Classerons-nous parmi les divisions générales des végétaux de la

Marmarique, les _roccella_, et surtout les _lichen_, parmi lesquels on

rencontre souvent la _pulmonaire de terre_ ? Ces cryptogames, qui, dès

les premières pluies, couvrent partout le sol avec profusion,

rapprochent le climat de la Marmarique de celui de l’Europe, et le

distinguent aussi parfaitement de celui de l’Égypte.

Je n’ai jamais vu aucune espèce de ces plantes sur les terres d’alluvion

de la vallée du Nil ; on y trouve des mousses et des hépatiques dans

l’intérieur des puits, de même que des _lichen_ et quelques autres

cryptogames sur la crête arabique, mais non de ces espèces foliacées

dont la végétation n’est alimentée que par des pluies abondantes. Je

puis ajouter que l’utilité des _lichen_ est peu connue en Égypte, et

cependant très-appréciée en Nubie, où les caravanes l’apportent des

contrées pluvieuses situées dans la partie méridionale des Tropiques.

Si de ces considérations générales nous passons à des aperçus de détail,

nous verrons dans les bas-fonds des plaines, dans les enfoncements des

vallées, et même dans les endroits sablonneux, une foule de graminées,

telles que les _agrostis_, les _poa_, les _festuca_, les _arundo_, le

_bromus tenuiflorus_, l’_avena sterilis_, et une très-petite espèce

d’_osurus_, se rencontrer souvent avec des syngénèses, telles que les

_anthemis maritima_ et _arabica_, les _senecio laxiflorus_ et _glaucus_,

les _gnaphalium stœchas_ et _conglobatum_, le _crepis filiformis_, et

plusieurs _aster_ ; avec des crucifères, telles que les _cleome_, les

_eruca_, les _clypeola_ ; enfin avec des boraginées, des ombellifères et

des caryophillées, telles que l’_anchusa bracteolata_ et le

_lithospermum callosum_, dans les sables ; les _buplevrum_ et les

_cuminum_, dans les terres ; les _silene linguata_ et _pigmæa_, les

_stellaria_, etc.

Il faut faire mention encore de quelques plantes faisant partie d’autres

familles, telles que le beau _plomis samia_, dont les grandes fleurs

d’un jaune éclatant, réunies en une grappe comprimée, contrastent avec

la couleur terne du sol ; d’autres, au contraire, qui se confondent avec

lui, telles que les plantains _lagapoïdes_ et _amplexicaulis_ ; enfin

plusieurs euphorbes, entre autres la _minima_ et l’_heterophylla_, et

notamment les _statice_ que l’on trouve également dans les sables et

dans les terres.

Je pourrais augmenter cette nomenclature ; mais, comme dans la saison où

je traversais la Marmarique, la plupart des plantes étaient encore

défigurées par les chaleurs de l’été, j’ai été forcé à me borner le plus

souvent à de simples indications de genre qui sont toujours très-vagues.

Je fus plus heureux dans la Pentapole, et je pourrai donner, en traitant

de cette autre région, plus de précision à cette branche de mes

recherches, du moins pour le petit nombre de plantes qui m’ont paru

offrir quelque intérêt par leur organisation, ou par leur utilité pour

les habitants.

J’ai fait mention de quelques arbustes qui suivent les contre-forts des

collines ou sortent des crevasses des rochers. Quant aux arbres, à

l’exception des palmiers de _Boun-Adjoubah_ et de _Berek-Marsah_, si

l’on en trouve dans cette contrée, loin d’interrompre momentanément sa

nudité, ils se dérobent, au contraire, à la vue. En effet, les terres

d’alluvion que contiennent les citernes ruinées et les carrières donnent

lieu à la végétation de figuiers sauvages (_ficus carica_) et de

caroubiers. Ces arbres, dont la cime ne s’élève que très-peu au-dessus

du niveau du sol, paraissent comme enfouis dans les entrailles de la

terre, et, à moins qu’on n’en soit très-près, on les confond avec les

petits végétaux qui les entourent.

La zoologie de la Marmarique est bornée à un petit nombre d’animaux : le

lièvre est de tous les quadrupèdes celui que l’on y rencontre le plus

fréquemment ; caché dans les broussailles, il part avec la rapidité de

l’éclair dès qu’on s’en approche ; mais, quelque grande que soit son

agilité, il a un ennemi plus svelte encore qui parvient à l’atteindre.

