connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en
rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée,
prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les
flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le
nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées
légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un
profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des
sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires
forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature,
j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé.
Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma
curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis
pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un
rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des
temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient
plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en
bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit
aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et
de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et
j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines,
j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la
nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les
découvertes de l’art.
Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres
profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce
genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des
pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des
traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des
cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de
ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon
apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche
creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de
lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets
de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les
corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient
ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit
placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si
l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.
Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi
quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt
je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà
et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne
contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme
suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux
de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens
habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent
l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de
la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits
ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents
qui les agitent.
D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit
sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la
montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes
habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les
rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil,
et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres
environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un
profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et
les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage
ornement.
Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni
colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture.
Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on
arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche
règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel
est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.
La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur
situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu
d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne
peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour,
c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables
sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit
l’harmonie.
Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été
parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels
agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement
convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention
par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au
paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et
d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la
provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une
orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont
abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc
équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité
protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs
du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon
l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son
antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une
intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les
unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de
verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers
escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur
des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale
destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques
auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs
noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les
nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages,
auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne
voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de
repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver
l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables.
Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes
écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont
inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.
Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que
je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune
ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du
terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle
présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la
contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.
Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure
de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui
longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant
environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises
posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ;
l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même
distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de
deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons
l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ;
et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination
fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux
situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.
Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre
autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces
ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu
distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de
sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un
chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou
romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de
_Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet
d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée
auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point
dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la
tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous.
Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et
se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La
transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui
règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture,
et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la
profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond
une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant
en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus
de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du
souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les
anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes
fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions
qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant,
comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques,
attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.
Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment
le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la
Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie
du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de
Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux
qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds
précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes
parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin,
diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes
aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts
d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et
d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès
toujours vert.
S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est
pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur
base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare
les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée
_Natroun_ étaient devant nous.
Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous
leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils
les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus
simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés
et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la
même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours
utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination,
ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer,
car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de
cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette
ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds
d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès
friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides
n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de
tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les
ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans
leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce
qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises,
sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie.
Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le
plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés
d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de
la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment
ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.
Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices
remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent
les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements
d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les
roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours
de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point
tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux,
elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se
précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon
voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en
plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais
herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe,
_Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.
La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa
fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux
ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes
d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut
de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on
eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions
suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne
_Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de
_Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais,
jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap
_Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute
sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise,
qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu
dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention
comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre
qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en
parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous
l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut
ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine
féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de
nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de
ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement
appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à
_Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].
Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de
distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur
appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les
renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué
dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point
visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier
ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament
mon attention.
De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu
élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe
spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le
rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine
étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du
golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques
d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes,
mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par
le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si
souvent[169].
J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de
_Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le
même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à
Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité
par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les
autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du
littoral de la Cyrénaïque[173].
La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le
fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents,
durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la
côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement
d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je
n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à
l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son
architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles
de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de
gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.
Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire,
il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque
abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples
analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non
immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une
ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour
entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous
les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues
renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en
savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses
révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua
la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me
dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ;
il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui
existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès
de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne
saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du
vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous
allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi,
qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.
La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre-
forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente
d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et
inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs,
sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin
fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se
dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste
plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu
près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes
nous aurons lieu de nous en convaincre.
Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au
sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des
ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la
plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous
être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne.
Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir
quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué,
tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir
rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la
veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les
rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je
décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait
également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.
Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au
milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me
dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque
chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun
sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse
forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des
prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices
dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails
d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la
forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les
voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées
inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles.
Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée,
le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions
différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je
n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la
Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits
monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont
situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du
pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette
contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est
point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet
habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre
beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier
dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois
excuse en faveur de l’utilité de l’avis.
Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces
édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A
peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige
disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.
Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en
deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de
dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du
monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches
sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs
monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style
gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la
métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de
larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique
olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière
aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses
détails).
A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins
grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl.
XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une
portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans
le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites
dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane,
on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de
quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune
entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire
une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et
totalement rempli de têtes d’enfant.