C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage

l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la

Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai

déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès

présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose

d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de

tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas

perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite

salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui

donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation

sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la

destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et

couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une

peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui

augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits

tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie

d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de

ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les

entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la

parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si

nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur

lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être

regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle

dans une attitude de douleur.

La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins

remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes

bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,

ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante

avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec

celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs

fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur,

comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.

On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés

par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que

les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette

peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à

Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de

noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si

l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de

quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme

les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes

négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à

l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur

accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des

relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette

opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus

voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez

et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon

témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question,

j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec

lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la

régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux

noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut

beaucoup, des objets à dédaigner.

Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont

je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de

les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus

solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que

je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se

lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone

des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ;

puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter

l’aride narration !

* * * * *

[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.]

[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl.

XXXVII, XXXVIII.]

[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.]

[Note 247 : Voyez pl. LXIII.]

[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.]

[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.]

[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.]

[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.]

[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.]

[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.]

[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.]

[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.]

[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc

contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes

de la Libye.]

[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.]

[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple

de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont

confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui

me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les

naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes,

beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi

sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je

l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et

principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.]

[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.]

[Note 260 : Voyez pl. LV.]

[Note 261 : Voyez pl. LI.]

[Note 262 : Voyez pl. LIV.]

[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.]

[Note 264 : PLAUT. Rudens.]

* * * * *

CHAPITRE XVI.

Cyrène.

En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée,

sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement

que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du

sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du

plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit

un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est

arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre

un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former

immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse,

fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches

moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de

Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de

la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat.

Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les

champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre

équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux

cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend

devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas,

parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la

Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la

montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans

la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce

qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la

Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un

gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec

lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités

du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et

absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et

de les subdiviser.

Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des

sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître

le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les

récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres

munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui

tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi

encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du

monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou

bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon

questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles,

et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous

allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse

persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques

pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous

sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un

peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de

hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher

de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de

régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de

rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort

dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes

obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre

équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et

nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois

en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier.

Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons

remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle

étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards.

Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et

les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce

n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges

empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent

être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les

magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche.

Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de

distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées

les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin

battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte.

Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes

d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des

interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le

volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à

cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert

en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire

dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces

observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre,

nous nous empressons de continuer notre marche.

Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur

les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle

Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais

les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite

intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses

protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne

pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs

contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe

général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques

sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la

roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait

entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu

tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit

augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va

s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune

homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un

enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce

corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle

produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas

d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons

au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse

caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau

considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un

flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer

très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de

pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à

ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent

souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité

occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner

plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux

magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment

indiqué les ruines.

Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable.

Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par

l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et

dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le

trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes,

restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu.

Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de

l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de

la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle

droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on

ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on

arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et

tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il

faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer

ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de

tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle

paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille

crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en

a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les

entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée

au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car

avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin

cette aquatique reconnaissance.

Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés

réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est

de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions

les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène

auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les

moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas

d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le

rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces

mots connus depuis long-temps du monde savant :

_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la

fontaine_[265].

Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs

historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres

faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De

ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un

coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville.

L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il

est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ;

n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai

ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est

éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin

dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits

sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout

à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté

aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la

forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze

que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité.

Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds,

je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ;

et cette simple observation me dévoilera une foule de traits

historiques, attachés à cette intéressante localité.

C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle

s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de

Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le

bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est

là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ;

c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la

fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble

voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage

attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes

draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes

pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de

ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes

couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de

la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des

massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des

yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de

menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs,

ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour

des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à

défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à

tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères.

Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs

de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs

d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour

recourir moins frivolement à d’autres identités.

J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant

presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris

me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans

les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai

d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que

celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que

l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la

nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée.

Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal

qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du

temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies

allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits

appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand

rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la

marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple

d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition

du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le

centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente

rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans

l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour

objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes

de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines

du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres

rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est

formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars.

A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple

on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue

jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un

buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours

délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau

siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant

Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce

rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves

positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants

de l’histoire archéologique de la Pentapole.

Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus.

Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de

communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est

aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus

importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte

pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les

ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans

la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des

torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges

draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de

là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un

immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie

vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief

au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni

l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui

l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu

même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée

d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants.

Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue

de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de

la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous

les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus

Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est

la preuve évidente.

Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des

fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse

nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique

j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis

ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus

grande échelle.

Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit,

étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de

loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de

l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince

romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter

celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés

aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est

là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la

plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur

son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent

méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui

tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange,

voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce

serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle

ou un lion.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 23 / 37 段