par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers
âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des
vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a
placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les
crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la
prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de
plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau
voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs
rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi,
rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y
rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues
irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux,
ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements.
* * * * *
[Note 102 : Ainsi nommé à cause d’un ancien puits qui se trouve au
milieu du village.]
[Note 103 : Voyez Description de la Marmarique, page 55.]
[Note 104 : IRIART. v. 1, p. 486. L’anonyme place _Zarine_ à deux cent
cinquante stades de la Chersonèse ; cette distance, de beaucoup trop
courte, porterait à récuser l’identité de situation entre _Zarine_ et
_Darnis_, si toutes les positions qui suivent à l’ouest dans ce
stadiasme, ne correspondaient tant avec les documents anciens qu’avec
les observations modernes.]
[Note 105 : Géogra. des Grecs et des Romains, t. X, part. II, p. 78.]
[Note 106 : _Posirion_ pour _Taposiris_ ; _Nazaris_ pour _Aziris_, etc.]
[Note 107 : Ed. WESSELING, p. 68.]
[Note 108 : Id. ibid. p. 734.]
[Note 109 : L. XII, 16.]
[Note 110 : WESSELING, in Hierocl. pag. 734. Cependant, suivant
Hiéroclès, cette métropole était _Parætonium_ (Ibid.).]
[Note 111 : Geogra. sacra, p. 56, 184.]
[Note 112 : Oriens Christ. t. II, p. 631.]
[Note 113 : Epist. 67.]
[Note 114 : La cause de la méprise de ce voyageur vient de ce qu’en
arabe le mot _ain_ signifie également œil et source (Voyez GOLIUS).]
[Note 115 : Changeur.]
* * * * *
CHAPITRE VII.
Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. —
Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. —
_Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains.
Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une
inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre
à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M.
Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la
province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne
point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il
m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des
tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el-
Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait
possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément
m’exposer.
La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état
peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se
calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument
incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en
coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de
veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta
auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert.
Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis
dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour
désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété
qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé.
Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les
solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté
la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur
la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de
se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert,
cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la
frayeur que sans lui son immensité ferait naître.
Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins
qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de
recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui
s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute
végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient
toutefois moins fertile vers le sud.
Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais
les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au
sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite
construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un
santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures,
j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers
l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis
un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus
anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique.
Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du
château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des
bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du
village.
Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs
tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à
leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois
l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui
couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera
l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux
témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent
maintenant notre attention.
A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un
autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la
résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V.
pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je
n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les
rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes.
Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement
fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre
végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes
clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle
d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins
de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant
Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la
Géographie sacrée[118].
Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très-
vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements
plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient
de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont
nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse
avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains
environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un
grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de
_Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui
en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni
autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont
on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château,
ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus
rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité,
évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à
Dioscure, évêque de _Darnis_[123].
D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable,
description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de
culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne
saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124].
On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des
terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne
produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit
que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la
culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ;
abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage
et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit
simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils
ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une
végétation qui lui est presque étrangère.
Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui,
d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une
gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé
dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination,
et prend celle de _Betkaât_.
Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je
visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les
vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je
commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et,
pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon
dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit
une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les
contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt
resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de
chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés
impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de
riches prairies.
Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui
sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits
les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude
d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos
projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses
titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse
la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il
aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les
forêts nuisaient à sa santé.
Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense
de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois
couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au
repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur
le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle
consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où
l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux
excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles
servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement.
Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des
ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans
la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi
diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet,
tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt
d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres
fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de
larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois
encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y
reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les
restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des
Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses
destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les
usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la
Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les
entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont
pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu,
mais les souterrains existent encore.
Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux
sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles
qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs
ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la
fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité
pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin,
et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies.
Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre,
placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au
nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers
l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon
annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville
_des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt
recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les
anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me
trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite
dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de
ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms
défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de
la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant
écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait
jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe
qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les
plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables,
paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours.
Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_,
et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets
ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines,
de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous
quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse
vallée de _Koubbèh_.
Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je
m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole.
Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle
vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement
vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à
celui de mon itinéraire.
Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite
que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi
dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre
entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée,
et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un
épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur
une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles
ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces
montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je
n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me
présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de
_Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom,
prolongement oriental de celle de _Tarakenet_.
