Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le
reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en
peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont
disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les
épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui
est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et
plus souvent de laine noire.
Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le
_bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes
indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage
sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol
et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles
et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles
ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles
s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même
en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris
que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les
mêmes conséquences que chez les anciennes[88].
Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de
l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le
pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun
devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité.
Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances
qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir
que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes
de la Marmarique[89].
Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de
mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez
vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en
procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs
indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de
propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont
descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en
sûreté.
Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près,
tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux
observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par
devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces
formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que
trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes
partout, mais leur effet est bien différent.
En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme
chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un
stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les
camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille
n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai
même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité,
sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante.
La première impression que je produisais sur eux m’était toujours
favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs
idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à
eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les
soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans
de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs
fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les
progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de
propos injurieux.
Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en
examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de
surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de
futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète,
afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient
familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je
désirais connaître.
Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes,
dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de
bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen,
si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le
funeste esprit d’une religion exclusive.
Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi
peu variées que leurs idées.
Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les
tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et
tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la
demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses
éparses dans les vallées.
Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu
s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point
rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les
autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en
conçoive aucun ombrage.
L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes
du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans
limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout
par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient
terribles[90].
Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble
des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur
développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de
quinze ans ces Bédouines sont déja mères.
Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs
époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré
de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre
des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus
jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ !
Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices
inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète,
que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants
des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur
moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore
attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans
leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des
villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en
général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet,
paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs
peines, que des meubles pour leurs plaisirs.
Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd-
Aly_ mènent une vie très-oisive.
Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié,
toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller
à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à
_Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine
de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes
et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes
qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que
très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux
comme bêtes de somme.
Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en
farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents,
compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase
avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par
excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils
acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus
somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus
aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et
les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus
recherchées.
De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois,
de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi,
dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages
domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la
famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel
ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92],
chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et
forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le
chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa
main du centre à la circonférence du plat.
Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par
les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus
modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans
les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent
aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur,
pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite
indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme
l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui
donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela
comme chose toute naturelle et d’habitude.
Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne
sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très-
substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais
ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris
que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils
ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture
ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont
courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même
chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la
sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et
d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais
le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à
moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes
en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux
domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle
distinction servile ou orgueilleuse n’est admise.
Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat,
font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les
Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons,
et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux.
Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés
d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est
répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il
remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur
silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette
continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage
qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive
des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les
dangers et les grandes souffrances.
Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que
dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle
imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte.
Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses
gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que
les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les
exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la
population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur
un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que
l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe
simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à
la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du
_Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi
par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau
de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux
moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et
le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever
les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix
pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se
prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la
terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air
de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces
affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux
mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil
tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés
ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect
involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et
d’autre théâtre que l’immensité du désert.
Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent
de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent
l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère
souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les
élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des
croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est
le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent
posséder au suprême degré son effet inévitable.
Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et
à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs
bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés
dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou
des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent
les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces
talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ;
on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des
chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir
toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de
tout accident fâcheux.
Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de
les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes
d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé
magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces
colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et
par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus
de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi
gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le
pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux
que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de
leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils
enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande
satisfaction.
Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est
accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux
anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation.
N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait
leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si
on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination,
ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi
depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme
si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen
superflu.
Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte
néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les
récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux
localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques
les plus reculées.
Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les
cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement,
possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais
habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à
transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces
Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de
ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des
puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des
vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras
pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les
chameaux y sont très-nombreux.
Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine
moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais
toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles
des moutons de la Barbarie.
Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la
disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent
point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces
nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire
en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que
l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles.
J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux
animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature,
toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie
septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a
pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a
donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de
l’intérieur de la Libye.
Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur
distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la
sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne
faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour
empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès
de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre
elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours
convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents
bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir
qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour
les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de
l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent
à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à
réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon
qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le
_kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais
seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux,
ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers,
sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps.
Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ;
placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et
accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans
les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes,
il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux
sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à
se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin
jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou
alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts
intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le
pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout
autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des
signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne
connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux
céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture
et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles.
La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue
de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de
roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche
de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé
aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à
dépouiller le grain de son enveloppe.
Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins
industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est
point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert
croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse
indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le
rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs
du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il
aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute.
Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les
souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues
habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un
bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent
souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre
imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais
toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire
sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de
demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et
ses souvenirs sont les vastes solitudes.
Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les
pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95],
pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de
longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de
la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les
troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur
domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ;
ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils
rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux
terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte,
en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement
groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau.
Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le
camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer
domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront
bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à
la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles.
[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.]
[Note 80 : L. IV, 189, 190.]
[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.]
[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la
gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la
longueur de celles de derrière.]
[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.]
[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.]
[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.]
[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.]
[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_,
danseuses publiques.]