Chrétiens à _Massakhit_ est plus irrévocablement encore attesté par les
sculptures de l’intérieur d’une grotte, située à l’extrémité occidentale
de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un ne fut point
terminé, soutiennent les angles d’une frise intérieure, taillée, ainsi
que les colonnes, dans le rocher. Cette frise est composée de trois
faces, chacune sculptée d’une manière différente : sur celle qui est
vis-à-vis de l’entrée, on voit un médaillon formé d’une couronne de
laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ;
latéralement au médaillon sont de grossières arabesques où la figure du
cœur se trouve souvent répétée. Le symbole du christianisme était aussi
sculpté sur les deux autres faces de la frise ; mais les coups de pioche
dont il est mutilé offrent le témoignage de la haine des Musulmans, qui
cherchèrent à faire disparaître de cette contrée les signes d’une
religion proscrite. Cette intention est d’autant plus évidente que les
autres ornements sont restés intacts : on y remarque une vigne avec ses
grappes et ses feuilles, allusion naturelle à la vigne du Seigneur ; de
même qu’on y retrouve le poisson, offrande habituelle des Chrétiens de
la Cyrénaïque (Voyez pl. XIII). Ces indices prouvent que _Massakhit_ fut
un bourg de quelque importance dans la Pentapole chrétienne ; mais quel
fut ce bourg ? Le défaut de renseignements me laisse dans une ignorance
complète à ce sujet. J’ose à peine hasarder le nom d’Olbie, ville
épiscopale, nommée par Synésius[132], et qui, d’après une liste très-peu
géographique, il est vrai, de la Géographie sacrée, aurait été placée
aux confins de la Libye Pentapole[133].
Quittons donc ces restes mutilés des derniers âges de la civilisation de
cette contrée ; peut-être, en remontant à des époques plus reculées, en
foulant des débris plus défigurés encore, nous trouverons des notions
moins incertaines et des souvenirs plus intéressants. Au sud, et en vue
de _Massakhit_, on aperçoit un monticule couronné de ruines dont
l’aspect même de loin est imposant. Je me hâte de m’y rendre, et un
vaste édifice quadrangulaire se développe à mes regards : des blocs de
grès, de six pieds d’épaisseur, forment ses assises, et sa longueur de
chaque côté est de quarante-trois mètres. Cependant la main du temps est
parvenue à abattre ces masses monolithes ; il n’en reste plus que
quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, ses efforts
destructeurs ont exercé plus de ravages encore : une corniche dorique,
et quatre chapiteaux de marbre ornés de feuilles d’acanthe et de grappes
de raisin, seuls ont échappé à une complète mutilation (Voyez pl. XXVII,
fig. 3, 4). On les voit à demi enfouis dans la terre, au milieu de blocs
écornés ; de fûts, les uns renversés, les autres debout, mais n’offrant
plus que des tronçons placés de manière à ne donner aucune idée exacte
de l’ancienne distribution de l’édifice (Voyez pl. XI, fig. 3).
Cependant de tels débris et leur vénérable vétusté indiquent
suffisamment que l’on se trouve auprès d’un temple d’une antiquité
reculée. Que de regrets on éprouve en voyant sa grande destruction ! et
que ces regrets augmentent encore si l’on invoque sur ces lieux les
inductions de l’histoire ! Le cap _Tourba_, situé à peu de distance à
l’est de _Massakhit_, et à cinq lieues et demie de Derne, est sans
contredit le _Zephirium_ de l’antiquité, port et promontoire placé par
le Périple anonyme à cent cinquante stades de _Zarine_[134]. Suivant le
même stadiasme, une autre station, _Aphrodisias_, se trouvait à soixante
stades à l’occident de la précédente ; un temple de Vénus lui avait
donné ce nom. Scylax place dans ce même lieu l’île _Aphrodisias_[135].
Cette île est sans doute la même que celle nommée par Hérodote[136], et
peut-être aussi que les deux îles du même nom d’Étienne de
Byzance[137] ; ajoutons encore que la _Læa_ de Ptolémée[138].
