depuis le départ du bey, ne se trouvait point à son aise au milieu des
Arabes de Barcah. Malgré sa répugnance déclarée pour les réduits cachés,
il se plaisait néanmoins dans ces grottes ; et, malgré leurs divisions
ténébreuses, son imagination, rassurée par la présence d’autres
personnes, n’en était pas épouvantée. Parfois même il s’avisait de jouer
le rôle de protecteur ; mais c’était toujours à bon compte : quelque
niais d’Arabe ou des troupes d’enfants s’approchaient-ils du lieu
domiciliaire, il leur en défendait impérieusement l’entrée ; mais si des
hordes de cavaliers ou des bandes de pélerins venaient à passer, il
reprenait ses paroles religieuses et son ton doucereux. M. Müller,
quoique souffrant, seul en imposait alors à l’insolence des Arabes et à
la rapacité des bandits. Ainsi, le vrai courage a un maintien et une
physionomie qui le caractérisent : son attitude n’est point altière ; il
n’éclate point en vociférations ; on le lit dans les regards, on le
connaît dans le silence. En vain la douleur assiége le corps, ce courage
est dans l’ame, et la douleur ne saurait l’abattre ; elle lui donne, au
contraire, un ressort concentré, mais énergique, qui frappe d’autant
plus les peuples pour lesquels la bravoure est la plus haute vertu.
Ce courage qui nous aide, je le répète, à supporter dans la vie les maux
du corps comme les peines morales, pouvait seul soutenir les jours de
mon compagnon de voyage. Une rigoureuse nécessité le forçait à charger,
de même que nous tous, son corps exténué, du poids des armes
inséparables. Mon absence était parfois très-longue ; aux souffrances de
la maladie, il ajoutait alors l’inquiétude de l’amitié. Des récits
trompeurs et prémédités venaient quelquefois l’alarmer ; il attendait
avec impatience le signal de mon retour. Ce retour avait lieu souvent
par des nuits orageuses : tel nombre de coups de fusil tirés par le
Nubien qui m’accompagnait étaient aussitôt répétés dans la grotte
domiciliaire, et m’indiquaient le point où je devais me diriger. Les
accidents survenus, les dangers essuyés de part et d’autre rendaient nos
entrevues plus agréables, et nos entretiens plus animés.
De pareils récits trouveront sans doute des improbateurs : parler de
maladies, de souffrances et d’autres vétilles semblables, c’est, me
dira-t-on, ralentir le cours d’un voyage, et diviser sans augmenter ses
résultats. Cette raison est forte, et je m’avouerais condamné, si la
différence de mes dettes ne devait point mettre quelque différence dans
mes narrations. Je viens d’en payer une au dévouement ; elle n’était
point la plus faible sans doute, et comme telle, je n’ai point été
long ; je retourne aux ruines pour acquitter les autres[143].
Le retour de la lumière a dissipé les illusions du soir ; et
_Lameloudèh_, à quelques détails près, ne nous offre rien de plus
intéressant que son nom et sa situation. Elle rappelle en effet par son
nom celui de _Limniade_, ville mentionnée par l’itinéraire
d’Antonin[144] ; de même que par sa situation méditerranée, à neuf
lieues environ de Derne, elle correspond presque exactement avec les
vingt-quatre milles indiqués dans cet itinéraire entre _Darnis_ et
_Limniade_, et avec la position que d’Anville a donnée à cette ancienne
ville[145].
En outre, ces ruines, par leur caractère, paraissent appartenir à
l’époque romaine ; aussi n’est-il point surprenant qu’aucun des anciens
géographes, et notamment Ptolémée, n’ait fait mention de _Limniade_. Par
la même raison elle est souvent citée parmi les villes de la Pentapole
chrétienne, soit sous le nom de _Lemandus_, par la Géographie
sacrée[146] ; soit sous celui de _Lemnandi_, par saint Paul[147] ; et
peut-être aussi sous celui de _Lamponia_, par Synésius[148].
D’après le même itinéraire, les limites de la Marmarique, que nous avons
vues d’abord fixées au _Catabathmus_, ensuite à _Darnis_, auraient été
prolongées, sous les Romains, jusqu’à _Limniade_[149], quoique le canton
d’_Aziris_ séparât à cette époque l’Égypte de la Cyrénaïque[150]. Cette
observation est remarquable en ce qu’il semble en résulter que la
dénomination d’une contrée caractérisée par sa stérilité s’étendit
successivement, et envahit l’ancienne Pentapole à mesure que cette
infortunée province décroissait de sa splendeur. Passons à l’examen des
ruines.
