méridional de la colline un grand nombre de catacombes, nommées par les
Arabes _Magharat-el-Heabès_, grottes des prisons ; et sur le revers
opposé plusieurs traces de belles fondations indiquent le gisement d’une
ancienne ville, probablement celle de _Petras-Parvus_, distante, selon
Scylax, d’une journée de navigation d’_Antipyrgus_. Ces grottes offrent
des particularités remarquables à cause de leur style greco-égyptien.
Devant leur entrée on voit ordinairement une cour découverte, ceinte
d’un mur dont la base est taillée dans le roc, et la partie supérieure
construite en assises. Intérieurement elles sont subdivisées en
plusieurs pièces à angles droits (Voyez pl. V, fig. 1 et 2), mais avec
une ou plusieurs ouvertures pratiquées au plafond, ainsi qu’aux
catacombes des Égyptiens.
Une de ces grottes, par sa belle conservation et ses détails
architectoniques, mérite d’être décrite (Voy. pl. V, fig. 1) : après la
cour découverte, qui a trente mètres de long sur dix-huit de large, est
une espèce d’avenue ayant latéralement deux niches carrées destinées
probablement à contenir des statues. Deux pilastres doriques ornent les
côtés de l’entrée, devant laquelle croît un bel alizier (_Cratægus
mora_)[63].
L’intérieur se compose de deux pièces : dans la première, la porte et le
plafond sont à angles droits, tandis qu’ils sont voûtés dans la seconde.
Celle-ci n’a que la moitié des dimensions de la précédente ; elle est
taillée, en outre, sur un plan plus élevé de quatre-vingt-cinq
centimètres. On y monte par quatre gradins. Cette seconde pièce contient
au fond et à la moitié de sa hauteur cinq excavations oblongues, dont
trois disposées horizontalement et deux au-dessus : leur forme et leurs
dimensions ne permettent pas de douter qu’elles n’aient dû servir à
contenir des sarcophages (Même pl., fig. 3). On voit sur les deux
chaînes libyque et arabique de l’Égypte, des grottes sépulcrales offrant
la même disposition.
Ces différents traits de rapprochement avec les catacombes égyptiennes,
et surtout leur proximité de situation du golfe de Bomba, rappellent
singulièrement ce qu’écrivait Synesius de Cyrène, sur le mont _Bombæa_ :
« Lieu sauvage, dit-il, fortifié par l’art et la nature, que quelques-
uns comparaient _aux hypogées des Égyptiens_, et qui avait pendant long-
temps caché la fuite de Jean dans ses cavernes sinueuses[64]. » Si l’on
observe que, de toutes les grottes que l’on voit depuis Alexandrie
jusqu’à la Syrte, celles-ci sont les seules qui puissent être comparées
avec quelque exactitude aux souterrains des anciens Égyptiens ; si l’on
ajoute à cette remarque, le nom et la description du lieu qu’on trouve
dans le passage de Synesius, on conviendra que ces différents traits
offrent des rapprochements qui vont jusqu’à l’évidence[65].
La petite baie dont j’ai fait mention est environnée à son extrémité
orientale de terres couvertes de lagunes et de plantes marines. Ces
marécages sont le séjour, en été, d’une prodigieuse quantité de
grenouilles, qui donnèrent dans l’antiquité leur nom au port
_Batrachus_, situé d’ailleurs, de même que cette anse, à l’occident de
_Petras parvus_.
Une belle source d’eau sulfureuse, nommée _Ain-el-Gazal_, forme un
ruisseau à quelques pas de ce port, et confirme ainsi les autres détails
que donne le périple anonyme sur ce lieu[66]. Mais ses eaux, et celles
de la source même, ne sont potables que dans les temps calmes, après
qu’elles ont été dégagées, par leur renouvellement, de l’amertume que
viennent y déposer les flots de la mer lorsqu’elle est agitée.
Nous quittâmes _Ain-el-Gazal_ le 30 ; nous eûmes beaucoup de peine à
traverser les bords glissants de l’anse : après avoir franchi ce
passage, nous marchâmes, en contournant au nord-ouest sur un sable uni,
entre les bords de la mer et les collines de _Toubrouk_, qui à ce point
s’en rapprochent tellement qu’elles les côtoient à une distance de
quelques minutes. Dès que nous fûmes arrivés à la hauteur de l’anse, je
vis une petite île plate peu éloignée de la côte ; et de ce même point
j’aperçus au large dans le nord-ouest l’île rocailleuse et élevée de
Bomba.
Selon le périple de Scylax, nul doute que je n’eusse devant moi l’île
_Aëdonia_, et que je ne visse la fameuse Platée dans celle qui élevait
plus loin ses flancs escarpés au-dessus des flots de la mer.
