Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de

grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit

auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en

cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la

partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes

regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans

interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès

d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville

antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des

résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la

fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont

j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ;

selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de

hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son

côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense

labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés,

et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les

troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme

le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que

des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur

ce vaste tableau d’un poétique désordre.

Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une

pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau

spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité

d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement

bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse

voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune

pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le

vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau,

ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le

port[174].

En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il

paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait

mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus

que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans

l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au

_Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ;

ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point

l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements

précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom

d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au

sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux

intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui,

suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?

Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le

fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale

des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les

présenter séparément.

Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai

préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une

carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime

mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire

un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.

* * * * *

[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet

auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons

(Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de

Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins

actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même

quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]

[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]

[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire

_Erythra_ en Libye.]

[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 164 : Voce _Erythra_.]

[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]

[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe

d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P.

Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le

soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver,

dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge,

c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]

[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]

[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le

Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le

sable (IRIARTE, ibid).]

[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v.

I, p. 486).]

[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]

[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]

[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2)

par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M.

Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les

lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]

[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords

du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]

[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il

le place trop à l’orient.]

[Note 176 : Voce _Hieræa_.]

* * * * *

CHAPITRE X.

Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.

Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de

Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible

respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par

l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute

contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus

s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.

Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns

n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus

hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la

plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient

d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les

camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par

la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque

jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris

plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les

échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants

de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux

vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang,

se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus,

et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de

toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient

leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à

cacher ces forfaits.

Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant

isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se

livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En

satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous

apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus

naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se

défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre,

plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules

aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un

coursier haletant.

Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même

pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en

tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien

différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un

agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.

Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de

Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il

convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il

retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le

frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus

aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui

l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de

pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant

retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux

avantages que procure cette fertile contrée.

Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_.

Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent

ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous

entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par

torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes

de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de

broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos

vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre

retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui

paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le

guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik

_Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la

douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons

l’hospitalité.

Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la

vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des

montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les

vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle

qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des

Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic,

mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des

touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des

coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de

plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une

molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de

la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête

avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les

échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que

j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à

l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait

serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que

par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie

relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui

avaient abattu de grands arbres dans les environs.

Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque

le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un

enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui

faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux

exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance,

de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui

l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don

ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik

_Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et,

contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous

étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant

dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre

qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la

pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les

recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut

étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés

commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier

d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et

quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre

repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent

au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix

argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ;

l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur

son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui

l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous

resterez quelques instants avec nous. »

Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une

main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de

broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de

la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la

voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau,

on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin

elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous

aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après,

conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à

traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme

pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange

tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa

gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité

donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En

effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son

père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à

demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour

mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie,

ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ;

ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à

l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève

capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses

détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus

qu’elle paraît plus sauvage ?

Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la

tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés,

nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était

belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait

plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se

prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été

habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement

sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à

Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et

d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où

il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu

qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de

la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il

ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous

entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent

que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie

suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces

_ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir

les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui

dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie,

exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle

s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent

les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de

nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez

être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les

dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces

défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la

bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le

bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le

secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »

Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du

désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et

de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles,

semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame

toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent

rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps

d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on

n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après

cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon

vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.

* * * * *

[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]

* * * * *

CHAPITRE XI.

_Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de

ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie.

La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un

inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des

dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux

échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur :

leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables

aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de

même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de

devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages,

soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au

milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces

réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement

inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole.

Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se

représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu

duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement

situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie

émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de

renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels

s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème

aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa

richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente

un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en

raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au

gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe

agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour

achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie

méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et

brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son

feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il

ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique

aux sites les plus riants de la nature.

Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une

imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en

entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ?

Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le

paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps

antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom

harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines

attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus

brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit

en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une

seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière

égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands

blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut

distinguer que le torse gracieux d’une femme.

De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le

voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton

anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes

dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.

D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja

une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des

montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée

plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les

autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse

population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y

trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus

septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons

de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un

grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques

pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite

élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris

de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de

_Lameloudèh_.

Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect

plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes

sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à

demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où

les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés

avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles

de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes,

formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été

extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par

des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette

prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre,

bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est

déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons,

si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais

ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le

temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes

auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et

réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux

de la mort.

Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de

_Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent

soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par

Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et

sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux

connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de

_Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir

de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements

très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y

arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 17 / 37 段