Vues de quelque distance, elles figurent un amphithéâtre dont les divers
échelons de la colline formeraient les degrés. Des montants de portes,
des angles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes
parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée,
mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup-d’œil général, si l’on se
rapproche des ruines du côté du nord, ce qui frappe d’abord l’attention
ce sont deux grands bassins quadrangulaires, ayant vingt mètres environ
de chaque côté, et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au-
dessus de ces réservoirs on en aperçoit deux autres ; le temps en a usé
les parois, mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours
élégants (V. pl. XXV, fig. 5). Ceux-ci furent ainsi placés pour
transmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la
colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur[151]. Ces
derniers en sont encore entièrement remplis, et contiennent, en outre,
une végétation abondante : les potamogéton forment à leur surface de
larges réseaux, cédant parfois la place aux feuilles sphériques des
nymphæa, ou bien à des touffes de scirpes et de roseaux.
Un naturaliste se serait sans doute empressé d’aller faire connaissance
avec les descendants des reptiles qui depuis plusieurs siècles ont
successivement habité ces bassins. L’antiquité de leur origine aurait
ajouté aux charmes de leurs formes hideuses ; il eût peut-être fait
quelque belle découverte. Pour moi, je me contentai d’y jeter des
pierres : je vis aussitôt nager un peuple de grenouilles, et je ne sais
quelle bête ayant la forme d’un serpent aplati ; j’avoue, à ma honte,
que je ne fus pas du tout tenté de m’en saisir. Ainsi, à la place
d’observations positives, j’émettrai sur ces bassins de vagues
conjectures. Dans les temps où la mythologie animait de ses créations
poétiques le sein des eaux comme celui des forêts, ces bassins, très-
grands pour une petite ville, durent aussi avoir leurs nymphes. Serait-
il impossible que leurs Limniades eussent donné le nom à la ville[152],
d’autant plus qu’aucun lac ni étang ne se trouve dans les environs ?
A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; il contribuera à
nous expliquer par la suite un nouvel usage des Cyrénéens. On y pénètre
par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une
contient au plafond une ouverture ronde, bouchée par un bloc de pierre ;
cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que
l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge
fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent
d’en connaître toute l’étendue (Voyez pl. XXV, fig. 4) ; mais, selon les
Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la
plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette
direction, et des faits analogues que j’observai dans la suite rendent
cette tradition vraisemblable. Quant au château, plus grand et plus
détruit que celui de _Chenedirèh_, il offre exactement les mêmes
détails. L’enceinte est aussi revêtue d’un mur en talus ; l’entrée est
de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes
voûtes, se voient également dans l’intérieur.
Les grottes sépulcrales de _Lameloudèh_ se trouvent au nord et à quelque
distance de la ville. Elles se distinguent de celles de _Massakhit_ par
les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine, et n’offrent
point d’ailleurs la même analogie égyptienne. On n’y remarque ni
inscriptions, ni ornements architectoniques ; mais une d’entre elles m’a
paru curieuse, soit par sa distribution, soit par les emblèmes qu’elle
renferme. Cette grotte très-spacieuse est divisée en plusieurs pièces.
Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois
pilastres, et contenant dans le fond deux niches, au milieu desquelles
est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes
sinueuses imitant deux serpents entrelacés. J’ai déja fait remarquer à
_Massakhit_ le serpent accompagnant le symbole du christianisme ; je fus
frappé de retrouver ici l’animal sacré dans une attitude différente,
dans celle qui était révérée aux mystères de l’antiquité. Cette espèce
d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla en moi le
souvenir de cette secte de gnostiques, de ces Carpocratiens qui, d’après
des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque.