Des circonstances m’ont empêché de visiter cette partie de la côte, et
je n’ai pu reconnaître l’île mentionnée par l’antiquité. Toutefois il
résulte des traditions citées qu’un temple de Vénus existait dans ce
canton. Les ruines imposantes de _Tammer_ se trouvent vis-à-vis de la
situation présumée de l’île ou du port d’_Aphrodisias_ ; et quoique ces
ruines soient sur le sommet des montagnes, je ne pus révoquer en doute
qu’elles ne fussent celles du temple de Vénus. Cette situation d’un
édifice appartenant aux premiers âges de la Pentapole, correspond
d’ailleurs au système alors adopté par les Cyrénéens, de même qu’elle
s’accorde avec celle d’un temple élevé en l’honneur de la déesse de la
beauté. Aurait-on placé le sanctuaire des Graces dans une plage stérile,
ou dans une île hérissée de rochers[139] ; tandis que les collines
voisines offraient des tapis de verdure, des bocages riants et de
limpides ruisseaux ? Que cette idée serait contraire au goût des
convenances locales porté à un si haut point par les Grecs ! Que la
mienne, au contraire, lui devient favorable ! Du monticule de _Tammer_,
on voit à ses pieds des bosquets touffus, et la vue s’étend au loin sur
la vaste plaine de la mer. Ainsi, le temple de Vénus pouvait offrir aux
jeunes amants un asile pour leurs feux dans les secrets ombrages, et
l’image de leur durée dans l’infini de l’horizon. A peu de distance vers
l’est, on trouve même encore dans un site agréable des myrtes d’une
grande hauteur, et dont le tronc, crevassé par le temps, est néanmoins
orné d’un vert feuillage. Ces beaux arbres ont vu sans doute plusieurs
siècles s’écouler ; peut-être sont-ils du même âge que le temple, mais
que leurs destins et leurs symboles sont changés ! Le temple est
écroulé ; il n’offre plus que des pierres éparses, ses antiques emblèmes
ont disparu ; tandis que le tronc crevassé des myrtes est encore orné
des graces de la jeunesse : c’est toujours l’arbre de la beauté ; il a
même embelli en vieillissant.
D’autres témoignages ajoutent encore à la vraisemblance de mon
rapprochement ; ils prouvent du moins que ce canton fut un des plus
florissants de la Pentapole : en s’avançant dans les terres, sur un
espace de deux heures, chaque élévation est creusée en tombeaux, de même
que le sol est partout couvert de ruines de bourgs et de villages.
_Asrak_, _Tadenet_ et _Koubbèh_ paraissent de loin des collines percées
circulairement, ou des rubans de roche tachetés de points noirs.
_Kaffram_, _Zatrah_ et _Kraât_ hérissent encore la plaine des pierres
angulaires de leurs édifices, et contiennent chacun un petit château.
Mais au point le plus reculé de cette distance est un monument qui
mérite d’attirer notre attention. Huit pilastres à chapiteaux unis
forment une galerie couverte de longs blocs monolithes adossés contre la
colline. Cette disposition ne justifie point le nom de _Koubbèh_,
coupole, que lui donnent les Arabes ; remarquons cependant qu’elle a
quelque chose d’égyptien. Dans l’intérieur de la galerie est une petite
ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide
à y pénétrer : dès que les yeux sont plus familiarisés avec l’obscurité,
on se trouve dans une grotte dont le plafond, tapissé de capillaires,
s’arrondit en voûte sur une source d’eau cristalline. Le murmure que
l’on entend indique que l’eau se précipite par un conduit souterrain.
Elle passe en effet sous la galerie et jaillit avec force au dehors,
d’où elle se répand au loin dans la vallée, et occasionne une si grande
fertilité, qu’elle est passée en proverbe chez les habitants de Barcah.
Cette eau n’est point thermale, comme je l’avais d’abord supposé[140],
quoiqu’elle soit fortement sulfureuse par la saveur. Elle teint en noir
les terres qu’elle arrose, tandis que celles des environs sont d’un
rouge ocreux.
