Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire

qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en

demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé,

et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une

même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à

chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises

légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails

d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de

larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées,

ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les

protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique,

ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent

pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont

des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des

pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu-

près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés

inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand

hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est

hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux

autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément

à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette

Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs

destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux

funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là

sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.

Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de

Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les

localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus

varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un

profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le

penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert

d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui

distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il

faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de

gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et

de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule

ligne.

C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite

d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire,

mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres

de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les

uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes,

ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à

ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte

de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.

Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois

hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en

saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se

dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales

y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles

décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un

angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche

ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective.

Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces

hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et

du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches

errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à

ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale

servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des

bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de

cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le

fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes

ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ;

que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des

tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison

éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des

sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on

entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites

graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes,

de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne

comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais

charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].

Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de

plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans

l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie

de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le

sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire

mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées

encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que

d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et

les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre

capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres

obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y

pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et

hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de

petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés

d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de

l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous

nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une

parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs.

Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes

garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent

des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de

raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre

des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle

très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont

parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le

tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la

Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est

divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en

juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé

que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et

sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands

regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes,

dans un autre hypogée.

Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le

voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que

nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de

tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs

morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier

en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir

réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée

il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît

dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont

appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des

guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247].

Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par

l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien

neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous

allons continuer nos visites souterraines.

Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que

les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous

les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant

plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au

temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les

plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les

entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art

antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées,

où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui

surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts

pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause.

Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de

Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus

épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de

grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé

l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des

pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher

détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer

pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y

est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de

terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie

_exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de

chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il

faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond

de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques

fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces

folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire

palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont

rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière

ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira

sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux

obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande

importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.

Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis,

offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres

ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu

un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui

paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la

plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une

paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues

de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres,

divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie,

donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et

s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une

espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer

des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité

les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le

termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un

piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait

consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude

d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de

lui[248].

Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique

produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux

remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette

peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une

assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement

à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment

à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages,

archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages

ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes

chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au

contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient.

Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus

haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec

les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se

trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique

où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène

jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251].

On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture

trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient

répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes

différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare

qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans

une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des

traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que

soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des

traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue

que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop

vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une

opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce

qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce

monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la

Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des

archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre

s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en

souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces

sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter

cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les

usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui

des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette

hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ;

et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.

Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je

remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des

formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour :

pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de

l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures

et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur

l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que

l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les

airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette

inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures

antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même

réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant

l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails

n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un

scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du

tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir,

comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les

habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion

pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non

à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte

pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont

cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi

contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve

tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de

quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a

la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement

drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes.

Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une

tente.

Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée

par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un

fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie

par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses

couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce

qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques

analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était

local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la

Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps

de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant

des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements

militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des

guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux

diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne

soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et

notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines

de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures

parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée :

elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort

bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le

lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des

gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les

souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne

surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le

principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il

retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour

stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de

l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la

Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut

donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture

semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette

contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans

contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités

des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à

faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois

représenté sur leurs médailles.

Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines,

m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle

que je viens de décrire.

Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient

pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription

cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il

convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la

distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment

monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la

paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une

petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au

sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-

élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit

avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres,

dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes

détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la

description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en

varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement

entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne

l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.

Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ;

mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal

ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues

lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de

longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des

treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une

frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon,

accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.

Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois

peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le

sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il

est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au

milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu

de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de

roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux

funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je

pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des

Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux

mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau

témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je

me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une

autre qui me paraît moins aventurée.

Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et

mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main,

entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On

reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la

roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen

âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du

tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ;

intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus

grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du

fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y

représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne

de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles,

être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a

personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand

nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit

suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je

ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et

conjectures.

Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir

des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes

de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel

désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux

désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au

lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de

monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du

génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si

infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je

m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle

présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire

d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je

me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du

beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de

céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais

que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en

paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais

sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me

laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse

venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage,

agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir

autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je

reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette

foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on

peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne

point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 22 / 37 段