qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en
demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé,
et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une
même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à
chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises
légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails
d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de
larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées,
ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les
protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique,
ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent
pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont
des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des
pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu-
près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés
inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand
hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est
hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux
autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément
à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette
Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs
destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux
funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là
sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.
Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de
Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les
localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus
varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un
profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le
penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert
d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui
distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il
faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de
gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et
de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule
ligne.
C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite
d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire,
mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres
de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les
uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes,
ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à
ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte
de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.
Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois
hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en
saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se
dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales
y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles
décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un
angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche
ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective.
Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces
hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et
du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches
errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à
ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale
servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des
bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de
cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le
fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes
ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ;
que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des
tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison
éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des
sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on
entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites
graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes,
de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne
comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais
charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].
Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de
plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans
l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie
de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le
sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire
mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées
encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que
d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et
les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre
capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres
obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y
pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et
hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de
petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés
d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de
l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous
nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une
parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs.
Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes
garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent
des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de
raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre
des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle
très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont
parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le
tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la
Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est
divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en
juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé
que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et
sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands
regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes,
dans un autre hypogée.
Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le
voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que
nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de
tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs
morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier
en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir
réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée
il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît
dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont
appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des
guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247].
Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par
l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien
neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous
allons continuer nos visites souterraines.
Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que
les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous
les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant
plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au
temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les
plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les
entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art
antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées,
où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui
surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts
pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause.
Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de
Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus
épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de
grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé
l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des
pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher
détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer
pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y
est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de
terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie
_exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de
chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il
faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond
de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques
fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces
folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire
palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont
rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière
ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira
sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux
obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande
importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.
Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis,
offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres
ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu
un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui
paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la
plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une
paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues
de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres,
divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie,
donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et
s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une
espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer
des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité
les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le
termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un
piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait
consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude
d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de
lui[248].
Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique
produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux
remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette
peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une
assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement
à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment
à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages,
archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages
ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes
chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au
contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient.
Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus
haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec
les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se
trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique
où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène
jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251].
On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture
trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient
répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes
différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare
qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans
une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des
traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que
soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des
traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue
que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop
vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une
opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce
qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce
monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la
Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des
archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre
s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en
souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces
sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter
cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les
usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui
des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette
hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ;
et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.
Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je
remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des
formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour :
pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de
l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures
et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur
l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que
l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les
airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette
inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures
antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même
réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant
l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails
n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un
scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du
tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir,
comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les
habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion
pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non
à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte
pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont
cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi
contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve
tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de
quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a
la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement
drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes.
Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une
tente.
Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée
par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un
fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie
par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses
couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce
qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques
analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était
local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la
Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps
de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant
des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements
militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des
guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux
diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne
soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et
notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines
de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures
parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée :
elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort
bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le
lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des
gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les
souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne
surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le
principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il
retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour
stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de
l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la
Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut
donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture
semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette
contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans
contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités
des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à
faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois
représenté sur leurs médailles.
Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines,
m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle
que je viens de décrire.
Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient
pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription
cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il
convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la
distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment
monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la
paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une
petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au
sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-
élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit
avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres,
dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes
détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la
description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en
varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement
entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne
l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.
Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ;
mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal
ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues
lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de
longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des
treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une
frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon,
accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.
Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois
peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le
sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il
est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au
milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu
de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de
roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux
funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je
pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des
Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux
mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau
témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je
me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une
autre qui me paraît moins aventurée.
Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et
mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main,
entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On
reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la
roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen
âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du
tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ;
intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus
grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du
fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y
représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne
de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles,
être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a
personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand
nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit
suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je
ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et
conjectures.
Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir
des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes
de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel
désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux
désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au
lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de
monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du
génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si
infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je
m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle
présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire
d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je
me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du
beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de
céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais
que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en
paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais
sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me
laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse
venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage,
agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir
autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je
reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette
foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on
peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne
point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.