Au nord, et à demi-heure de _Téreth_, sont d’autres ruines nommées

_Djaborah_. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges

d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails

architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les

élégants mausolées de _Zaouani_. Comme eux, ils sont placés sur un grand

piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est

remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans

la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les

intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline

dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que

l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces

monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement,

qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du

sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances

inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu

profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au

milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs

bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les

excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce

monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits

évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y

placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque

illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne

voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort,

être distingué de la foule des hommes ?

Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent

par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château

grossièrement construit, et nommé par les Arabes _Ghabou-Diounis_ (Voyez

pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une

manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie

qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et _Dionysius_[181].

On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire

situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, _Bou-Ébeilah_ et

_Ghaouafel_ ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on

rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la

roche. _Thaoughat_ est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné

d’une demi-heure, au sud-est, de _Téreth_, il occupe la position la plus

méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement

semblable à celle de _Boumnah_, confirme les conjectures que nous avons

émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des

hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée

en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même

ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de

boulevarts à leurs cantons respectifs ?

Je retourne à _Djaus_, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de

petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et,

nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle

habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour

fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent.

Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés

dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon

feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la

folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que

la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en

frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le

voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite

auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent _Abd-el-

Azis_, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des

innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à

sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques,

et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la

société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances,

jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle

contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal.

Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais

les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat

aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de

mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M.

Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore,

Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont

point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents

qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des

pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire

des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des

caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage.

Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos

des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une

forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne,

et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage

survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon

tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs

exclamations ; il faut voir le brave _Abd-el-Azis_ se taire, et n’en

penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par

la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à _Saffnèh_, situé à une

heure et demie à l’ouest de _Djaus_.

Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et

je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village

ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des

excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces

tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part

de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de

cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et

derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve

ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent

de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt

pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois

circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés

çà et là aident à y descendre.

Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux

destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un

sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt,

avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme

en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV,

2).

L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à

_Saffnèh_, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant

toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont

engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de

ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout

dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus

grands arbustes que nous y rencontrons ; le _derias_ bisannuel continue

d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et

découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont

nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol.

Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à

_Ghernès_, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore

debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à

leur place que des pierres éparses.

On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits

immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV,

fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand

monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief

(Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un

château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les

ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont

remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant

horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de

ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette

disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués

dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante

avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig.

1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe,

d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont

relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont

conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles

que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de

leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il

résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage

des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché

les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental

actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque

que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant

d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été,

adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est

perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des

sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses

d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être

nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les

villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux

bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies

par les brises marines.

Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et

de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre

Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La

renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais

confuse et fantasque, traverse les sables du _Saharah_ ; elle fournit

aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la

poudreuse _Tombouctou_. Cette renommée, accréditée en Europe sous

d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et,

fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec

raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien.

Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes

qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont

la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands

qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à

voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques

faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt

que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de

Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt.

Ainsi, je quitte _Ghernès_ avec la caravane, prenant la direction nord-

ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un

port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance,

dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve

aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La

ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque

instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se

frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès

et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et

irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du

soleil de _Ghernès_, et nous n’arrivons au port de _Sousa_ qu’à deux

heures après midi.

Ici, comme auprès du _Naustathmus_, une petite plaine sépare les bords

de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est-

on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux

restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure

partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les

bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette

ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même

massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par

intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la

mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y

faire, de même qu’à _Erythron_, de nombreuses échancrures, et ont formé

çà et là de petits promontoires couronnés de débris.

Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne

ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant

l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues

veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique.

Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des

chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on

remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un

globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons

de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du

christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité

porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183]

usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain,

d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la

croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de

déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une

régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer

ouvertement.

On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce

cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les

châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de

dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si

différente.

L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable.

Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai

magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en

amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces

d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les

eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion,

malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une

idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre,

et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs

écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent

parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité

n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux

qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique

infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme,

semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et

confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax,

de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les

temps[185].

Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de

décrire ne soient, d’après leur position relativement au

_Naustathmus_[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par

conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation

grecque.

Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur

qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie.

Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui

donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de

Cyrène.

Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom

particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une

ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de

la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne

servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ;

on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition

d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait

aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les

Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes

formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière

époque que le _Phycus_, quoique plus éloigné de la métropole, et dans

une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie

comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la

suite, au rapport de Synésius[193].

Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées

des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son

tour, sous le nom de _Sozysa_, conservé jusqu’à nos jours, la capitale

de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la

superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle

secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée.

J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en

majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts

Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du

sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur

lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit

regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons

littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du _Naustathmus_ et

d’_Erythron_. La science se serait enrichie de ses judicieuses

observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur

ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent

confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de

singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces

connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu

de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de

sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui

m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation

que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage,

dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants,

pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui

traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes,

jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent

encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une

chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y

voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que

je ne pus les déchiffrer.

En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu,

pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de

vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer

plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de

nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui

occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de

personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la

comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des

peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène,

la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y

creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le

Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces

expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un

valet[195].

Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été

bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de

même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en

décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de

Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que

par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de

la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier

ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui

devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver.

Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec

les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de

ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf

heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par

Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la

disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous

l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais

cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut

d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même

qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène.

Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux

commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général,

les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude

géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à

l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il

me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur

grec, _Diphile_, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une

nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous

trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à

nous.

[Note 178 : PTOLEM. Geogr. l. IV, c. 4.]

[Note 179 : Voc. _Thestis_, _Thyne_.]

[Note 180 : Oriens Christ. t. II, p. 630.]

[Note 181 : SYNES. epist. 6.]

[Note 182 : La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les

chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de _Ghabaouet_, elle

se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien

Testament.]

[Note 183 : L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens

Christ, t. II, p. 622).]

[Note 184 : JABLONSKI, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.]

[Note 185 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]

[Note 186 : Scylax et Strabon mettent cent stades du _Naustathmus_ au

port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et

d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés,

dans ce stadiasme, à sept cents au degré.]

[Note 187 : STRABON, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.]

[Note 188 : Schol. de Pindare.]

[Note 189 : DIODOR. l. XVIII.]

[Note 190 : Voce _Apollonia_. Dans le même paragraphe, Étienne de

Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être

la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.]

[Note 191 : PLINE, l. IV, c. 5.]

[Note 192 : WESSELING, in Itin. Roman. p. 732.]

[Note 193 : Epist. 51, 100.]

[Note 194 : HIEROCLES, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56.

Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283).

Voyez le rôle que _Sozysa_ a joué dans la Pentapole chrétienne, et les

noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).]

[Note 195 : Rudens, acte II, sc. 4.]

[Note 196 : L. IV, c. 5.]

[Note 197 : Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé

dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le

matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la

sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant

les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le

chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du

cinquième acte.]

* * * * *

CHAPITRE XII.

Camp d’Arabes.

J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de

Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus

bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien

scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de

tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais

essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le

précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du

narrateur.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 18 / 37 段