Pour en revenir au temple de César, non seulement ses murs sont bariolés

de dépouilles de divers âges ; mais parmi le grand nombre de ses

colonnes dispersées çà et là sur le sol, il en est peu qui se

ressemblent, soit par la forme, soit par la nature de la pierre. On en

voit de rondes, de torses et de cannelées ; les unes sont en marbre

blanc, les autres en granit rose, et d’autres en porphyre bleu. A ces

détails, il faut en ajouter un plus intéressant, et qui me paraît

évidemment se rattacher à ce temple. Hors de son enceinte, mais à

soixante-dix mètres seulement vers l’ouest, on trouve le torse d’une

statue colossale en marbre blanc, représentant un guerrier. La cuirasse,

enrichie de sculptures d’un travail fini, est d’une belle conservation ;

on y distingue les emblêmes suivants : au milieu du poitrail une figure

de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un

glaive et de l’autre un bouclier, se tient debout sur une louve : il est

presque inutile de dire que c’est là l’emblême de Rome la guerrière,

portée par l’animal qui allaita son premier roi. Deux autres figures

également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent

représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque.

Les écailles semi-sphériques de la cuirasse qui recouvrent les

bandelettes libyennes[276], contiennent aussi chacune des sculptures en

relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des

dauphins, les têtes de Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et

autres symboles qui contribuent à orner ce beau torse sans trop le

charger[277]. Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux

monument, si l’on observe ses dimensions colossales et le fini du

travail, il est hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en

lui la statue de l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son

apothéose, ont chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce

champ avec les colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois

l’éclat. Pour le coup, on excusera le voyageur s’il ne peut s’empêcher

de réfléchir à la destinée subversive des grandeurs humaines, s’il ne

peut s’empêcher de sourire à l’aspect de tant d’orgueil réduit à tant

d’humiliation. Debout devant ce tableau philosophique, et seul être

pensant au milieu d’un vaste désert, il serait disposé à dire là-dessus

bien des choses ; mais par bonheur pour le lecteur qu’un laboureur

nomade parcourt la plaine de Cyrène : sa charrue à laquelle est attelé

un chameau en sillonne les champs ; elle s’approche du temple de César,

heurte contre l’homme-dieu à demi-enfoui dans la terre, écorne l’image

de Rome et de ses génies protecteurs. A cette rencontre, le Libyen

pousse un cri rauque, et s’emporte contre la rocaille qui encombre ses

guérets : l’Européen alors s’éveille ; il trouve dans ce nouvel accident

un nouveau texte à ses réflexions ; mais auprès du susceptible nomade,

il se garde bien de les faire à haute voix, et se décide enfin à aller

rêver ailleurs.

A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes,

mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur

situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on

peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles

appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond

ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis,

très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il

pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige

vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en

vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle

avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui

d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement

moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut

également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse,

qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris,

plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau

pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas

postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que

des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la

copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à

l’époque des empereurs, est ainsi conçue :

_Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses

frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est

placée)_[279].

Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que

nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et

que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces

ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et

n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être

convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel

appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas

postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes

débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance

entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine

d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que

j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction

qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon,

et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les

Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et

qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut

l’avoir conservée.

Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une

grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous

ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que

nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges

que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces

nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire

archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins

l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une

enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt-

cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne

forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était

composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des

citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines,

marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément

empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux

aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les

eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de

Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au

contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville.

Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être

un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une

manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que

toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie

voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule

avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même

en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles

du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment.

Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de

l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on

rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit

qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs,

accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien

des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles

portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et

autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements

dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le

plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins

plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis

trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je

suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions

qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être

exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le

lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui

résumer, et le laisser en repos.

Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une

seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent

irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles

très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques,

ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre.

Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux

courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et

les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot

ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi

du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que

ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il

s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur,

et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par

intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de

bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux

murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux

rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit

latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des

séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De

courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement

ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ

deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de

plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont

dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux

élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement

autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation

au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées

touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de

sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que

ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre

produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis

produit en grand.

Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur

longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des

ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de

monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui

cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques

restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques,

et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples

rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples

hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin

plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité

méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les

rues en se joignant.

Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les

autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de

réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de

Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des

envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel

il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein

cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs

sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une

forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait

remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de

l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même

d’une enceinte extérieure.

Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de

la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je

le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à

redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins

qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande

citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de

l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de

gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du

sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire

d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous

les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la

citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les

Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du

moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement

réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce

dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde

parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons

précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa

réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises

à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de

l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui

couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux

affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si

évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la

plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq

lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et

que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de

détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au

lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le

cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent.

La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en

chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant

plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et

conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est

important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme

celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les

temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit

puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par

cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les

habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est

remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre.

Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit

un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes.

D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par

le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de

rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement

groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement

ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de

la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu

d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que

ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre

des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les

marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en

outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut

incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que

nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole

relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin

qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs

et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un

pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de

parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été,

sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y

venir de tous côtés étaler ses denrées.

Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées,

elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un

voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve

maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie

occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le

répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à

l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le

roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce

témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est

pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville

de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu

offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283].

C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées

classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels,

servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer.

Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût

cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût

ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la

montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en

suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces

indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer

dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous

côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population

agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font

insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de

Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me

suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et

que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait

qu’elle me présente.

A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me

répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe

d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en

juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail,

ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la

Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut

placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle

évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus

l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les

hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore

auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute

réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de

Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui

encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes

conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement

sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à

laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement

l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre.

Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et

se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre

connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les

ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse

l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la

Nécropolis.

J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette

partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la

montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente

de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace

de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé

de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule

qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que

le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux

dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement

entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité

de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite,

on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus

pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches

taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de

Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges

pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus

souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont

profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies

entre deux murs de roche très-exhaussés.

A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la

nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la

Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle

activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre

chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la

dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise

en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour

revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres

vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des

massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel

escalier qui conduit au sanctuaire.

On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans

une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ;

au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche

réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes

saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et

ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les

en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont

ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret

dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres

décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble

des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à

des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens,

et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée :

les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ;

les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles

perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans

liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une

phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là

une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut-

être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont

ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 24 / 37 段