J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs

quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de

renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait

disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient

conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé

sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans

cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à

_Sousa_, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était

plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était

insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans

la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie,

fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais

de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente,

l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de

violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous

voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les

buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la

teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce

n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui

fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je

le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le

mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du

cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de

prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à

l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les

esprits.

Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme

régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus

terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête

penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée

sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ;

l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de

ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que

le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement,

paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou

vaincus tour-à-tour.

Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui.

Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée

absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur

le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au

milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à

quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou

qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir

le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement

prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur

cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que

l’obscurité parfaite.

N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole,

pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque

j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches

allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers

nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente.

Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses

gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies,

en écarte une partie, et prononce ces paroles : « _Zahrah_, voilà ton

fils ! _Zelimèh_, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté

d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un

sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de

moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de

larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé

les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et,

malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des

rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient

dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les

angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur

devait surpasser toutes les douleurs.

Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et

accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage,

produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre

des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se

confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en

pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect

hideux du tableau.

Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit

qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris

tumultueux ; mais les mots _sang_ et _vengeance_ étaient répétés de

toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le

cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes :

elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient

sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient

contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs

gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient

ainsi tous les guerriers au combat.

Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur

tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un

groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long-

temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût

vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter

quelques moments de repos.

* * * * *

[Illustration : PARTIE ORIENTALE _DE LA_ PENTAPOLE LIBYQUE.]

[Illustration : PLAN _des Ruines de_ CYRÈNE levé en 1825.]

* * * * *

CHAPITRE XIII.

Promontoire _Phycus_. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé.

— Ptolémaïs.

Je quitte Apollonie, et laissant Cyrène à ma gauche, je continue mes

excursions vers l’ouest. Je franchis de nouveau les hautes terrasses des

montagnes qui, décrivant ici un grand coude vers le nord, vont former le

promontoire brumeux du _Phycus_. Deux fois, dans mes traversées

maritimes, je me suis approché de ses falaises ; et dans ces occasions,

comme dans celle-ci, je n’ai pu les visiter. Cependant, au défaut de mes

témoignages sur ce sujet, j’en puiserai dans l’antiquité. Strabon nous

apprend que ce promontoire, le plus septentrional de la côte libyque,

contenait une petite ville[198] ; Ptolémée, qu’il étoit défendu par un

château[199] ; et Synésius, qu’il était dangereux à habiter à cause des

eaux stagnantes, et des exhalaisons fétides qu’elles produisaient : un

port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui est

confirmé par le Périple anonyme, et les environs en étaient rocailleux,

puisqu’un endroit seul y offrait de ces lits de sable, où, pour me

servir des expressions de notre auteur, l’on trouve à reposer si

agréablement[200]. Ce port qui devint celui de Cyrène lors de la

décadence de la Pentapole, paraît avoir été fréquenté dès la plus haute

antiquité, et particulièrement par les Phéniciens, d’où il prit même son

nom[201]. D’après cette observation, on serait tenté de reconnaître les

traces d’une colonie de ce peuple commerçant aux ruines considérables de

_Bénéghdem_, que l’on rencontre sur le sommet de la montagne, à quelque

distance du _Phycus_. Selon mes calculs, j’ai été porté à estimer la

position de ces ruines à douze lieues à l’ouest de Cyrène ; mais cette

estime, on ne peut pas plus incertaine à cause de l’irrégularité des

lignes décrites dans ma marche sinueuse, ne m’empêche pas de faire

correspondre _Bénéghdem_ à l’ancienne _Balacris_, située sur la route

qui conduisait à Ptolémaïs, à quinze milles de Cyrène selon Ptolémée, et

à douze selon Peutinger : ce dernier auteur dit que cette ville

contenait un temple d’Esculape. Mais ce rapprochement serait peu

important, s’il n’en provoquait un autre sur lequel se fondent

principalement mes conjectures. Le nom de _Balacris_ rappelle, en effet,

celui de _Balis_, ville de Libye, dont nous connaissons plusieurs

homonymes en Judée, et qui, d’après Étienne de Bysance, était située

auprès de Cyrène, et ainsi nommée à cause du dieu _Baleus_ qui y avait

un temple. Or, ce _Baleus_ est évidemment le même que Baâl, divinité des

Assyriens et des Phéniciens ; et le savant commentateur d’Étienne, à qui

cette analogie n’a point échappé, en induit que _Balis_ n’eut point

d’autre origine[202]. On sait d’ailleurs que les Phéniciens bâtirent

plusieurs villes sur le littoral d’Afrique, et leur donnèrent leurs

noms, chose si connue dans l’histoire, qu’elle n’a pas besoin d’être

appuyée d’aucune autre citation.

