ville de Barcé, il ne faut point s’étonner des ténèbres dont elle est
restée entourée dans l’histoire, et qu’Eutrope, Ammien, Synésius,
Antonin, Hiéroclès et Procope ne l’aient pas même nommée. Toutefois il
me paraît certain que cette ville, habitée avant la colonisation
grecque, survécut à tous ses désastres ; qu’après avoir été occupée
d’abord par des Libyens seuls, et ensuite par des Libyens conjointement
avec des Grecs et des Romains, elle joua encore un rôle important à
l’époque chrétienne, et eut des pontifes de cette religion ; que même
dans ces derniers temps elle fut distinguée et indépendante de
Ptolémaïs[216] ; enfin que, tombée au pouvoir des Musulmans, elle fut
rendue, pour ainsi dire, à ses destinées primitives. Elle vit alors la
barbarie reconstruire ses murs, relever ses tours antiques, répandre de
leur sommet l’épouvante et la terreur, l’entourer comme autrefois de
déserts ; enfin, pour comble de similitude, elle donna son nom à toute
la contrée, de même que les Barcéens avaient donné le leur à toutes les
peuplades qui les entouraient.
Rendons-nous maintenant à Ptolémaïs, dont j’ai déja indiqué la position.
A peine avons-nous descendu les derniers contre-forts de la montagne,
que nous nous trouvons en effet, comme le dit Scylax, à cent stades de
Barcé et sur les bords de la mer, les ruines de la ville des Ptolémées,
dont les habitants actuels ont conservé, aussi fidèlement que leur
langage le permettait, l’ancien nom dans celui de _Tolometa_. De même
que les autres ruines des villes littorales que nous avons visitées,
celles de Ptolémaïs sont en grande partie envahies par la mer ; mais des
débris précieux, tels que des colonnes, des blocs de marbre et de
porphyre, se trouvent ici en si grand nombre, qu’on peut les distinguer
fort loin à travers la transparence des eaux. D’après cette description,
il serait difficile de juger de l’ancienne disposition du port de la
ville. Si l’on s’en rapporte à l’aspect qu’il offre dans son état
actuel, il ne parait pas avoir jamais été aussi sûr que celui
d’Apollonie. Quoi qu’il en soit, un gros rocher isolé couronné de pans
de murs que l’on voit au nord-est, et à un quart de lieue du port, est
sans contredit le même que l’île fortifiée appelée _Ilos_ par le Périple
anonyme[217], _Myrmex_ par Ptolémée[218] et Synésius, et offrant suivant
ce dernier un phare aux navigateurs[219].
Quant aux monuments de Ptolémaïs, les seuls qui aient résisté aux
outrages du temps se trouvent à quelque distance des bords de la mer, et
sur les dernières ondulations de la montagne. Un des plus importants est
une caserne romaine entourée d’un large fossé, et d’une double
enceinte[220]. Dans l’intérieur, on trouve encore dans un état parfait
de conservation les fourneaux qui servaient aux usages domestiques des
soldats. Sur la façade de l’édifice on voit trois immenses blocs de grès
intercalés dans ses assises, sur lesquels est une inscription grecque
très-longue, mais tellement fruste, qu’un de nos plus célèbres
philologues, M. Letronne, affirme que sa restitution complète est, sinon
impossible, du moins très-difficile. Le peu qu’il nous en apprend
augmente encore nos regrets, puisqu’elle contient un rescrit d’Anastase
premier, relatif à divers sujets d’administration publique, et notamment
au service militaire[221]. Non loin de cette caserne, et à-peu-près au
centre de la ville, sont les ruines d’un pronaos avec trois colonnes
debout, seuls restes d’un temple romain au-dessous duquel règne un grand
souterrain, divisé en neuf corridors enduits de ciment, et destiné
infailliblement à servir de réservoir. Enfin à l’extrémité occidentale
des ruines, on voit deux grandes constructions massives, espèce de
pylône à inclinaison égyptienne qui paraît avoir formé l’entrée de la
ville[222].
