grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit
auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en
cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la
partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes
regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans
interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès
d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville
antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des
résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la
fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont
j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ;
selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de
hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son
côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense
labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés,
et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les
troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme
le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que
des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur
ce vaste tableau d’un poétique désordre.
Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une
pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau
spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité
d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement
bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse
voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune
pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le
vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau,
ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le
port[174].
En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il
paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait
mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus
que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans
l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au
_Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ;
ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point
l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements
précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom
d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au
sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux
intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui,
suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?
Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le
fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale
des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les
présenter séparément.
Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai
préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une
carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime
mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire
un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.
* * * * *
[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet
auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons
(Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de
Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins
actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même
quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]
[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire
_Erythra_ en Libye.]
[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 164 : Voce _Erythra_.]
[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]
[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe
d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P.
Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le
soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver,
dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge,
c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]
[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]
[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le
Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le
sable (IRIARTE, ibid).]
[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v.
I, p. 486).]
[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]
[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2)
par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M.
Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les
lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]
[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords
du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]
[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il
le place trop à l’orient.]
[Note 176 : Voce _Hieræa_.]
* * * * *
CHAPITRE X.
Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.
Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de
Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible
respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par
l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute
contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus
s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.
Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns
n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus
hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la
plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient
d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les
camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par
la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque
jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris
plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les
échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants
de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux
vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang,
se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus,
et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de
toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient
leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à
cacher ces forfaits.
Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant
isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se
livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En
satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous
apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus
naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se
défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre,
plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules
aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un
coursier haletant.
Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même
pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en
tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien
différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un
agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.
Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de
Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il
convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il
retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le
frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus
aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui
l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de
pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant
retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux
avantages que procure cette fertile contrée.
Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_.
Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent
ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous
entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par
torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes
de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de
broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos
vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre
retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui
paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le
guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik
_Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la
douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons
l’hospitalité.
Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la
vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des
montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les
vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle
qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des
Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic,
mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des
touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des
coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de
plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une
molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de
la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête
avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les
échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que
j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à
l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait
serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que
par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie
relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui
avaient abattu de grands arbres dans les environs.
Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque
le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un
enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui
faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux
exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance,
de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui
l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don
ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik
_Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et,
contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous
étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant
dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre
qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la
pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les
recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut
étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés
commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier
d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et
quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre
repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent
au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix
argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ;
l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur
son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui
l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous
resterez quelques instants avec nous. »
Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une
main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de
broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de
la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la
voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau,
on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin
elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous
aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après,
conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à
traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme
pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange
tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa
gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité
donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En
effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son
père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à
demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour
mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie,
ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ;
ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à
l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève
capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses
détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus
qu’elle paraît plus sauvage ?
Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la
tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés,
nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était
belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait
plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se
prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été
habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement
sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à
Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et
d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où
il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu
qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de
la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il
ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous
entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent
que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie
suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces
_ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir
les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui
dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie,
exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle
s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent
les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de
nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez
être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les
dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces
défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la
bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le
bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le
secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »
Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du
désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et
de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles,
semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame
toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent
rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps
d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on
n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après
cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon
vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.
* * * * *
[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]
* * * * *
CHAPITRE XI.
_Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de
ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie.
La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un
inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des
dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux
échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur :
leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables
aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de
même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de
devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages,
soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au
milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces
réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement
inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole.
Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se
représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu
duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement
situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie
émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de
renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels
s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème
aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa
richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente
un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en
raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au
gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe
agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour
achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie
méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et
brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son
feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il
ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique
aux sites les plus riants de la nature.
Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une
imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en
entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ?
Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le
paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps
antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom
harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines
attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus
brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit
en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une
seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière
égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands
blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut
distinguer que le torse gracieux d’une femme.
De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le
voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton
anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes
dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.
D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja
une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des
montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée
plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les
autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse
population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y
trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus
septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons
de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un
grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques
pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite
élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris
de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de
_Lameloudèh_.
Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect
plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes
sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à
demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où
les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés
avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles
de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes,
formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été
extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par
des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette
prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre,
bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est
déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons,
si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais
ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le
temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes
auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et
réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux
de la mort.
Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de
_Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent
soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par
Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et
sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux
connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de
_Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir
de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements
très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y
arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.