Ce château construit sur un rocher nu, auprès d’un ancien bourg, forme
un grand carré ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans
l’intérieur, on ne peut plus reconnaître que les fondations de quatre
pièces qui communiquaient entre elles par de petites voûtes encore
debout. Cet édifice, par la petite dimension des assises, et surtout par
le ciment qui les joint, m’a paru appartenir aux Sarrasins ; mais un
large fossé qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement
antérieur au château, et porterait à croire que la construction actuelle
fut élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de
circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les
parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes
sépulcrales, formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces
grottes en ateliers, si l’on peut toutefois donner ce nom à des pieux
fixés dans les fentes des rochers, où sont attachés des fils de laine
que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des _ihrams_.
C’est un spectacle curieux et riche en réflexions que celui des ateliers
de _Maârah_ ! Ce n’est point sans surprise que l’on voit à l’entrée de
ces antiques sépultures, au lieu d’instruments de fossoyeurs, des fusils
armés de baïonnettes ; que l’on entend dans ces cavernes, autrefois
consacrées à la douleur et au silence, les bruyants éclats d’une gaîté
sauvage. On n’est pas moins frappé de voir les Arabes poser leur
nourriture journalière au fond même des sarcophages ; de voir de petits
êtres à peine entrés dans la vie, des enfants à la mamelle, s’ébattre
tout nus dans des cuves monolithes où l’on purifiait les cadavres avant
qu’ils fussent placés dans les tombeaux. Mais on ne peut surtout se
défendre d’une impression pénible à l’aspect d’ossements antiques qui,
exhumés des cercueils après plusieurs siècles de repos, servent
aujourd’hui de navettes pour de grossiers tissus ! Ces rapprochements
d’époques, ces bouleversements d’usages, produisent des contrastes
bizarres qui arrêtent le voyageur pensif et disposent son ame à la
rêverie.
En quittant _Maârah_, si l’on se dirige droit à l’ouest, on rencontre
d’abord un nouveau château sarrasin, _el-Harami_[125] ; son nom indique
assez à quelle sorte de gens il sert de repaire, et l’on n’est point
tenté de s’y arrêter long-temps. Non loin de ce château, on trouve
encore les vestiges d’un ancien village, _Kasch-Moursek_ ; et enfin,
après six heures de marche de _Maârah_, on arrive à _Massakhit_, ruines
d’un bourg plus considérable. C’est là que je voulais d’abord conduire
le lecteur avant notre rapide excursion au château des troglodytes.
La situation de _Massakhit_, la ville des statues, peut donner d’avance
une légère idée de celle de la métropole, de l’antique Cyrène. La
sommité septentrionale du plateau se trouve en cet endroit taillée à pic
dans une profondeur de vingt à trente pieds, et forme une espèce de
falaise creusée de toutes parts en tombeaux. Ce long mur sépulcral
servait de soubassement à l’ancienne ville dont les débris sont épars çà
et là, et n’offrent d’autre monument reconnaissable qu’un château
appartenant à l’époque romaine. Cependant les fragments de marbre et de
statues que l’on y trouve, et surtout le grand nombre d’anciens
tombeaux, indiquent suffisamment que cette petite ville dut être
florissante dans l’antiquité ; mais continuons maintenant l’examen des
vestiges qu’elle nous offre dans sa destruction. Ici, comme ailleurs,
les excavations dans le roc, par leur conservation, attirent d’abord
notre attention. Celles de _Massakhit_ sont remarquables par la
prodigieuse quantité de niches que l’on voit sur leurs entrées, et même
sur les masses brutes du rocher. Cette singularité frappera le lecteur,
s’il jette les yeux sur la planche à laquelle je le renvoie (Voyez pl.
XII). Il y verra une façade dorique bizarrement bariolée de niches
grandes ou petites, elliptiques ou carrées, réunies ou isolées. Il en
verra au sommet et à la base, dans les métopes et les entre-
colonnements. Nul doute que ces singulières décorations, ou pour mieux
dire, ces dégradations barbares, n’appartiennent au moyen âge, à ces
premiers Chrétiens qui multipliaient partout les symboles d’une religion
naissante. Les plus spacieuses de ces grottes paraissent avoir été
changées à cette époque en chapelles ; et les autres, offrant dans leurs
détails plusieurs points d’analogie avec les catacombes égyptiennes,
continuèrent de servir de tombeaux. Des statues et des lampes funéraires
furent sans doute placées dans ces trous de diverse grandeur, creusés
par la piété ou par les regrets des familles désolées. Par la suite, les
images des saints et des saintes confondues dans les champs avec les
restes mutilés des dieux du paganisme, contribuèrent ensemble à
accréditer chez les Arabes et chez quelques Européens non moins crédules
la singulière tradition d’une ville pétrifiée. Quoique ce soit anticiper
sur les résultats d’observations ultérieures, néanmoins, puisqu’une
erreur notoire ne saurait être assez tôt réfutée, je vais en développer
la cause, sauf à indiquer dans la suite les autres lieux qui ont
contribué à m’en fournir les moyens.