Si nous rapprochons ces diverses observations, nous serons portés à nous

croire dans un lieu des plus intéressants de la Cyrénaïque, et dont les

ruines appartiendraient originairement à une époque antérieure à la

colonisation grecque. Toutefois, examinons ces ruines, et voyons si leur

état actuel peut aider en quelque chose à ces suppositions.

Le site où elles se trouvent est un des plus âpres et des plus sauvages

de la contrée de Barcah : de toutes parts on voit des vallées sinueuses

et des gorges étroites. Vers le nord, la montagne s’incline

graduellement jusqu’aux bords de la mer ; vers le sud, apparaissent

plusieurs élévations sur les crêtes desquelles sont des restes d’anciens

postes fortifiés. Quant aux ruines mêmes de _Bénéghdem_, elles sont

éparses en partie au fond d’un vallon, et en partie sur des rochers

abrupts. Là, comme ailleurs, on trouve de nombreuses excavations dans le

roc ; mais leur aspect est tel qu’on ne saurait affirmer si elles

servirent d’habitations ou de tombeaux. Point d’entrée régulière, point

de voûte unie, point de salle rectangle : ce sont des cavernes la

plupart naturelles, où l’on aperçoit toutefois çà et là quelques marques

grossières du ciseau, et dont les seuls ornements consistent en touffes

d’arum et de fétides aristoloches. Ainsi, quoique les ruines de

_Bénéghdem_ frappent l’imagination par je ne sais quoi d’antique et de

mystérieux, elles ne donnent néanmoins aucun renseignement sur mes

précédentes hypothèses : que les Phéniciens aient habité ou non ce

canton, aucun témoignage ne le prouve, ni ne le contredit. Je ne

prendrai point pour tels des signes bizarres gravés irrégulièrement sur

les parois des grottes ; j’en ai donné ailleurs l’explication : je les

trouve, il est vrai ici, dans un lieu que les Phéniciens probablement

ont habité, mais les voilà de même sur un château sarrasin. Passons donc

à un autre sujet.

Avant de nous éloigner davantage du promontoire _Phycus_, il convient

d’examiner une question qui, selon mes conjectures, s’y rattache ; je

veux parler du célèbre jardin des Hespérides.

Je suis porté à douter au moins de l’opinion des savants Mannert, Thrige

et Malte-Brun, lesquels, embarrassés de la confusion qui règne dans les

notions de l’antiquité sur le jardin des Hespérides, trouvent plus

simple de placer ce jardin plutôt dans les idées populaires que dans la

réalité ; et dans la fable bien plus que dans la géographie. Les idées

mythologiques se trouvent, il est vrai, dans l’antiquité, le plus

souvent unies à l’histoire, et tellement confondues avec elle, qu’il

devient difficile de les distinguer, mais non invraisemblable ni

impossible. De ce que nous voyons ce fameux jardin placé successivement,

par des traditions diverses, d’abord dans une île de l’Océan, ensuite à

l’extrémité occidentale de l’Afrique, et enfin dans la Cyrénaïque, il ne

résulte point que ce jardin soit le même : cette conformité de

dénomination me paraît représenter une même idée, mais non une même

localité ; et rien n’empêche de croire qu’il ait existé différents

jardins des Hespérides, qui auront successivement pris ce nom de leur

position occidentale à différentes régions. Mais mon objet n’est point

ici de traiter des jardins, ou plutôt des localités diverses connues

sous le même nom ; je dois me borner exclusivement à celui que

l’antiquité place dans la Cyrénaïque. Son existence dans cette contrée

est prouvée par les témoignages de Scylax, Hérodote, Strabon,

Théophraste, et autres.

