Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en

connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en

rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée,

prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les

flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le

nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées

légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un

profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des

sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires

forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature,

j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé.

Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma

curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis

pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un

rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des

temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient

plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en

bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit

aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et

de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et

j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines,

j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la

nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les

découvertes de l’art.

Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres

profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce

genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des

pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des

traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des

cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de

ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon

apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche

creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de

lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets

de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les

corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient

ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit

placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si

l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.

Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi

quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt

je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà

et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne

contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme

suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux

de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens

habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent

l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de

la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits

ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents

qui les agitent.

D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit

sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la

montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes

habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les

rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil,

et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres

environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un

profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et

les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage

ornement.

Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni

colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture.

Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on

arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche

règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel

est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.

La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur

situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu

d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne

peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour,

c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables

sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit

l’harmonie.

Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été

parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels

agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement

convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention

par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au

paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et

d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la

provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une

orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont

abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc

équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité

protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs

du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon

l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son

antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une

intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les

unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de

verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers

escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur

des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale

destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques

auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs

noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les

nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages,

auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne

voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de

repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver

l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables.

Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes

écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont

inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.

Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que

je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune

ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du

terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle

présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la

contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.

Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure

de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui

longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant

environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises

posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ;

l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même

distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de

deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons

l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ;

et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination

fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux

situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.

Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre

autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces

ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu

distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de

sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un

chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou

romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de

_Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet

d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée

auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point

dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la

tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous.

Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et

se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La

transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui

règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture,

et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la

profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond

une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant

en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus

de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du

souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les

anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes

fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions

qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant,

comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques,

attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.

Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment

le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la

Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie

du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de

Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux

qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds

précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes

parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin,

diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes

aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts

d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et

d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès

toujours vert.

S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est

pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur

base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare

les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée

_Natroun_ étaient devant nous.

Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous

leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils

les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus

simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés

et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la

même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours

utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination,

ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer,

car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de

cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette

ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds

d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès

friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides

n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de

tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les

ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans

leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce

qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises,

sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie.

Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le

plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés

d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de

la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment

ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.

Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices

remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent

les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements

d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les

roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours

de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point

tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux,

elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se

précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon

voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en

plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais

herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe,

_Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.

La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa

fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux

ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes

d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut

de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on

eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions

suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne

_Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de

_Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais,

jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap

_Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute

sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise,

qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu

dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention

comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre

qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en

parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous

l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut

ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine

féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de

nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de

ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement

appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à

_Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].

Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de

distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur

appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les

renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué

dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point

visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier

ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament

mon attention.

De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu

élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe

spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le

rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine

étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du

golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques

d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes,

mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par

le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si

souvent[169].

J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de

_Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le

même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à

Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité

par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les

autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du

littoral de la Cyrénaïque[173].

La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le

fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents,

durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la

côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement

d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je

n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à

l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son

architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles

de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de

gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.

Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire,

il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque

abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples

analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non

immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une

ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour

entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous

les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues

renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en

savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses

révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua

la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me

dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ;

il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui

existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès

de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne

saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du

vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous

allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi,

qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.

La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre-

forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente

d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et

inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs,

sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin

fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se

dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste

plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu

près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes

nous aurons lieu de nous en convaincre.

Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au

sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des

ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la

plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous

être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne.

Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir

quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué,

tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir

rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la

veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les

rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je

décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait

également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.

Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au

milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me

dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque

chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun

sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse

forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des

prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices

dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails

d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la

forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les

voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées

inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles.

Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée,

le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions

différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je

n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la

Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits

monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont

situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du

pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette

contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est

point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet

habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre

beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier

dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois

excuse en faveur de l’utilité de l’avis.

Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces

édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A

peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige

disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.

Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en

deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de

dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du

monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches

sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs

monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style

gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la

métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de

larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique

olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière

aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses

détails).

A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins

grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl.

XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une

portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans

le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites

dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane,

on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de

quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune

entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire

une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et

totalement rempli de têtes d’enfant.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 16 / 37 段