Les autres monuments reconnaissables sont la plupart des grottes
sépulcrales creusées dans les parois circulaires de cinq à six bassins
qui bordent le rivage. Ces grottes intérieurement n’ont rien de
remarquable ; et quant à l’extérieur elles ne sauraient, quoi qu’en ait
dit Della-Cella, être comparées à celles de Cyrène dont elles diffèrent
autant par l’aspect général que par les détails particuliers. En effet,
au lieu de ces façades doriques, si variées par leurs styles, si
élégantes par leurs proportions, qui décorent la nécropolis de la
capitale, nous ne voyons dans celles de Ptolémaïs que de petites entrées
grossièrement taillées dans le roc, mais couvertes d’inscriptions
gravées irrégulièrement et à diverses époques[223]. Ces inscriptions se
trouvent placées dans des encadrements qui figurent tantôt de simples
carrés en relief ou en creux, tantôt des carrés oblongs surmontés d’un
demi-cercle ou d’un triangle plus ou moins aigu, et tantôt une porte à
deux colonnes couronnée d’une rosace. Quelle que soit la forme de ces
encadrements, ils sont toujours accompagnés de deux espèces de tenons,
comme s’ils étaient suspendus à la paroi de la grotte. Ces petits
tableaux, sculptés çà et là sur la roche brute, offrent un attrait
particulier : ils semblent témoigner qu’une pensée tumulaire fut le seul
ornement dont les familles des défunts voulurent décorer ces asiles de
deuil.
Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un
autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu
en petit auprès du village de _Djaborah_ se retrouve ici avec plus de
développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut
profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses
carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put
s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est
en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise
en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé
superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de
chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement
successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière
disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part
dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de
la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de
la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à
attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della-
Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce
prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de
la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer
les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc
probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette
époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car,
d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur
sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la
Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement
fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets.
Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de
Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a
émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que
tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui,
bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et
imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil
jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ;
car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il
est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant
d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais
volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la
réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la
Cyrénaïque.
Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence.
Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer,
justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que
Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les
expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande
population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple,
on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette
observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après
la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve
l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par
l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un
aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans
l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la
seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet,
par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque
antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants
une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter
la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut
reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre
son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour
long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de
nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent
suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après
avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il
fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et
ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227].
* * * * *
[Note 198 : STRAB. l. XVII, c. 3.]
[Note 199 : PTOLÉM. l. IV, c. 4.]
[Note 200 : SYNES. Epist. 113.]
[Note 201 : Le Périple anonyme nomme le _Phycus_, _Phœnicus_ (IRIARTE,
p. 486).]
[Note 202 : PINÈDE, dans Étienne, mot _Balis_, n. 28.]
[Note 203 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 110.]
[Note 204 : Bell. civil. l. IX, v. 524.]
[Note 205 : HÉROD. l. IV, 198.]
[Note 206 : PLINE, l. V.]
[Note 207 : Mot _Barce_.]
[Note 208 : L. IV, c. 4.]
[Note 209 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 210 : HÉROD. l. IV, 160.]
[Note 211 : _Loc. cit._]
[Note 212 : _Epist. ad Dardan._]
[Note 213 : HÉROD. l. IV, 159.]
[Note 214 : _Id., ibid._ 164.]
[Note 215 : ÉTIENNE, au mot _Barce_.]
[Note 216 : Geogr. sacra, p. 283, 284. LE QUIEN (Orien. Christ, t. II,
p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de
Ptolémaïs.]
[Note 217 : IRIARTE, p. 486.]
[Note 218 : L. IV, c. 4.]
[Note 219 : Epist. 4.]
[Note 220 : Voyez pl. LIX, fig. 2.]
[Note 221 : _Journ. des Savants_, mars 1826, p. 168.]
[Note 222 : Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXI.]
[Note 223 : J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation
contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que
mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en
faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai
écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de
passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la
Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien
faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis
décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes
explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à
l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient
inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases
descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un
frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?]