Le premier de ces auteurs en a laissé une description si détaillée,

qu’elle seule suffirait pour prouver que cette tradition avait pour base

fondamentale la géographie, puisqu’elle s’accorde exactement avec

l’aspect et les productions du lieu qu’elle désigne. Un témoin oculaire,

le judicieux Della-Cella, a déja fait cette observation, mais il ne lui

a pas donné assez de développement ; je vais chercher à suppléer, par

quelques détails, à ses omissions, et je commencerai, comme lui, par

citer le passage de Scylax.

« Le golfe formé par le promontoire Phycus est inabordable... C’est là

que se trouve le jardin des Hespérides. C’est un lieu de dix-huit

orgyes, ceint de toutes parts de précipices si escarpés, qu’ils ne sont

accessibles d’aucun côté. Il a deux stades d’étendue en tous sens, sa

longueur étant égale à sa largeur. Ce jardin est rempli d’arbres serrés

les uns contre les autres, et dont les branches s’entrelacent. Ce sont

des lotus, des pommiers de toutes les espèces, des grenadiers, poiriers,

arbousiers, mûriers, myrtes, lauriers, lierres, oliviers domestiques et

sauvages, amandiers et noyers[203]. »

Est-il nécessaire de dire qu’une description si détaillée n’est point le

fruit d’une tradition fabuleuse ? N’est-ce pas là de la topographie

proprement dite, qui n’a rien de commun, on l’avouera, avec

l’imagination et la fable ? Ajoutons que, si l’on en excepte les noyers

et les pommiers, tous les arbres nommés par Scylax se retrouvent encore

de nos jours dans la région boisée de la Cyrénaïque. En admettant donc,

ce qui me paraît prouvé, que cette description est locale et non pas

fabuleuse, cherchons à reconnaître le lieu qui, dans cette contrée, peut

le mieux lui convenir.

L’opinion générale des savants place ce jardin auprès de l’ancienne

Bérénice, par la raison que cette ville appelée d’abord Hespéris donna

ce nom au jardin des Hespérides, ou bien qu’elle l’en reçut. L’aspect et

les productions des lieux comparés au témoignage de Scylax sont tout-à-

fait contraires à cette opinion. Bérénice, actuellement Ben-Ghazi,

située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, se trouve séparée, par

une plaine de six lieues environ, de la région boisée, c’est-à-dire des

terrasses au-dessus desquelles s’étend le plateau cyrénéen. Une plage

nue, aride, sablonneuse, généralement rocailleuse, mais plate, et

parsemée seulement çà et là de quelques tiges de palmiers, tels sont le

lieu même et les environs de l’ancienne Bérénice, surnommée avec raison

_la Brûlante_ par l’exact Lucain[204].

On conviendra que cette situation est on ne peut pas plus contraire à un

lieu _ceint de précipices et de toutes parts inabordable_ ; à un lieu

qui offrait une si belle végétation, que sa description exacte a passé

pour fabuleuse ; enfin à l’idée que les anciens ont donnée du jardin des

Hespérides, et de la grande fertilité de son territoire qui passait pour

le meilleur de la Cyrénaïque[205].

Je n’ignore point que des personnes, par respect pour des opinions

accréditées, n’ont pas craint, naguère encore, d’être infidèles aux

convenances locales, et qu’elles se sont obstinées à placer ce jardin

auprès de Bérénice. Des figuiers sauvages et des caroubiers clair-semés

dans un peu de terre d’alluvion, non loin de cette ancienne ville, leur

ont paru convenir parfaitement aux descriptions des anciens. Quant à

moi, dont l’opinion sur des sujets d’érudition est, sans doute, d’un

bien faible poids, et qui par cette raison même ne crains pas de

combattre ces sortes d’opinions lorsque je ne les trouve point d’accord

avec les lieux que j’ai visités, je ne perdrai pas mon temps à réfuter

plus longuement celle que je viens de rappeler. Au défaut d’un grand

savoir, je me servirai de mes yeux et de mon bon sens, et je chercherai

à reconnaître la vraie place du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.