Le _soulouk_, espèce de lévrier originaire de la Barbarie occidentale,

est dressé par les Arabes pour la chasse du lièvre ; il suffit que le

chien puisse l’apercevoir à l’instant de son départ, aussitôt il

s’élance après lui, souvent même il dépasse le timide animal ; mais

rétrogradant soudain, il l’arrête, le cerne, et il est rare qu’il ne

parvienne à l’immoler pour servir à la nourriture de son maître.

Les troupeaux de gazelles suivent les sinuosités des vallées et

s’avancent rarement jusqu’aux bords de la mer : quoique leurs mouvements

soient moins prompts que ceux du lièvre, néanmoins l’élasticité de leur

corps et l’inégalité de leurs bonds réitérés parviennent à lasser les

meilleurs _soulouks_ et à les dérober le plus souvent à leurs

poursuites.

Ce joli animal, dont les formes gracieuses et la pétulante vivacité sont

si souvent l’objet des comparaisons poétiques des Arabes, est tellement

connu que je ne saurais rien ajouter aux portraits que l’on en a déja

faits. Les sables reçoivent l’empreinte de ses pates bifurquées, et

trahissent ainsi sa fuite et sa retraite ; mais dans les terres durcies

ou rocailleuses de la Marmarique, qui n’offrent pas le même secours à

l’Arabe chasseur dépourvu de _soulouk_, un autre indice, quoique moins

certain, lui sert à reconnaître à peu près l’époque et le lieu du

passage des gazelles. C’est l’odeur de musc qu’exhalent leurs crottes,

et qui est plus ou moins forte selon qu’elles sont plus ou moins

récentes. J’ai remarqué que toutes les plantes aromatiques du désert, et

particulièrement le _statice tubifora_[81], nommé _hachich-el-gazal_ par

les Arabes, sont les plus recherchées par les gazelles.

Le loup d’une petite espèce, le chakal, l’hyène, le hérisson, le rat et

la gerboise, connue sous le nom de dipode par les anciens[82], sont les

autres quadrupèdes que l’on rencontre encore dans la Marmarique.

Parmi les reptiles, le plus inoffensif est sans contredit la tortue, que

l’on trouve fréquemment dans les plaines sous des touffes de

broussailles. Le céraste qu’échauffèrent dans leur sein les sables

brûlants de la Libye, redoute, en hiver, les pluies de la Marmarique, et

se réfugie dans les cavités des citernes ruinées, où il se trouve en

société des scorpions, des lézards et d’autres espèces de cette hideuse

famille dont je n’aimais guère à déranger le repos.

Dans la saison où je parcourais ce pays, il ne me parut pas très-riche

en insectes ; des sauterelles, l’araignée, la fourmi, un grand nombre de

scarabées, entre autres le _scarabæus-sacer_, sont les seuls que j’aie

vus. Sans doute l’œil exercé de l’entomologiste aurait trouvé dans ceux-

là mêmes des caractères nouveaux ou intéressants, et en aurait distingué

d’autres qui ont échappé à mes regards. Je ne rangerai point parmi ces

derniers une quantité prodigieuse de petits limaçons blancs qui

couvraient presque tous les végétaux, et leur donnaient l’aspect d’une

floraison générale. Quelques Arabes les mangent, sans autre

assaisonnement que de les jeter par poignées sur des broussailles

allumées ; ils ont le soin, il est vrai, d’en relever quelquefois le

goût avec des sauterelles d’une grosse espèce, et qui ne subissent pas

d’autre préparation : mais ce ne sont que les plus pauvres d’entre eux

qui recourent à ces mesquines ressources pour leur nourriture ; et s’ils

ont conservé de pareils usages, c’est sans doute pour ne point faire du

tort à la mémoire des Libyens leurs prédécesseurs[83].

Dans un pays totalement dépourvu de forêts, et où la vue d’un arbre est

un phénomène, les plus jolies espèces d’oiseaux, celles surtout qui nous

charment par leur mélodie, doivent être bien rares. Habituées à chercher

sous des dômes de feuillage un abri contre les rayons du soleil, et un

asile aérien pour y confier leur naissante postérité, elles détournent

leur vol de cette contrée nue et inhospitalière, et le prolongent

jusqu’aux riants bosquets de la Pentapole.