[Note 224 : Voyez pl. LXX, LXXI.]
[Note 225 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
[Note 226 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
[Note 227 : SYNES., Epist. 131.]
* * * * *
CHAPITRE XIV.
_Teuchira_. — Fleuve _Ecceus_. — _Adrianopolis_.
A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la
sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède
guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison
du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots,
dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone
orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de
nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui
n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent
mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y
répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De
quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations
agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et
d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa
vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille.
Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au
milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais
elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant
de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant.
C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de
Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de _Tokrah_, situées sur une
légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à _Tolometa_, on est
frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car
les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent
être que celles de _Teuchira_, une des cinq villes qui composaient la
Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et
Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par
Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore
de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement
fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre
Ptolémaïs et _Teuchira_[230] correspondent exactement avec la distance
que nous avons mentionnée.
Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte
formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence.
Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses
angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les
nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens,
qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que
Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel
fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup
hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de
Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de
_Teuchira_. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien
conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente
que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces
ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu
reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses
assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et
contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié
à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux
ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en
marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ;
il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces
élégantes[232].
Les tombeaux de _Teuchira_ sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ;
ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont
couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la
comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes
doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet,
d’après lequel _Teuchira_ aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène,
opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins
rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233].
Il est toutefois certain que _Teuchira_ fut fondée par Cyrène[234] ; que
ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de
l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement
du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le
nom d’_Arsinoe_ au lieu de celui de _Teuchira_, qu’elle avait encore
lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas
toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque
qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir
parmi les traditions successives des auteurs.
Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la
nomment en effet _Teuchira_ ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ;
Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que
celui d’_Arsinoe_ ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle
était vulgairement appelée _Teuchira_ ; Ptolémée lui donne encore l’un
et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope
et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de
_Teuchira_ : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est
surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste
que _Teuchira_ s’appelait de son temps _Arsinoe_, quoique Procope la
nomme ensuite exclusivement _Teuchira_, et qu’elle soit définitivement
désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et
notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne.
Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire
pendant combien de temps cette ville porta le nom d’_Arsinoe_, mais
qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de _Teuchira_ dans
les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque :
c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en
passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le
silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride
exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs,
s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins
insignifiants.
La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la
mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle
s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à
Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à _Teuchira_, et
atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de
quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le
sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois
borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre
_Teuchira_ et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on
marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de
moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites
lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant
ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement
occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce
qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se
rattache à cette partie de la Cyrénaïque.
Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette
contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux _Ecceus_[236],
_Tritonis_[237] ou _Lathôn_[238], fleuve que l’antiquité place à
l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette
ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales,
situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été
obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les
eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent
ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient-
elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de
largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le
nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas
le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais
d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris,
tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à
ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause.
J’ai dit que tout le littoral compris entre _Teuchira_ et Bérénice, est
occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de
terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue
d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel
du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne
formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se
prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une
conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau
salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens
géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de
vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant
encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de _Ben-Ghazi_, de
même que le fleuve _Ecceus_ entourait, selon Scylax, la ville des
Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui
existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le
fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse,
puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de
lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai
plus : ce desséchement d’une partie de l’_Ecceus_ sert au contraire à
expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même
sujet.
Strabon distingue le lac _Tritonis_ du fleuve _Lathôn_ qui venait s’y
joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du
fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est
peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand
élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon
assigne au _Tritonis_, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le
plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre
intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac
contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della-
Cella n’a pu se défendre de reconnaître le _Palus-Tritonis_ dans l’étang
que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y
retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long-
temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se
rappellera le desséchement de l’_Ecceus_ que je lui ai signalé ; de ce
desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière
cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres
couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où
correspond le _Tritonis_ de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers
de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la
disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des
terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les
ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac
en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour
provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les
encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un
des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de
Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du
Périple anonyme.