Selon les indices encore existants, nul doute que des bains ne se
trouvassent autrefois dans ce lieu. Sur le devant de la galerie est une
petite plate-forme où l’on voit les traces de plusieurs bassins enduits
de ciment ; d’autres bassins, taillés aussi dans le roc, mais sur un
plan inférieur aux premiers, étaient placés de manière à recevoir, de
même que ceux-là, l’eau de la source par une rigole qui les séparait (V.
même planche). Les fondements d’un mur de construction qui entourent ces
ruines, font présumer qu’elles se trouvaient autrefois dans la même
enceinte, et ne formaient avec la galerie actuelle qu’un seul et même
édifice. Quoi qu’il en soit, ce qui en reste porte l’empreinte d’une
haute antiquité, et paraît être du même âge que le temple de Vénus.
Peut-être que ces thermes en dépendaient ? Leur voisinage du temple me
rendit cette supposition vraisemblable, et cette vraisemblance était
trop de mon goût pour ne point m’y arrêter. Peu à peu elle captiva
totalement mes idées ; elle alluma mon imagination ; elle l’entraîna
vers ces temps antiques où les jeunes Grecques venaient dans ce frais
réduit soulager leurs membres délicats des feux brûlants du soleil de
Libye. Un bois touffu devait sans doute l’entourer ? Ma pensée
poursuivait ce rêve délicieux, et l’illusion séductrice la secondait.
Elle reproduisait devant moi des sentiers ombragés de myrtes fleuris et
de thyons odorants. Les nymphes à la taille légère, au doux sourire,
parcouraient en folâtrant ce verdoyant domaine ; elles chantaient des
hymnes à Vénus ; elles formaient des danses gracieuses ; enfin elles
pénétraient dans l’asyle du mystère. L’endroit où je me trouvais
recevait en dépôt leurs douces draperies. Que mon rêve me devint cher !
Mais le poursuivre plus long-temps ce serait entrer en des récits trop
étrangers à mon grave sujet. Quittons même, il en est temps, des lieux
si séducteurs ; Vénus exercerait-elle encore au milieu de ces ruines une
secrète influence ?
* * * * *
[Note 116 : Epist. 67, ed. Peta. p. 208.]
[Note 117 : L. IV, c. IV. Le Père Le Quien pense que le _Palæbisca_ de
Synésius pourrait être l’_Alibaca_ de Ptolémée (Orien. Christ, t. II, p.
627).]
[Note 118 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 119 : Epist. 67, id. p. 210.]
[Note 120 : Id. ibid. p. 212.]
[Note 121 : Id. ibid. p. 211, 214.]
[Note 122 : Voyez ma carte topographique.]
[Note 123 : Id. ibid. p. 212, 213.]
[Note 124 : Voyez la table de l’intérieur de la Libye d’après Ptolémée,
et la carte de l’empire romain de d’Anville, partie orientale.]
[Note 125 : Le château des Voleurs.]
[Note 126 : DE GUIGNES, dans les Notices et Extraits des manuscrits de
la Bibliothèque du Roi, t. II, p. 425.]
[Note 127 : Histoire de l’Académie des Inscriptions, t. VII, p. 224.]
[Note 128 : Voyages de Shaw, t. II, p. 84.]
[Note 129 : État du royaume de Tripoli, p. 46.]
[Note 130 : Voyage dans l’Afrique centrale, par MM. Denham et
Clapperton, traduction française ; Atlas, pl. VII, VIII.]
[Note 131 : Mot qui correspond à peu près à celui de _Massakhit_,
puisque _Ensan_, en arabe, signifie un homme (D’HERBELOT, mot _Ensan_).]
[Note 132 : Epist. 76.]
[Note 133 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 134 : IRIARTE, Bibli. Matri. v. I, p. 486. STRABON (l. XVII, c. 2)
fait mention de deux _Zephirium_, situés entre le port _Naustathmus_ et
la Chersonèse. L’un offrait, dit-il, un abri aux vaisseaux : c’est celui
du Périple anonyme ; l’autre paraît être le cap de Derne. PTOLÉMÉE (l.
