des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement
attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient
introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à
leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_,
prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous
entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon
arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de
l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une
lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma
personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en
peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji-
Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on
m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me
proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de
_Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en
doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit
au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des
rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois,
qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils,
était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir
les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur
imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils
s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en
fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On
m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité
dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir
librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il
eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour
m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon
voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait
fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de
vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun
accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la
lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et
Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement
nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches
paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante
d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien
susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la
perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille
projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il
arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à
l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier
de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une
partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par
l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté
qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville
et ses environs.
* * * * *
[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque,
depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD.
l. IV, 169).]
[Note 97 : Id. ibid. 158.]
[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des
Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva
la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir
entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion,
contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs
été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il
résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la
position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit
point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons
encore plus tard par l’examen des lieux.]
[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.]
[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre
(p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus
Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il
nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé
Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme
Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on
pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination
donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont
laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.]
[Note 101 :
Inde petit tumulos, exesasque undique rupes,
Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590).
Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_,
d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord
désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare
(à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme
cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote
et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au
_Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_.
J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort
déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes,
si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à
Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et
l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé
_Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote
et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui
remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus
anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé
qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux
renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui,
Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne
peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la
Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût
en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port
_Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient
de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte
devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par
cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de
Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des
temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_
placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple
anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous
offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la
réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?]
* * * * *
CHAPITRE VI.
Derne.
Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et
placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la
montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville
de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale
qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable,
entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons _el-
Medinèh_, la capitale, ou bien _Beled-el-Sour_, la ville fortifiée. _El-
Magharah_, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au-
dessus du précédent. _El-Djébeli_, rapproché de la mer, doit son nom à
son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, _Mansour-
el-Fokhâni_ et _Mansour-el-Tahatâni_, sont séparés des trois que je
viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable.
Le premier, au sud de _Beled-el-Sour_, est situé sur la sommité de la
rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la
plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une
position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le
port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des
rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu
sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et
seulement en été.
Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et
dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si
je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages
actuels, et correspondre à _Beled-el-Sour_. Nul doute que cette ville ne
fût _Darnis_, ou _Dardanis_, que Ptolémée place à l’extrémité orientale
de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une
époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des
auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a
connue. Le Périple anonyme désigne _Darnis_ sous le nom corrompu de
_Zarine_[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut-
être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que
nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que
le nom de _Zarine_ doit aussi bien convenir à _Darnis_, que ceux que
nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner
seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, _Darnis_ se trouve
chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire
d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la
met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109].
Nous voyons même _Darnis_ devenir la capitale de la Libye
inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses
notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne
nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait
mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113].
Cependant le caractère des tombeaux de _Darnis_, indice infaillible dans
cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve
qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de
prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ;
elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure
partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était
répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son
type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première
phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La
vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient
les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme.
Il est donc vraisemblable que si _Darnis_ devint ville par sa
population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut
l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le
Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous
la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le
croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps
immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée
encore par le nom d’_Heit-Mariam_, maison de Marie ; et de plus, ces
Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens.
_Beled-el-Sour_ est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent,
ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que
résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que
sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier
les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de
grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il
visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui
qu’on nous donna pour demeure.
Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse
construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu
de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de
toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En
exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en
faire connaître les infructueux résultats.
Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de _Beled-
el-Sour_ et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont
généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et
plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des
environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les
forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes
récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis _à la loi du sang_,
et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu,
des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans
cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de
courtes intermittences après de violents accès.
Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient
d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec
propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût
des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées
de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ;
la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en
facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte.
Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de
la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement
couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux
habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur,
celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger
nonchalamment le fruit.
Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos
de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant
avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux
et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes,
les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes
herbacées, les _melloukhièh_ et les _bammièh_ d’Égypte ; les tomates,
les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent
pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la
plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si
le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de
mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye.
Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des
prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et,
chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les
différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces
avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité
remarquable chez des Orientaux.
Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ;
néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par
des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres
fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers
s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à
l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation
de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs
anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages,
d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de
palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur
ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de
direction.
Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement
couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de
cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes
des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des
ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur
hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites
cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du
tableau.
Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de
quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne
présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ?
L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est
toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à
Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un
moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ;
néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en
activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il
en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres
d’_Hammet-el-Gharbi_, sur le ravin _el-Brouès_ qui interrompait la
circulation du ruisseau _Bou-Mansour_ (Voy. pl. VIII). Les Dernois
n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu
même employer à son exécution des ouvriers étrangers.
La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et
de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette
ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y
trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en
trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils
sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris
d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé,
fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très-
étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère
cachent des maisons commodes où l’industrieux _Saraf_[115] quitte, le
soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits.
Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans
l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se
dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée.
Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils
sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent
de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de
leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; _on leur
crache au visage_, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour
vivement mon indignation à _Hadji-Hamedèh_, et je lui demandai
ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des
bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il
froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal
puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve
soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de
sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y
jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste,
brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un
palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides
qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle
est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de
leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont
nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or,
me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont
couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis,
méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de
réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons
notre récit.
Deux villages de Derne, _El-Djébeli_ et _Mansour-el-Fokhâni_, sont
construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes
sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la
grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les
excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces
excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont
profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de
leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces
grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de
ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre
des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en
interdisent l’accès.
En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois
pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes
la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire
toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de
remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont
dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général,
elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs
parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage.
Les habitants de _Djébeli_ construisirent leurs maisons de manière que
ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de
leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système
d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui
que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce
village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y
est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la
cause. Les grottes de _Mansour-el-Fokhâni_ sont creusées dans le flanc
de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis
de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés
d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux
des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les
autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais
de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces
ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir
la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns
vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des
chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis
que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au
loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans
les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance.
On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près
semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter
celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville.
Celles-ci, nommées _Kennissièh_ (les églises), sont situées au sommet
des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre
lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient
pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais
l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes
d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même
dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir
ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire
autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos
aux familles de _Darnis_, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs
devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes
(Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande,
ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux
autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur
situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On
y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension,
depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là,
comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du
christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires
furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des
Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même
enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions
différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les
symboles seuls en étaient changés.