M. Lemaire n’est point le premier qui ait répandu en Europe la tradition
d’une ville pétrifiée. Yakouti avait dit, dès le quinzième siècle de
notre ère, qu’il existait à l’orient du Nil une grande ville ancienne,
_Ensana_, dont les habitants avaient été changés en pierre, et
conservaient les différentes attitudes dans lesquelles ils avaient été
surpris lors de leur subite métamorphose[126]. D’autres historiens
orientaux ont fait des contes pareils sur les environs de Cyrène ; et
des savants, ne pouvant avec raison y ajouter foi, leur ont cherché une
interprétation malheureusement peu vraisemblable[127]. Ils ont attribué
la cause de ces récits aux stalactites et aux diverses pétrifications
que l’on trouve, il est vrai, dans les excavations de Cyrène, et dans le
reste de la Pentapole, mais dont le petit volume et la configuration
toujours cylindrique ne pouvaient produire un effet aussi merveilleux
sur l’imagination des Arabes, quelque facile qu’elle soit à céder aux
illusions. Shaw paraît avoir copié littéralement le récit d’Yakouti ;
mais il place, d’après un ouï-dire, sans toutefois y croire, la
prétendue ville pétrifiée à _Ras-sem_[128], station que l’on trouve au
milieu des sables, entre Ben-Ghazi et Audjelah, et que j’ai visitée.
Enfin le P. Godefroi et autres missionnaires prolongent la situation de
cette ville à vingt journées au sud de Ben-Ghazi, et ajoutent que
« toutes choses y avaient été converties en pierre par châtiment de
Dieu[129]. »
Ce dernier renseignement, si ridicule au premier abord, devint cependant
précieux pour moi, puisqu’il contribua à me donner la clef de cette
bizarre tradition provenant, comme l’on voit, de lieux si différents, et
accompagnée cependant des mêmes circonstances. Ce fut aussi avec des
motifs semblables à ceux allégués par le P. Godefroi, que les Arabes me
parlèrent des villes pétrifiées, car ils en connaissaient plusieurs.
_Massakhit_ était de ce nombre ; et l’on juge quel fut mon empressement
à m’y rendre, pour connaître la cause du grand miracle. Cependant, comme
je n’apercevais rien de surnaturel parmi les ruines que j’examinais, et
que je témoignais mon désappointement à mes guides ; ils me firent alors
jeter les yeux sur des fragments de statues épars dans les champs, et me
dirent qu’autrefois il en existait un grand nombre d’intactes ; puis,
ils ajoutèrent : « Voilà les hommes qui, par punition de Dieu, ont été
changés en pierre. » A ces mots, je ne pus retenir, je l’avoue, un éclat
de rire, en pensant combien les traditions populaires les plus absurdes
font quelquefois rêver gratuitement de graves érudits.
Il est inutile que j’entre dans de plus longues explications ; celle-ci
suffit pour résoudre le problème. Dans tous les lieux où ces hommes
crédules ont vu un grand nombre de statues, ils ont fait de ces lieux
autant de villes pétrifiées, et les ont appelés indistinctement
_Massakhit_, pluriel de _masskoutah_, statue, configuration humaine.
Ainsi, plusieurs ruines dans la Cyrénaïque portent le même nom par la
même cause. Ainsi, le monument romain couvert de bas-reliefs, que l’on
trouve à _Ghirza_[130], nommée aussi _Massakhit_ par les Arabes de
Barcah, explique la ville pétrifiée à vingt jours de Ben-Ghazi du P.
Godefroi. Ainsi, la capitale des Nabatæens, Petra, contenant encore, au
rapport des savants voyageurs Burckardt et Bankes, un grand nombre de
statues et de configurations sur la pierre, explique l’_Ensana_[131]
d’Yakouti. Mais ce serait abuser du temps et de la patience du lecteur
que de le retenir davantage sur un pareil sujet.