IV, c. 4) place de même le promontoire _Zephirium_ entre _Darnis_, et le
village de _Chersis_ situé à l’orient du _Naustathmus_. Enfin POMPONIUS
(l. I, c. 8) ne connaît dans tout le littoral de la Libye que les
promontoires _Zephirium_ et _Naustathmus_.]
[Note 135 : Ed. Gronov. p. 108. GRONOVIUS (ibid.) interprète ce passage
de Scylax différemment de Vossius et d’Hudson ; il pense qu’il faut
ponctuer la phrase grecque de manière à lire : De la Chersonèse à l’île
_Aphrodisias_ stades cinq cent quarante. Cette opinion est d’autant plus
vraisemblable, qu’en comptant les stades à sept cents au degré, cette
distance de cinq cent quarante stades fait coïncider exactement la
position de l’île _Aphrodisias_ de Scylax avec la station du même nom du
stadiasme.]
[Note 136 : L. IV, 169.]
[Note 137 : Mot _Aphrodisias_. PTOLÉMÉE place l’île de Vénus, _Læa_,
sous la longitude d’Apollonie. ÉTIENNE de Byzance indique une île
_Aphrodisias_ auprès de Cyrène : c’est sans doute celle de Ptolémée ; et
une seconde dans une autre partie du littoral de la Libye : elle me
paraît être celle de Scylax. Cet auteur est le seul qui fasse mention de
deux îles de Vénus dans la Cyrénaïque ; d’après d’autres répétitions
analogues à celle-ci que l’on trouve dans sa compilation, on est porté à
croire que ces deux îles sont probablement la même.]
[Note 138 : L. IV, c. 4.]
[Note 139 : En vain on me répondra que Plaute, dans le Rudens, place un
temple de Vénus sur la plage aride du port de Cyrène ; je prouverai plus
tard que la fidélité locale a été généralement violée dans cette
comédie. En admettant d’ailleurs l’existence de ce temple auprès
d’Apollonie, elle serait motivée par le voisinage d’une grande ville. On
peut donner la même raison pour le temple de Vénus placé par Strabon au
milieu du lac _Tritonis_, voisin, selon lui, de Bérénice.]
[Note 140 : Le thermomètre hydraulique marquait, à deux heures après
midi, à l’air libre, 9 degrés au-dessus de 0. Plongé dans la source, il
est monté à 11 degrés. Cette augmentation ne provient sans doute que du
lieu resserré où se trouvait le thermomètre.]
* * * * *
CHAPITRE VIII.
_Chenedirèh_. — M. Müller. — _Lameloudèh_. — Carpocratiens. — Châteaux
et souterrains.
Nous avançons dans la Pentapole en décrivant une ligne anguleuse ; et
selon que nous nous trouvons sur les confins septentrionaux du plateau
cyrénéen, ou que nous pénétrons dans les terres, nous rencontrons
alternativement des ravins ou des plaines, des arbres ou des arbustes.
C’est cette dernière direction que nous prenons en quittant _Massakhit_.
Aussi, le terrain devient plus uni ; les lentisques remplacent les
cyprès, et couvrent à un tel point le sol de leurs demi-sphères de
verdure, que les autres arbustes qu’on aperçoit parmi eux paraissent là
comme des étrangers. Nous avons fait ainsi deux heures de chemin dans
l’ouest, et nous rencontrons un nouveau bourg, _Debek_, et un autre
château, _Chenedirèh_, dont l’état de conservation nous offre l’occasion
d’entrer dans quelques détails sur ces anciens postes fortifiés. Cet
édifice est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois
de ses côtés, et au niveau du sol, se trouve une petite entrée cintrée
qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant (Voyez pl.
XIV). Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre
séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à
hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées
extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut
toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées
ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur
celui-ci ; les indices qui en restent prouvent qu’il était également
voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même
distribution. Cet édifice présente en outre une disposition
architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur,
indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite,
semi-circulaire horizontalement, se terminant aussi en plein cintre au
sommet, et ornée au-devant de deux colonnes (V. pl. XI, fig. 4). Cette
disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée
dans tous les monuments du même genre et de la même époque. De plus, on
la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la
Cyrénaïque ; ajoutons encore, dans quelques châteaux sarrasins
appartenant au premier âge de la conquête de l’Islamisme (Voy. pl.