Pourvu de ce modeste secours, je serai porté à persister dans mon idée ;

je détournerai la vue de l’aride Bérénice, et grimpant au promontoire

_Phycus_, me reposant près du port des Phéniciens, j’aurai la bonhomie

de voir dans ce port celui où abordèrent les Argonautes, lorsque du cap

Malée ils furent poussés en Libye par le vent du nord. Je mesurerai des

yeux les hautes terrasses du promontoire ; je parcourrai les épaisses

forêts, les bosquets dont elles sont couvertes ; je dénombrerai les

espèces d’arbres et d’arbustes que j’y rencontrerai ; et me trouvant

dans un lieu ceint de toutes parts de précipices, de toutes parts

inabordable ; reconnaissant les mêmes plantes nommées par Scylax, je

céderai à mon goût pour l’illusion, je me croirai dans l’ancien jardin

des Hespérides. Je ferai plus, j’essaierai d’expliquer des allégories

par des allégories : le terrible dragon qui gardait le jardin mystérieux

déroulera sa croupe rocailleuse à ma vue ; il le ceindra de ses

sinueuses aspérités, et en défendra encore l’accès de nos jours à nos

Argonautes de Gênes ou de Provence, mais en ceci mon imagination fera

peu de frais. Pline me suggérera littéralement mon allusion, puisqu’il

l’a déja faite lui-même pour cet autre dragon de Lixos, qui, auprès des

colonnes d’Hercule, comme le mien vis-à-vis de l’ancien Péloponèse,

brave encore les efforts des tempêtes, et attend les interprétations des

savants. La forme en promontoire de cet autre jardin des Hespérides,

à-peu-prés semblable à celle du _Phycus_, les rochers dont il est

hérissé, ou si l’on préfère, le bras de mer qui l’investit comme ferait

une zône, ont suggéré aux Grecs, dit cet ancien naturaliste, de feindre

qu’il était gardé par un dragon[206]. Cependant, quoiqu’il soit parfois

utile que chacun cède à ses goûts, je m’arrêterai dans ce débordement

d’hypothèses, et leur souhaitant un bon accueil chez les sévères

critiques, je continuerai mes promenades, prêt à recommencer à rêver, si

l’occasion s’en présente.

Ainsi je quitte _Bénéghdem_, et me dirigeant droit à l’ouest, à travers

des vallées et des forêts qui offrent la plus piquante variété, j’arrive

à l’extrémité de cette partie du plateau : j’en descends quelques

marches et je me trouve auprès des ruines d’une ville distante de trois

à quatre lieues de la mer, et située au milieu d’un groupe de collines

dans une petite plaine très-fertile, nommée par les habitants _Merdjèh_,

prairie. Des puits très-profonds, des tombeaux, et quelques pans de

murailles, restes des temps antiques, peu intéressants par eux-mêmes,

acquièrent néanmoins une grande importance, puisqu’ils servent à

constater dans ce lieu l’ancienne existence d’une ville qui joua un rôle

important dans l’histoire de la Cyrénaïque ; je veux parler de Barcé.

Il serait superflu d’exposer ici la méprise que plusieurs auteurs

anciens et modernes ont faite en confondant cette ville avec Ptolémaïs,

située vis-à-vis et aux bords de la mer. Mannert, Thrige et autres

savants ont prouvé longuement cette erreur qu’il n’est plus permis de

mettre en problème, après le témoignage oculaire de Della-Cella, et dont

mon propre examen m’a tout-à-fait convaincu. Ainsi, nous récuserons les

traditions de Strabon, Pline, Suidas, Servius, et même d’Étienne qui,

pour trancher à sa manière les difficultés géographiques, donne à la

première ville l’un et l’autre nom[207] ; et nous nous en rapporterons

exclusivement aux renseignements donnés par Ptolémée[208], et

antérieurement par Scylax qui distingue positivement ces deux villes,

place l’une dans l’intérieur des terres à cent stades de la mer, et

l’autre sur le littoral[209], ce qui est parfaitement conforme à la

disposition géologique des lieux, et aux ruines que l’on y trouve. Ce

point admis, jetons un coup d’œil sur les annales de cette ville célèbre

dont l’histoire a conservé des traits intéressants.

Il me paraît permis de penser contre l’assertion positive d’Hérodote,

mais par induction de ce qu’il avance dans plusieurs passages, que Barcé

serait peut-être antérieure à l’établissement des Grecs en Libye, ou que

du moins elle serait originairement indépendante de leur colonisation.