Aussi parmi les nombreux habitants de l’air, ceux qui fréquentent

habituellement la Marmarique sont bien en rapport avec la tristesse de

la contrée : leurs chants ne sont que des cris sinistres ; et s’ils se

meuvent, c’est pour chercher une proie.

Je voyais fréquemment l’aigle, le milan, le vautour, planer sur les

troupeaux ; des bandes de corbeaux se pressaient autour d’un cadavre

isolé, tandis que des hiboux et des chouettes étaient tapis dans les

crevasses des rochers ou sous les décombres des ruines, pour se dérober

à la clarté du jour.

Les bords de la mer n’offraient pas un spectacle plus riant : l’alcyon,

la cigogne, l’oubara et d’autres espèces d’oiseaux aquatiques,

ressemblaient tantôt à des points immobiles au milieu de la surface des

lagunes ; ou bien, rangés sur le rivage en ligne régulière, tranquilles,

ils laissaient les ondes se dérouler sur leurs pates exhaussées.

Quelquefois à cette immobilité monotone succédait un vol précipité, et

une grande confusion régnait entre eux, mais c’était pour m’annoncer

l’approche d’un orage.

Toutefois, vers la fin de décembre, lorsque ce littoral se couvre d’un

peu de verdure, l’on voit des alouettes, des cailles, des faisans, en un

mot, un grand nombre d’oiseaux voyageurs qui viennent s’y reposer, et

poursuivent ensuite leur périodique migration.

§ II.

_Habitants de la Marmarique._

Pour mieux distinguer les habitants de cette région, je la diviserai en

deux parties : la première et la plus grande, celle qui est comprise

entre Alexandrie et l’_Akabah-el-Soloum_, est exclusivement habitée par

les _Aoulâd-Aly_ ; le plateau de _Za’rah_, formé par cette montagne, est

occupé à-la-fois par les _Aoulâd-Aly_ et les _Harâbi_ ; et depuis le

revers occidental de ce plateau, le reste de la Marmarique est au

pouvoir de ces derniers.

La nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_ se subdivise en quatre corps ou

_Bednat_, qui habitent, chacun, leurs cantons respectifs.

Le _Baharièh_, partie occidentale du lac Maréotis jusqu’à Damanhour, est

occupé par les _Aoulâd-Karouf_, l’_Ouadi-Mariout_ par les _Senenèh_, la

petite _Akabah_ par les _Seneghrèh_, et le plateau de l’_Akabah-el-

Soloum_ par les _Aly-el-Akhmar_.

Chacun de ces quatre corps se subdivise en plusieurs petites tribus ou

familles, savoir :

Les _Aoulâd-Karouf_, en

Djeraïdat.

Haddâout.

Aoulâd-Mansour.

Heit-Ibrahim.

Heit-Bou-Zaïenèh.

Heit-Behièh.

Les _Senenèh_, en

Mahâffit.

Harâouah.

Hedjenèh.

Ghattifèh.

Chouâbah.

Les _Seneghrèh_, en

Affrât.

Moughaourèh.

Azaïm.

Adjebâlah.

Les _Aly-el-Akhmar_, en

Kemeïliat.

Acheïbeat.

Ghenâcheat.

Outre ces Arabes, on en trouve encore d’autres dans la Marmarique qui

appartiennent au grand corps des _Mouraboutin_, réparti dans toutes les

tribus qui occupent les différents déserts, mais formant néanmoins une

classe à part, qui se subdivise aussi en plusieurs familles ; celles qui

habitent la contrée dont il s’agit sont connues sous les dénominations

suivantes :

Au _Bahirèh_, les

Shaëth }

} Aoulâd-Aly.

Djouâbis }

A l’_Ouadi-Mariout_, les

Chtour }

} Aoulâd-Aly.

Sammalouss }

A la petite _Akabah_, les

Srhêet Aoulâd-Aly.

Sur le plateau de l’_Akabah-el-Soloum_, les

Mouâlek }

}

Srhânèh } Harâbi.

}

Heit-Meirèh }

Echrousât Aoulâd-Aly.

A la vallée de _Daphnèh_, les

Habboun }

}

Chouaërh } Harâbi.

}

Ghettâan }

Au golfe de _Bomba_, les

Meneflèh }

} Harâbi.

