l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la
Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai
déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès
présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose
d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de
tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas
perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite
salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui
donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation
sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la
destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et
couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une
peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui
augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits
tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie
d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de
ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les
entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la
parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si
nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur
lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être
regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle
dans une attitude de douleur.
La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins
remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes
bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,
ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante
avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec
celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs
fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur,
comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.
On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés
par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que
les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette
peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à
Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de
noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si
l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de
quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme
les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes
négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à
l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur
accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des
relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette
opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus
voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez
et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon
témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question,
j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec
lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la
régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux
noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut
beaucoup, des objets à dédaigner.
Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont
je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de
les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus
solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que
je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se
lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone
des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ;
puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter
l’aride narration !
* * * * *
[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.]
[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl.
XXXVII, XXXVIII.]
[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.]
[Note 247 : Voyez pl. LXIII.]
[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.]
[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.]
[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.]
[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.]
[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.]
[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.]
[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.]
[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.]
[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc
contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes
de la Libye.]
[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.]
[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple
de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont
confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui
me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les
naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes,
beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi
sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je
l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et
principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.]
[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.]
[Note 260 : Voyez pl. LV.]
[Note 261 : Voyez pl. LI.]
[Note 262 : Voyez pl. LIV.]
[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.]
[Note 264 : PLAUT. Rudens.]
* * * * *
CHAPITRE XVI.
Cyrène.
En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée,
sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement
que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du
sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du
plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit
un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est
arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre
un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former
immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse,
fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches
moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de
Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de
la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat.
Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les
champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre
équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux
cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend
devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas,
parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la
Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la
montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans
la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce
qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la
Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un
gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec
lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités
du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et
absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et
de les subdiviser.
Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des
sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître
le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les
récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres
munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui
tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi
encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du
monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou
bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon
questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles,
et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous
allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse
persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques
pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous
sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un
peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de
hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher
de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de
régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de
rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort
dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes
obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre
équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et
nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois
en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier.
Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons
remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle
étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards.
Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et
les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce
n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges
empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent
être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les
magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche.
Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de
distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées
les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin
battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte.
Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes
d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des
interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le
volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à
cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert
en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire
dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces
observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre,
nous nous empressons de continuer notre marche.
Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur
les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle
Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais
les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite
intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses
protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne
pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs
contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe
général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques
sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la
roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait
entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu
tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit
augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va
s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune
homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un
enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce
corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle
produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas
d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons
au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse
caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau
considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un
flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer
très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de
pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à
ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent
souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité
occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner
plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux
magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment
indiqué les ruines.
Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable.
Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par
l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et
dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le
trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes,
restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu.
Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de
l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de
la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle
droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on
ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on
arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et
tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il
faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer
ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de
tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle
paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille
crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en
a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les
entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée
au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car
avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin
cette aquatique reconnaissance.
Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés
réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est
de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions
les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène
auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les
moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas
d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le
rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces
mots connus depuis long-temps du monde savant :
_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la
fontaine_[265].
Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs
historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres
faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De
ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un
coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville.
L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il
est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ;
n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai
ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est
éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin
dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits
sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout
à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté
aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la
forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze
que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité.
Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds,
je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ;
et cette simple observation me dévoilera une foule de traits
historiques, attachés à cette intéressante localité.
C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle
s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de
Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le
bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est
là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ;
c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la
fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble
voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage
attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes
draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes
pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de
ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes
couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de
la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des
massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des
yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de
menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs,
ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour
des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à
défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à
tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères.
Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs
de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs
d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour
recourir moins frivolement à d’autres identités.
J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant
presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris
me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans
les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai
d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que
celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que
l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la
nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée.
Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal
qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du
temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies
allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits
appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand
rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la
marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple
d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition
du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le
centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente
rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans
l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour
objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes
de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines
du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres
rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est
formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars.
A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple
on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue
jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un
buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours
délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau
siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant
Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce
rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves
positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants
de l’histoire archéologique de la Pentapole.
Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus.
Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de
communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est
aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus
importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte
pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les
ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans
la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des
torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges
draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de
là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un
immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie
vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief
au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni
l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui
l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu
même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée
d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants.
Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue
de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de
la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous
les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus
Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est
la preuve évidente.
Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des
fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse
nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique
j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis
ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus
grande échelle.
Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit,
étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de
loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de
l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince
romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter
celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés
aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est
là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la
plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur
son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent
méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui
tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange,
voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce
serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle
ou un lion.