Cet historien dit que cette ville fut bâtie par les frères d’Arcésilas,

quatrième roi de Cyrène[210] ; et Étienne de Byzance, qu’elle fut

construite en briques, et que ses fondateurs furent Persée, Zacynthe,

Aristomédon et Lycus[211]. Ces deux traditions ne sont contradictoires

qu’en apparence, puisque les fondateurs nommés par Étienne pourraient

être les frères d’Arcésilas qu’Hérodote n’a point nommés : aussi n’est-

ce pas de là que je tirerai mes inductions.

S. Jérôme affirme que Barcé était l’ancienne capitale d’une peuplade

libyenne[212], et nous trouvons dans Hérodote plusieurs passages qui me

paraissent favorables à cette opinion. Sous le troisième roi de Cyrène,

à une époque par conséquent antérieure à la fondation présumée de Barcé,

il est question d’Adicran, roi des Libyens, qui, outré des incursions

que les Cyrénéens faisaient dans son territoire, implora le secours des

Égyptiens pour les en chasser[213]. Plus tard nous voyons un Arcésilas

s’allier avec Alazir, roi des Barcéens, et se réfugier ensuite auprès de

ce prince[214]. Or, les noms de ces rois de Libye ne sont point grecs,

comme l’a fait remarquer Mannert ; et cette succession de souverains

indigènes traitant avec une grande puissance telle que l’Égypte, et

s’alliant avec la famille royale de Cyrène, suppose nécessairement chez

eux une filiation de pouvoir, et un point central de résidence, d’autant

plus que les Barcéens étaient assez avancés en état social, pour que les

traditions aient rapporté que Minerve leur avait enseigné à conduire les

chars, et Neptune à dompter les chevaux[215].

Il paraît donc probable que Barcé ne fut pas fondée par les Grecs et à

l’époque rapportée par Hérodote, mais seulement agrandie et reconstruite

par eux à cette époque, et qu’elle dut être antérieurement en grand, ce

que les bourgades méridionales de la Pentapole furent de tout temps en

petit, c’est-à-dire, une enceinte spacieuse pour renfermer les

troupeaux, et des tours élevées pour les défendre. Il résulte en outre

des récits d’Hérodote, qu’après même que les Barcéens se furent mêlés

dans leur ville avec les Grecs, ils continuèrent à être gouvernés par

leurs propres rois. La vengeance qu’ils exercèrent sur Arcésilas,

vengeance qui s’étendit à leur souverain Alazir, occasionna un événement

assez connu, pour qu’il soit superflu de le répéter. Tout le monde se

rappelle aussi l’expédition d’Ariandès, le stratagême d’Amasis, la prise

de Barcé et la perfide cruauté de Phérétime. Cette catastrophe porta une

atteinte irréparable à la ville de Barcé : la majeure partie de ses

habitants, réduits en esclavage, furent envoyés en Égypte, et de là dans

la Bactriane où ils fondèrent une bourgade qui porta le nom de leur

ville natale. Aussi l’histoire se tait long-temps sur cette ville, et ne

recommence à éclairer ses annales que pour indiquer un nouvel événement

qui, quoique moins funeste que le premier, porta néanmoins un coup plus

terrible encore à l’existence politique de Barcé. Les Ptolémées furent à

peine maîtres de la Pentapole, qu’ils fondèrent une ville sur le

littoral dans le lieu même qui avait servi jusqu’alors de port à Barcé,

et de même que nous avons vu Apollonie succéder en puissance à Cyrène,

de même, à mesure que la ville nouvelle s’agrandit, elle attira dans ses

murs les habitants grecs de l’ancienne, et la fit peu-à-peu oublier à un

tel point, que la plupart des géographes l’ont confondue avec elle.

Néanmoins, l’ancienne Barcé continua d’être habitée par les Libyens,

mais comme ville libyenne, et non comme ville grecque. Ses habitants

reprirent leurs anciennes habitudes ; ils recommencèrent leurs

excursions, et acquirent un si grand renom par leurs brigandages, que

toutes les peuplades de la Libye cyrénaïque se réunirent à eux, et ils

furent collectivement désignés par le nom de Barcéens.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 19 / 37 段