LXXXIX). Que les Musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient
imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la
distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de
surprenant : mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes
militaires, offrent une telle analogie avec d’autres édifices qui sont
aussi évidemment les restes de temples ; c’est ce qui paraîtrait fort
étrange, si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le
soin de nous en indiquer clairement la cause. J’ai déja fait mention,
dans le précis de l’histoire de Cyrène, des incursions des Libyens dans
les champs de la Pentapole déchue de son ancienne gloire. Ne pouvant
arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les
châteaux ; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les
saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les
Barbares s’approchaient pour dévaster le canton[141]. »
Ces précieux renseignements me paraissent suffisamment expliquer
l’analogie remarquée entre des monuments d’une destination si
différente. Les petits sécos ornés de colonnes, que nous voyons dans les
châteaux, durent servir de chapelles, auprès desquelles le peuple timide
allait implorer du Très-Haut des secours qu’avec plus d’énergie il eût
trouvés en lui-même.
Le même passage de Synésius indique aussi le motif de ce grand nombre
d’édifices du même genre que nous avons déja rencontrés et que nous
rencontrerons encore dans la Pentapole.
Nous ne serons plus surpris, de trouver auprès des vestiges du moindre
hameau, les ruines du château qui était à la fois pour ses habitants un
lieu de refuge et de piété.
_Chenedirèh_, de même que _Maârah_, est entouré d’un fossé où sont
pratiquées un grand nombre d’excavations sépulcrales. Les bassins
circulaires que j’ai fait remarquer à _Maârah_ se voient de même ici, et
dans un état parfait de conservation. Ils sont placés immédiatement au-
dessous des sarcophages taillés dans les parois des grottes à quelques
pieds au-dessus du niveau du sol. Cette position, et le ciment rougeâtre
dont ils sont aussi enduits, confirment mes premières conjectures et ne
me laissent plus aucun doute sur ce sujet. Continuons à pénétrer dans
l’ouest.
D’autres ruines, _Mel-ar-Arch_, viennent frapper mes regards ; j’y
trouve encore l’indispensable petit château au milieu de quelques
pierrailles éparses, restes d’un ancien village ; et rien de plus
intéressant. En général, ces sortes de ruines se ressemblent tellement,
qu’elles ne diffèrent entre elles que de nom et de situation : aussi, le
voyageur jette un coup-d’œil sur ces tristes squelettes, et, poursuivant
aussitôt sa route, il se hâte d’aller chercher ailleurs d’autres
aliments à sa curiosité. Mais bientôt un nouveau caractère du sol de la
Pentapole me dédommagea de la monotonie des monuments.
Un vaste rideau d’arbousiers couvre toute la plaine devant nous, et
s’étend fort loin des deux côtés de notre horizon. Le beau feuillage de
cet arbuste, la couleur purpurine de son tronc, la forme gracieuse de
son port, plaisent à la vue. C’est un doux obstacle à franchir : les
chameaux, trompés par l’apparence, hâtent le pas[142] ; ils s’enfoncent
dans le feuillage ; leur tête laineuse dépasse seule les arbrisseaux ;
ainsi caché, le sobre habitant des sables de Libye a l’air de nager dans
une mer de verdure. A cet aspect inattendu, au frémissement des
feuilles, au craquement des jeunes branches, cet immense bosquet,
naguère si paisible, et que nous aurions cru inhabité, retentit tout-à-
coup de mille cris d’alarme ; ses hôtes craintifs s’enfuient de tous
côtés : les gazelles, toujours légères, se hâtent de regagner la
plaine ; le lièvre passe presque inaperçu ; et, tandis que des nuages de
pigeons blanchissent les airs, des bandes de grasses perdrix rasent
lourdement le bosquet, et, s’y enfonçant de nouveau à une petite
distance, elles retrouvent leur paix un instant troublée.
