Les femmes portent aussi le _ihram_, mais elles le vêtent différemment.

Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le

reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en

peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont

disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les

épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui

est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et

plus souvent de laine noire.

Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le

_bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes

indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage

sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol

et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles

et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles

ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles

s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même

en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris

que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les

mêmes conséquences que chez les anciennes[88].

Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de

l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le

pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun

devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité.

Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances

qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir

que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes

de la Marmarique[89].

Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de

mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez

vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en

procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs

indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de

propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont

descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en

sûreté.

Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près,

tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux

observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par

devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces

formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que

trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes

partout, mais leur effet est bien différent.

En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme

chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un

stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les

camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille

n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai

même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité,

sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante.

La première impression que je produisais sur eux m’était toujours

favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs

idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à

eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les

soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans

de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs

fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les

progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de

propos injurieux.

Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en

examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de

surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de

futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète,

afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient

familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je

désirais connaître.

Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes,

dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de

bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen,

si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le

funeste esprit d’une religion exclusive.

Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi

peu variées que leurs idées.

Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les

tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et

tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la

demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses

éparses dans les vallées.

Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu

s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point

rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les

autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en

conçoive aucun ombrage.

L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes

du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans

limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout

par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient

terribles[90].

Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble

des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur

développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de

quinze ans ces Bédouines sont déja mères.

Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs

époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré

de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre

des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus

jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ !

Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices

inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète,

que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants

des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur

moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore

attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans

leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des

villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en

général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet,

paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs

peines, que des meubles pour leurs plaisirs.

Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd-

Aly_ mènent une vie très-oisive.

Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié,

toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller

à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à

_Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine

de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes

et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes

qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que

très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux

comme bêtes de somme.

Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en

farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents,

compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase

avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par

excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils

acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus

somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus

aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et

les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus

recherchées.

De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois,

de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi,

dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages

domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la

famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel

ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92],

chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et

forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le

chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa

main du centre à la circonférence du plat.

Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par

les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus

modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans

les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent

aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur,

pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite

indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme

l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui

donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela

comme chose toute naturelle et d’habitude.

Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne

sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très-

substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais

ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris

que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils

ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture

ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont

courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même

chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la

sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et

d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais

le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à

moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes

en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux

domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle

distinction servile ou orgueilleuse n’est admise.

Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat,

font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les

Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons,

et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux.

Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés

d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est

répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il

remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur

silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette

continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage

qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive

des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les

dangers et les grandes souffrances.

Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que

dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle

imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte.

Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses

gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que

les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les

exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la

population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur

un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que

l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe

simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à

la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du

_Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi

par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau

de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux

moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et

le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever

les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix

pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se

prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la

terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air

de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces

affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux

mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil

tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés

ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect

involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et

d’autre théâtre que l’immensité du désert.

Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent

de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent

l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère

souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les

élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des

croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est

le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent

posséder au suprême degré son effet inévitable.

Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et

à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs

bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés

dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou

des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent

les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces

talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ;

on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des

chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir

toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de

tout accident fâcheux.

Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de

les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes

d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé

magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces

colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et

par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus

de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi

gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le

pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux

que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de

leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils

enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande

satisfaction.

Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est

accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux

anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation.

N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait

leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si

on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination,

ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi

depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme

si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen

superflu.

Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte

néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les

récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux

localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques

les plus reculées.

Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les

cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement,

possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais

habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à

transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces

Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de

ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des

puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des

vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras

pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les

chameaux y sont très-nombreux.

Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine

moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais

toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles

des moutons de la Barbarie.

Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la

disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent

point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces

nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire

en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que

l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles.

J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux

animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature,

toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie

septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a

pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a

donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de

l’intérieur de la Libye.

Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur

distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la

sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne

faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour

empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès

de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre

elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours

convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents

bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir

qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour

les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de

l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent

à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à

réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon

qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le

_kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais

seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux,

ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers,

sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps.

Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ;

placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et

accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans

les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes,

il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux

sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à

se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin

jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou

alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts

intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le

pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout

autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des

signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace.

Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne

connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux

céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture

et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles.

La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue

de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de

roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche

de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé

aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à

dépouiller le grain de son enveloppe.

Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins

industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est

point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert

croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse

indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le

rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs

du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il

aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute.

Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les

souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues

habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un

bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent

souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre

imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais

toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire

sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de

demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et

ses souvenirs sont les vastes solitudes.

Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les

pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95],

pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de

longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de

la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les

troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur

domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ;

ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils

rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux

terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte,

en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement

groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau.

Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le

camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer

domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront

bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à

la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles.

[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.]

[Note 80 : L. IV, 189, 190.]

[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.]

[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la

gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la

longueur de celles de derrière.]

[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.]

[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.]

[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.]

[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.]

[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_,

danseuses publiques.]

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 10 / 37 段