Ghereirèh }

Une plus grande réserve dans les mœurs, et une observation plus

scrupuleuse des préceptes du Coran, sont les qualités qui distinguent

généralement les _Mouraboutin_ des autres Arabes du désert. Ils

composent, pour ainsi dire, un ordre religieux qui, sans le secours de

prosélytes, se renouvelle lui-même dans ses propres descendants. Quoique

les _Mouraboutin_ se livrent généralement aux mêmes travaux que les

autres Arabes, cependant il y en a parmi eux qui se renferment dans de

petites constructions élevées dans le voisinage des villes. Mais cet

usage n’est adopté que rarement et par quelques vieillards dont le corps

épuisé ne peut plus ni guider les travaux de la charrue, ni supporter

les fatigues des voyages.

S’il est difficile d’évaluer avec exactitude la population des villes de

l’Orient, il est presque impossible de connaître celle des contrées

occupées par des peuplades errantes. Dans le premier cas, on a du moins

sous les yeux plusieurs points de comparaison, d’où l’on peut tirer des

inductions très-approchantes ; dans le second, au contraire, tout est

incertitude, puisque l’inconstance des Nomades dans le choix de leur

demeure et la durée de leur séjour, trompe sans cesse les investigations

du voyageur : au défaut de preuves, il faut alors se contenter de

renseignements.

En contrôlant tous ceux que j’ai pu réunir sur le nombre des habitants

de la Marmarique, je crois m’approcher de la vérité, si je suppose que

chacune des tribus que je viens de nommer soit composée de trois cents

tentes, et chaque tente de quatre habitants des deux sexes. Selon ce

calcul, le plus étendu que je puisse admettre, la population de tout le

pays compris entre Alexandrie et les montagnes de la Cyrénaïque,

s’élèverait environ à 38,000 ames, dont la moitié seulement serait

armée. Parmi ces 19,000 hommes armés, je ne crois point qu’il faille en

compter plus du cinquième qui possède des chevaux, ce qui porterait le

nombre des cavaliers à 4,000 au maximum.

Dans ce calcul de la population de la Marmarique, j’ai dû comprendre

ceux des _Harâbi_ qui habitent sa partie occidentale. Quoique les mêmes

causes produisent chez ces différentes peuplades à peu près les mêmes

effets, néanmoins, comme ces derniers font partie de la grande famille

qui occupe la Pentapole, et qui sera le sujet d’un examen particulier,

je ne les comprendrai point, pour plus d’exactitude, dans le tableau

rapide que je vais tracer, spécialement consacré à la célèbre tribu des

_Aoulâd-Aly_.

Depuis que Mohammed-Aly est parvenu à attirer dans les villes les chefs

les plus remuants de la nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_[84], ces Arabes

ont bien déchu de leur ancienne réputation. La bravoure et les exploits

des _Aoulâd-Aly_, consignés encore dans des chansons populaires, les

rendaient autrefois redoutables à tous leurs voisins. Ils profitaient du

moindre trouble qui survenait dans les principales villes de l’Égypte,

et dont ils étaient quelquefois les fauteurs, pour fondre à l’improviste

dans les bazars, et disparaître aussitôt dans les solitudes, alors

inaccessibles, avec le riche butin qu’ils confiaient à la vélocité de

leurs juments. Ils occupaient alors, en majeure partie, tout le pays qui

s’étend depuis l’Égypte jusqu’à la grande Syrte ; et de leurs camps

innombrables qui couvraient ce vaste littoral, se détachaient des corps

de cavalerie qui se dispersaient dans les déserts du sud, allaient faire

contribuer les Oasis, s’emparaient des caravanes d’esclaves, et

poussaient leurs courses audacieuses jusqu’au fond de la Nubie. Mais,

par un contraste singulier, ces hommes farouches et spoliateurs hors de

leurs camps, devenaient humains et hospitaliers dès qu’ils y

rentraient ; de plus, ces mœurs paraissent communes à tous les Arabes

qui habitent les différents déserts ; un écrivain justement célèbre l’a

observé long-temps avant moi.

Devenus plus paisibles, moins nombreux et plus resserrés dans les

limites de leur domaine, les _Aoulâd-Aly_, tels que je les ai vus,

composent une société dont il m’a paru difficile de déterminer le

gouvernement. On pourrait le nommer aristocratique, mais il en aurait

tout au plus la forme, sans en avoir l’effet. Leurs cheiks n’exercent

qu’une autorité précaire, et qui est moins le résultat de la force que

celui de la réputation et de l’estime dont ils jouissent dans la tribu.