Un amateur de gibier, et surtout un chasseur, ne se serait point
contenté comme moi d’examiner toutes ces belles choses ; il en aurait
fait son profit. L’empereur Adrien était certainement de ce nombre ;
mais quelque zèle qu’il eût pour cet exercice, je ne pense point, comme
M. Della-Cella, qu’il faille étendre jusqu’en Cyrénaïque les parties de
chasse que cet empereur, au rapport d’Élien, faisait en Libye durant son
séjour à Alexandrie. Les lièvres et les gazelles de la Marmarique
devaient sans doute suffire à ses plaisirs, sans traverser un pays de
cent cinquante lieues d’étendue, pour courir après les perdrix et les
pigeons de la Pentapole.
Après que nous eûmes franchi ce vaste bosquet d’arboursiers, nous nous
trouvâmes avec surprise vis-à-vis des ruines d’une ville assise sur le
penchant d’une colline. Nous étions à cette heure du jour où le soleil,
près de disparaître de l’horizon, ne jette plus sur la terre qu’une
lumière inégale, occasionne ici d’épaisses ténèbres, et répand plus loin
un mourant éclat. Dans ces moments on se livre en tous lieux plus
aisément aux impressions. Cette lutte des ombres et de la lumière séduit
les yeux par les émotions de l’ame, et change la perspective des objets
en variant leurs formes. Mais c’est surtout en visitant une contrée peu
connue, et illustrée de même que laissée par l’histoire dans le vague du
mystère, que l’on cède facilement dans ces moments à ces illusions
trompeuses. C’est alors que l’imagination crédule croit entrevoir de
grands monuments, des merveilles antiques, là où il n’existe en réalité
que des pans de murs et des pierres éparses, mais qu’enveloppent à demi
les ombres de la nuit. Tel fut l’effet que produisirent sur moi, au
premier aspect, les ruines de _Lameloudèh_. Cet effet toutefois serait
peu susceptible d’en donner une idée fidèle. J’attendrai que la lumière
du jour ait désenchanté ces lieux pour les décrire, et je profiterai de
cet intervalle pour revenir sur mon compagnon de voyage que j’ai laissé
malade à Derne.
Depuis mon départ de cette ville, M. Müller m’avait écrit plusieurs fois
que sa santé s’était améliorée, et qu’il désirait me rejoindre.
Cependant les intempéries de la saison rendaient le désert de Barcah
pénible à parcourir ; les pluies étaient continuelles, et les orages se
succédaient presque chaque jour. La santé la plus robuste, soutenue par
le mépris des souffrances, pouvait à peine résister à ces courses
aventureuses ; comment une personne épuisée par une longue maladie
aurait-elle pu les supporter ? Telles furent les raisons que j’exposai à
M. Müller ; mais ses instances devinrent si vives qu’il fallut céder, et
déja nous étions réunis avant d’arriver à _Lameloudèh_. Ce que j’avais
prévu ne tarda point à être confirmé : le désir de connaître les lieux
que je visitais, augmenté par les récits merveilleux des habitants de
Derne, avait porté mon jeune compagnon de voyage à écouter plutôt son
inquiète curiosité, que les conseils de la prudence. Sa maladie, que le
repos avait un peu calmée, se déclara de nouveau et avec des symptômes
alarmants. Malheureusement, dans cet intervalle, la situation politique
du pays était changée : le bey, rappelé par le pacha de Tripoli, avait
quitté cette province ; dès-lors, livrés à nous-mêmes dans les montagnes
de Barcah, sans autre égide que la Providence, il ne m’était plus permis
de penser au retour de M. Müller à Derne. Une seule ressource me restait
pour n’avoir point la douleur de le voir succomber à ses maux : je
changeai le système de mon exploration.
Tel endroit offrait-il une grotte spacieuse, je m’y rendais avec toute
la caravane ; le feu en chassait bientôt l’humidité, et M. Müller
trouvait dans cet asile un abri assuré contre les intempéries, et plus
de facilité pour faire préparer des aliments. Afin de prolonger cet état
salutaire, je prolongeais la durée du séjour. La grotte devenait le lieu
de résidence de la caravane, le point central d’où je partais à
plusieurs reprises pour visiter le canton, de même que celui où je me
repliais dans les circonstances difficiles.