partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter
autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient
fait de conquêtes. (HÉROD. l. IV, 176.)]
[Note 89 : J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des
habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les _Harâbi_.]
[Note 90 : Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin
d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un _Fellah_.
Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la
barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des
ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur
amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les
parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que
l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils
plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ;
ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une
union atroce, sont jetés dans le Nil !
Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des
Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise
par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les
antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus
fiers encore de leur origine.]
[Note 91 : Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.]
[Note 92 : Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se
mettre à table ; de cet usage, le _bismillah_ est devenu la formule
habituelle pour inviter à partager le repas.]
[Note 93 : Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait
immédiatement au coucher du soleil.]
[Note 94 : Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à
son extrémité.]
[Note 95 : Branches de palmier.]
* * * * *
CHAPITRE V.
Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. —
Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous
arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne
Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les
caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des
monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point
mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ;
mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux
secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus
la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers
clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol,
encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la
végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures
de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau
s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou
sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un
rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et
entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse
les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de
genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens
et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive
impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient
jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui
bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide
que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs
champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches
humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un
ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui
forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une
contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les
déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces
aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel,
rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers
et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il
jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants,
et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par
le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou
_Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense
plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau
cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest,
et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà
et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient
de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les
herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à
éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et
surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les
Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans
leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur
conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une
terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit
le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont
la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs
promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la
colonie[97].
Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des
envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une
expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et
la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98].
Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me
parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau
cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage
une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_
se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible
d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la
connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent
dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant
point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point
évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont
_Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu,
soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce
que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle
l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du
canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une
autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie
ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des
savants.
Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_,
située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au-
dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La
légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la
fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus
que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si
fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume
d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites
montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que
fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les
terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un
diminutif du plateau atlantique.
Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi
que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux
qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau
jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers
une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus
par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ;
et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient
à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de
jeunesse et de vétusté.
Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les
guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère
nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de
larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de
ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son
lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais
très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité.
On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai.
Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales,
ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir,
pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît
point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la
partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble
l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds
de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver
ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans
cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène
comme d’un long crêpe de deuil.
Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus
aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs
m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes
fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je
rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux
anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec
plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à
recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire
tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses
intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui
m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût
été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la
recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane
sur Derne.
A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un
jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun
d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans
une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès
le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir.
Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses
camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les
frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses
qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon
n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général
s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria-
t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu
de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à
mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les
plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre
impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie
du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les
escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en
partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui
forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons
des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des
taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles
étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la
ville et des petits champs qui l’entourent.
Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une
contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux
sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles
paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour
de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle
entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force
dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité
momentanée.
Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient
bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus
habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé
aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M.
Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le
jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le
chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les
jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux.
De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre
musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se
ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de
leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en
adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des
soins que je leur avais donnés.
Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour
informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États-
Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous
aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt
que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à
notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable :
un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous
les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au
flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie
entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux
caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux
bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de
même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le
sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la
chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent
massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers,
lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de
leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge,
souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et
enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de
trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ;
ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait
attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer
suspendue après avoir été déchargée.
Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent,
dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un
bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui
voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville.
Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_,
l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les
autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de
personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de
voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le
désert.
Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour
mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués
d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres
étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage
servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les
hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès
que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans
le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli,
et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante
réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent
successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en
grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois,
pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à
haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait
l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien
venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes
de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse
de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant
alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au
pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de
joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me
trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du
contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de
douces rêveries.
Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le
lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister
sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos,
des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la
durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues
souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les
fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à
concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de
voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui
d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature,
insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil
ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au
voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient
compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans
cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces
résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de
plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue
et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides
descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à
l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air
dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il
laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il
pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que
paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les
justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me
sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de
détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai
quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me
délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le
monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de
vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir
convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite
officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements
occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un
voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises.
Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la
pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche,
et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes
solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant
en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique
l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui
établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second,
au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et
habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle
des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en
porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que,
réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes
projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai
d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par
le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de
mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu
propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance.
Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes
intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette
occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux
dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit
l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien
et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_,
s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés,
l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café.
Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche
costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan,
avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la
gravité orientale les autorités de la ville.