Depuis l’époque que je viens de rappeler, ils font confirmer leur titre,

il est vrai, par le pacha d’Égypte ; mais de retour dans leurs camps, le

_bernous_ d’honneur qu’ils ont reçu du prince, loin d’être le signe du

pouvoir et du ralliement, serait celui du mépris et de l’abandon, si les

suffrages de la tribu n’avaient précédé ceux du pacha.

En effet, cette faveur du souverain d’Égypte, sans secours pour la faire

valoir, deviendrait au moins illusoire ; le cheik ne diffère en rien des

simples Arabes ; aucun signe du pouvoir ne l’entoure, aucune ressource

pour l’établir n’est à sa disposition : ses trésors sont des troupeaux

plus nombreux ; ses gardes sont ses proches et ses enfants. Aussi, ne

pouvant exercer l’autorité par la violence, il l’obtient par la

libéralité et la douceur.

Devant sa tente est un grand prolongement, espèce de _caravanserail_ du

désert, où sont accueillis tous les voyageurs, où l’on célèbre les

grands repas, enfin où se réunissent les plus âgés de la tribu pour

délibérer sur les affaires pressantes. J’ai été témoin de ces

délibérations : elles sont tumultueuses, bruyantes, le plus souvent tous

parlent ou crient à-la-fois ; mais dès que le cheik, qui ordinairement

est un vieillard, demande la parole, le tumulte s’apaise et le calme

renaît.

Ces Arabes sont d’une taille médiocre, mais bien proportionnée ; leur

figure basanée, maigre, est généralement régulière : l’œil noir et vif,

le nez assez grand et jamais aquilin, le front large et souvent avancé,

forment un caractère constant qui atteste leur antique origine, indique

leur éloignement pour les mésalliances, et les distingue parfaitement

des Arabes mograbins. Leur barbe peu fournie, courte et dégarnie

latéralement, se termine en pointe au menton ; elle blanchit de bonne

heure, ce qui occasionne la surprise qu’éprouve un Européen en voyant

l’emblème de la caducité contraster avec des yeux pleins de feu, et avec

toutes les apparences de la force et de l’agilité.

Le reste du corps est également peu velu ; faut-il en attribuer la cause

aux fatigues et aux privations ? J’ai remarqué que ceux des Bédouins qui

ont quitté le désert pour habiter la vallée du Nil, ont généralement

avec plus d’embonpoint la barbe plus touffue. Ceux-ci sont méprisés par

leurs anciens confrères, qui les nomment ironiquement _Arab-el-Hêt_,

Bédouins casaniers ; et quelque soin qu’ils mettent à ne point se

mésallier avec les autres agriculteurs, leur figure gagne en air de

prospérité, mais elle perd insensiblement son caractère originel.

Non seulement les habitudes de la vie influent sur le moral de l’homme,

mais elles parviennent à donner aux traits du visage, et même au

maintien habituel du corps, un caractère qui leur est relatif. Que l’on

déguise un Bédouin sous la chemise bleue des _Fellahs_[85], qu’il soit

ainsi confondu parmi ces derniers, la fierté de ses regards, sa

démarche, ses gestes, le feront bientôt reconnaître. Cette fierté est le

type distinctif des Arabes du désert ; elle est imprimée sur leurs

traits, et leur donne une énergie qui paraît susceptible d’inspirer les

plus fermes résolutions.

La physionomie de ces Arabes donne lieu à une autre observation qui peut

acquérir quelque intérêt aux yeux du philosophe. Leur figure,

ordinairement sévère, sans être triste, n’offre jamais cet air

d’étourderie et de gaîté légère que l’on remarque souvent chez d’autres

nations, et quelquefois même en des personnes d’un âge très-avancé. Mais

si, par une suite de malheurs, il en est parmi ces Arabes qui tombent

dans l’indigence, les traits de leur visage, loin d’être flétris par la

honte et le découragement, n’en offrent pas moins la même noblesse ; et

ces hommes, quoique couverts de haillons, conservent l’assurance du

bien-être et la dignité de l’indépendance. Ce phénomène moral ne peut

provenir uniquement de la pieuse résignation que le Coran inspire à ses

sectateurs, puisque nulle part l’indigence n’est plus hideuse, nulle

part elle ne dégrade plus la figure humaine que dans les villes de

l’Orient, où le contraste qu’elle présente avec le luxe est encore

augmenté par la terreur que répand le despotisme. La stoïque

tranquillité de l’Arabe du désert dans l’infortune a sa principale

source en ce que, dans tout ce qui l’entoure, rien ne peut le porter à

faire un retour humiliant sur lui-même. En outre, ayant peu de besoins,

il a peu de désirs ; ce qu’il a perdu, il espère l’acquérir de nouveau ;

et tandis qu’il attend sans inquiétude un sort plus favorable, il trouve

dans la fraternité qui règne dans sa tribu et dans les inviolables lois

de l’hospitalité, un asile assuré pour les premiers besoins de la vie.

