Entre _Teuchira_ et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et

quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque

sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé _El-Berss_, fut le

point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même

les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux

ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je

vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il

paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette

partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est

couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes

précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication

satisfaisante.

Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et

Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut

élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice,

et à dix-huit de _Teuchira_, et que cette ville porta le nom de

l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet

empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour

la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des

Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup

souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que

l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien

est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242].

Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu

près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien

méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un

château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le

sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun

indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments

d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les

plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre

importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée,

qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la

Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique

postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait

pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter

celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable

d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il

parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de

l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des

époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la

Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord

de position qui règne entre les autorités citées et mes observations

locales, nous ne voyions l’existence d’_Adrianopolis_ irrévocablement

fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient

Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales

villes de la Pentapole libyque[243] !

Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui

nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de

lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce

qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes.

* * * * *

[Note 228 : STRAB. l. XVII, c. 3. PTOLÉM. l. IV, c. 4.]

[Note 229 : HÉROD. l. IV, 171.]

[Note 230 : IRIARTE, p. 486-487.]

[Note 231 : De Ædif. l. VI, c. 3.]

[Note 232 : Voyez pl. XXVII, fig. 6.]

[Note 233 : Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des

Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de _Teuchira_,

avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien,

suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de

Cyrène (l. IV, 171).]

[Note 234 : PINDARE, Pyth. IV.]

[Note 235 : EUSÈBE, _Chronique_.]

[Note 236 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 111.]

[Note 237 : STRABON, l. XVII, c. 3.]

[Note 238 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 239 : SCYL. _loc. cit._]

[Note 240 : ANTON. AUGUST. Itiner. ed. Wessel. p. 67. HIEROCL. Synecd.

p. 633. PEUTING. Tab.]

[Note 241 : EUSÈBE, _Chronique_.]

[Note 242 : Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en

toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite

une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription :

_Restitutori Aug. Libyæ. S. C._ (PELLE. _Rec._ t. I, p. 207).]

[Note 243 : Geogr. sacra, p. 56.]

* * * * *

CHAPITRE XV.

Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.

Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour

le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en

existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où

nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et

d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet

principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à

présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.

Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de

traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et

nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la

plaine de _Grennah_, nom moderne de l’ancienne métropole de la

Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces

montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable

variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les

vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles

descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu

d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait

qu’à _Grennah_, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut

dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de

la montagne, et que nous nous trouvâmes à _Magharenat_, endroit

richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes

qu’on y trouve.

Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de

Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes

s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres,

et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant

l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier

effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus

satisfait.

On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne,

et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de

chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs

de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité

que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de

destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de

portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue

droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large

escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa

longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement

destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de

Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées

d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des

magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps

l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants

aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port

à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux

charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très-

escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous

nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et

l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même

hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins.

Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour

les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres

matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés

de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces

hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même

que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs

étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées

l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait

avec les principaux ports de la Méditerranée.

Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les

caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben-

Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux

Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur

domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour

établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces

paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont

fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais

été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits

ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en

pouvoir de leur bourgade troglodyte.

C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces

farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent

de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition,

vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par

des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux

parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant

les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop

inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications.

De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à

la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant,

et nous poursuivons ensuite notre route.

Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent

un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il

faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris

qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire

dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les

champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans

éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de

marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les

branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux

d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes

et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir

le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si

je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations

que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident

effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait,

et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux

que mes oiseuses paroles.

Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants

eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la

seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ;

les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous

suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à

peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à

y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les

tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons

atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se

développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la

vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de

grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines

s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et

couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans

la vaste Nécropolis de Cyrène.

Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur

poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que

confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer

tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une

retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense

au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles

spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont

distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si

désirées.

On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de

certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une

caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent

le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan

est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le

cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies

de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu

qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des

poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave

assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à

connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique

l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun

cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres

expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à

l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne

vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de

la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert.

Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent

ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui

ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des

armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même

un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent

persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait

l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient

irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration

commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer,

à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan

des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole,

les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ;

et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg,

devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense

étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture,

que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose

singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul

témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée.

Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois

appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la

ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne,

elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines,

s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée

par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les

hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette

Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle

est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites

terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres,

longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties

par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et

contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces

terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes

sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la

conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les

amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la

plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des

terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche

grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses

sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs

massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés

à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les

grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie.

Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent

rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de

m’occuper.

On peut établir comme règle générale, que partout où les localités

permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la

roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce

que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la

Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la

Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu

initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est

loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie

mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En

partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes

les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui

ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents

locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement.

Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois

perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois

quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu

de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou

complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de

rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits

avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la

colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises

simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La

solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de

soins ; et ce but n’a pas été trompé.

Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine

continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes

cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié

par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ;

et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son

type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de

Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de

colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu

d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de

monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur

les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous

apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et

dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de

formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à

constater les témoignages de l’antiquité.

Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de

façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles

à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont

l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci

sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je

ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à

pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières

grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles

contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent

quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux

désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de

grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de

deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec

un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou

en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois

inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par

d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi

dans le roc. Les mausolées des environs du _Naustathmus_ nous ont déja

offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en

excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et

quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ;

nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne

perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte

continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière

que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation

parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la

longueur[244].

Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il

me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre

d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux

précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison

présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent

Hypogées à portique.

Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la

montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à

une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait

s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du

monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en

appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et

pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour

entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et

d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ;

mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel

de l’Attique.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 21 / 37 段