
ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en
ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le
cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves
historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un
valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de
Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits
du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains
aliments[304].
Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais
pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être
infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut-
être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton
maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_,
d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe,
et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais
même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers
cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_
devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage
de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent
d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le
reste de la Pentapole[305].
Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant
l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait
positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les
arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le
commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut
tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec
le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette
époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du
domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine,
et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en
présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu
refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien
laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement
compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les
domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses
trésors une bonne part de leurs richesses.
Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient
la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent
régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait.
Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de
Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que
d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait
leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers
cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des
chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de
la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de
leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes
ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée
anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales,
plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et
sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est
là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous
leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi-
équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer
en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la
grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours,
plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides
coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les
chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la
Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le
cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des
chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre
également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si
les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par
l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du
moins ce qu’en dit Synésius[310].