On sait que cette secte emprunta aux Thésmophories des Grecs, et à
l’antique culte d’Isis, plusieurs symboles où le serpent était figuré
tantôt traînant un char, et tantôt se mordant la queue, image de
l’immortalité[153]. On sait également, sur la foi des pères de l’Église
et des historiens orientaux, que, par un mélange monstrueux des lois
sévères de l’Évangile avec les préceptes mal interprétés de Zoroastre et
de Pythagore[154], mais par une application littérale des principes de
Masdacès, un de leurs prophètes[155], on sait, dis-je, que les
Carpocratiens avaient adopté entre eux l’égal partage des biens et la
commune jouissance des femmes. Autant le premier de ces usages fait
honneur à leur philosophie, autant le second la dégrade et paraît
indigne d’une société policée. Que des peuplades sauvages telles que les
Nasamons, les Massagètes, les Auséens[156] et les Garamantes[157] ;
qu’une société mieux organisée telle que les Nabathéens[158] l’aient
pratiqué sans honte et sans désordre, c’est ce que l’histoire confirme,
quelque incroyable qu’il paraisse d’abord. Mais que des Chrétiens s’y
soient livrés ouvertement au milieu d’autres Chrétiens, c’est ce qui
paraît trop choquant pour ne point être invraisemblable. En admettant
comme prouvé le séjour des Carpocratiens dans la Pentapole Cyrénaïque,
ils durent infailliblement y former une caste à part ; ils durent
chercher des retraites qui servissent de voile à leur culte impudique :
et quel voile plus épais que le flanc des montagnes ? Quel asile plus
sûr que les profondes excavations qu’on y trouve de toutes parts ? C’est
là qu’une morale, fille des ténèbres, dut se réfugier ; c’est dans ces
sombres caveaux qu’ils durent célébrer leurs licencieux mystères. Les
statues de leurs prophètes occupaient peut-être les niches maintenant
désertes ; des lampes éclairaient les entrailles de la terre : au signal
de l’orgie, un reste de pudeur forçait sans doute à les éteindre, et les
cendres des morts étaient troublées par des soupirs libidineux ! Telles
étaient les réflexions que je faisais dans le caveau de _Lameloudèh_ ;
ses mystérieux symboles et sa bizarre distribution me les ont
inspirées ; mais je suis loin d’en induire un fait historique. Dans ce
rapprochement, ainsi que dans d’autres, je reproduis tout jusqu’à mes
sensations ; et des sensations, en de pareils sujets, n’ont pas, je
l’avoue, une bien grande valeur. _Limniade_ fut construite, comme nous
l’avons dit, sur une petite colline, mais cette colline se trouve isolée
au milieu d’une plaine très-étendue. Cette situation exposait la ville
aux irruptions des hordes barbares, et les habitants cherchèrent à leur
opposer des barrières. Ils profitèrent de toutes les hauteurs qu’ils
trouvèrent dans les environs pour y élever des châteaux, dont
l’importance fut relative à l’élévation de ces hauteurs.
Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_,
_Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des
forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à
l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent
(V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les
précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux
détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en
raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées
par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à
leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de
_Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline
rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit
en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai
totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles
monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le
fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent,
plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des
dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ;
un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au
milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du
fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de
hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été
destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle
est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont
pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux
colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture
conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le
souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré,
légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et
une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû
servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du
château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point
enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes
seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une
auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que
par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même
planche).
C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même
des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à
tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts
pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos
premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux
usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons
ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles
lumières.
Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles
m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie,
me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô
lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de
pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace !
Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu
que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est
aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans
les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses
pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces
notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et
d’insipides _boulingrins_.
* * * * *
[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.]
[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.]
[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence
les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces
services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile
et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance,
je crois remplir un véritable devoir.]
[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.]
[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.]
[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.]
[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.]
[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.]
[Note 149 : Ut supra, p. 70.]
[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p.
78.]
[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai
informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).]
[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.]
[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER,
Mémoire sur les Gnostiques.]
[Note 154 : Id. ibid.]
[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21.
D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans
l’ouvrage cité.]
[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.]
[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote,
dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient
adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec
eux.]
[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.]
[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.]
* * * * *
CHAPITRE IX.
Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. —
_Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_.
Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de
_Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements
recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du
littoral.
Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux,
mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles,
d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que
des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des
rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui
couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui
s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de
charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein
de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects
imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les
magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où
nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane,
me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de
_Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines,
que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus
escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de
force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous
arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient
point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation
les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles
forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut
appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le
sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel
hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du
travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet
hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides
et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques,
mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur
pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire,
contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le
devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a
réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres
abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le
tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque.
C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui
avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant
mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais
déja je parcourais les environs.
Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une
monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les
plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute,
le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les
ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le
vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ;
la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il
fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le
nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le
faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche,
s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ;
il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs
échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui
l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long-
temps avant qu’on puisse l’arrêter.
On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point
fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son
corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la
descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet
animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique,
est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les
chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que
soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut-
être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté
sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa
contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte
d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur
son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque
perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit
animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le
lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon
inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire
dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les
déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection
pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la
plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après
celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui
aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région
septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu
auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me
servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me
rendre dans le golfe _Hal-al_.