Cette existence facile et ces désirs bornés sont la cause, il est vrai,

du peu d’activité et même de l’insouciance que l’on remarque en général

chez ces Arabes. Je n’examinerai point si les brillants avantages

produits par l’égoïsme des peuples policés rendraient ces hommes plus

heureux ; ce sujet m’entraînerait trop loin, et je continue mon récit.

Le costume des _Aoulâd-Aly_ est le même que celui des autres Arabes du

désert libyque. Un bonnet de drap rouge (_tarbouch_) ou de feutre blanc

(_takièh_) couvre leur tête ; les cheiks ornent quelquefois ce bonnet

d’un schall, mais ils affectent de le coiffer différemment des Osmanlis.

Les plus aisés chaussent des _boulghas_, souliers jaunes que l’on

fabrique dans les villes de la Barbarie. Un ample caleçon de toile nommé

_lebas_, noué à la ceinture, leur descend jusqu’aux jarrets ; ils

revêtent ordinairement par-dessus une chemise bien plus ample encore,

mais ils en sont quelquefois dépourvus, et le _ihram_ la remplace.

Cette dernière partie du costume bédouin en est aussi la plus

indispensable comme la plus distinctive. C’est tout simplement une pièce

d’étoffe de laine, formant un parallélogramme très-alongé, que l’on

revêt sans couture ni incision préalable. Mais l’Arabe du désert possède

l’art de la draper avec une noblesse et une simplicité que voudraient en

vain imiter le _Fellah_ et l’habitant des villes. Porté par ces

derniers, le _ihram_ n’est plus qu’une draperie lourde et sans grace,

qui gêne leur démarche et embarrasse leurs gestes ; ils en sont plutôt

affublés que drapés ; aussi, quoique parés de ce passe-port nécessaire

dans les régions libyques, ces faux Bédouins sont bientôt trahis par

leur allure composée ou par leur maintien gauche et timide. Que l’Arabe

du désert, au contraire, revête le _ihram_ immédiatement sur sa peau

bronzée ou sur sa large chemise, il le dispose avec un art d’autant plus

inimitable, qu’il est le fruit de l’habitude et non de la recherche.

Une des extrémités du _ihram_, repliée et nouée au quart de sa longueur,

forme une ouverture qui donne un libre passage à la tête et au bras

gauche ; la partie nouée descend en replis sous ce bras, soutenue par le

nœud qui vient se poser sur l’épaule droite ; le reste de la draperie

est jeté négligemment sur l’autre épaule, ou bien il fait auparavant un

contour sur la tête pour la préserver des rayons du soleil.

Ce costume, qui a de l’analogie avec celui des temps héroïques, ne

saurait être plus simple, et par cela même il est noble et martial.

L’instant où l’Arabe saisit d’une main la bride et le pommeau de la

selle, et de l’autre jette le pan de sa draperie sur l’épaule et

s’élance en même temps sur le cheval, cet instant, dis-je, présente des

mouvements combinés avec une noblesse et une aisance particulières aux

mœurs de ces hommes du désert. Mais l’usage du _ihram_ ne se borne point

à draper noblement le corps, il supplée à lui seul tout le mol attirail

de nos lits européens. Sans autre secours que leur costume, ces Arabes

trouvent leur lit partout ; qu’ils dorment en plein air ou sous les

tentes, ils se blottissent dans leur draperie, et s’en couvrent de telle

manière qu’une personne étrangère à leurs usages, en entrant la nuit

dans un camp ou s’arrêtant près d’une caravane, chercherait en vain les

habitants ou les conducteurs, si un _allah_, un _hia akbar_, un _hia

mastour_, ou telle autre exclamation prononcée de temps à autre en

accents étouffés, ne décelait des hommes sous des paquets de hardes.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 9 / 37 段