Hérodote, qui nous a laissé beaucoup de détails sur Platée, n’indique
que vaguement la position géographique de cette île importante ; mais
Scylax, plus précis, s’exprime de manière à ne nous laisser aucun doute
sur sa situation. « Entre _Petras parvus_, dit-il, et la Chersonèse,
distants d’une journée de navigation, sont les îles _Aëdonia_ et
_Platæa_, ayant chacune un port[67]. » On ne pourrait décrire avec plus
de clarté et de précision la partie du littoral qui nous occupe : je
trouve, en effet, une journée de navigation ou douze lieues de distance
entre les ruines situées auprès de _Magharat-el-Heabès_, qui
correspondent, comme nous l’avons dit, à _Petras parvus_, et _Ras-el-
Tyn_, l’ancienne Chersonèse. L’on voit également dans cet intervalle
l’île d’_Ain-el-Gazal_ et celle de Bomba, et cette dernière est peut-
être la seule de la Marmarique qui offre encore de nos jours un bon
mouillage[68].
A six heures de distance d’_Ain-el-Gazal_, les hauteurs de _Toubrouk_
contournent brusquement vers le sud ; selon les Arabes, elles se
prolongent jusqu’aux monts Cyrénéens, et forment, conjointement avec
eux, la vallée de _Temmimèh_, qui va en s’élargissant vers les bords de
la mer. Le milieu de la vallée est coupé par le sillonnement profond
d’un torrent ; d’après le même témoignage, il est formé en hiver par le
gonflement des ravins des montagnes de la Pentapole, et se jette, ainsi
que j’ai pu le remarquer, dans le golfe de Bomba, à la hauteur de l’île
du même nom.
Ce torrent est le même sans doute que la rivière _Paliurus_, qui, selon
Ptolémée[69], prenait sa source dans un lac situé dans l’intérieur des
terres. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer la cause de la
contradiction qui résulte des traditions anciennes comparées aux
observations modernes : cette contradiction n’est qu’apparente, et j’en
développerai plus tard les motifs.
Nous allâmes camper dans la même journée auprès du torrent encore à sec
dans cette saison. Son lit, large de trente à quarante mètres, et
principalement ses bords très-exhaussés, sont couverts d’une forêt de
tamarix atteignant quinze à vingt pieds de hauteur. Autour de ces arbres
se groupent une foule de plantes et d’arbustes parmi lesquels je
distinguai des soudes frutescentes, des éphèdra, et plusieurs sous-
arbrisseaux presque tous propres aux terres salées.
C’est probablement du côté occidental de _Temmimèh_ qu’il faudrait
chercher les vestiges du temple d’Hercule cité par Strabon[70], et
auprès de l’embouchure même de ce torrent, le bourg _Paliurus_, qui
aurait partagé avec le port Ménélas, suivant Mannert[71], l’honneur
d’être le chef-lieu d’un troisième nome libyque. Des pasteurs me dirent
que l’on voyait sur cette partie de la côte quelques traces de ruines,
mais sans monument encore debout. L’épuisement et les maladies de
presque toutes les personnes qui m’accompagnaient, ne me permirent pas
de les quitter pour vérifier ces indications et explorer ces lieux
intéressants.
L’aspect de l’_Ouadi-Temmimèh_ confirme la description que les anciens
nous ont laissée d’_Aziris_, de ce canton où les colons grecs
séjournèrent si long-temps, et où ils bâtirent une ville dans les temps
mêmes que le mont _Cyra_ était encore habité par des hordes nomades.
Hérodote[72] nous apprend que ce lieu était situé vis-à-vis de Platée,
entre une rivière et des collines toujours vertes ; on voit en effet la
partie occidentale de _Temmimèh_ bornée d’un côté par les premiers
échelons boisés des monts cyrénéens, et de l’autre par le torrent que je
viens de décrire. Ce torrent, par son lit spacieux, rappelle de même la
_rivière considérable_[73] que le périple anonyme[74] place auprès de
_Nazaris_, nom qui n’est évidemment qu’une corruption de celui
d’_Aziris_. Enfin nous trouverons une nouvelle et importante preuve de
concordance dans un renseignement de topographie végétale, transmis
encore par le père de l’histoire[75], et confirmé par Scylax[76].
Suivant ces auteurs, le _sylphium_ ne commençait à croître qu’au-delà de
l’île Platée. Hérodote détermine même les limites occidentales où cesse
de croître cette plante ; j’aurai bientôt l’occasion de prouver la
grande exactitude de cette autre indication. Je dois maintenant me
borner à faire remarquer que, dans toute la Marmarique, je n’avais
trouvé aucune plante qui offrît la moindre ressemblance avec la
description que les anciens nous ont laissée du _sylphium_ ; tandis que,
dès que j’eus franchi les sommités qui dominent _Ras-el-Tyn_, la grande
Chersonèse des anciens, je vis fréquemment une espèce d’ombellifère,
_laserpitium derias_, dont l’identité avec le _sylphium_ a déja été
appréciée[77].
Quoique ce canton fût abondamment pourvu d’eau une grande partie de
l’année, cependant, pour remédier à la sécheresse de l’été, les anciens
habitants avaient creusé et revêtu de belles assises plusieurs citernes
le long des bords du _Temmimèh_, afin de profiter, pour les remplir, des
débordements annuels du torrent. Les Arabes, qui apparemment n’ont pas
compris ce motif, ont laissé exhausser les bords du torrent, et combler
par conséquent la plupart des anciennes citernes ; pour suppléer à cette
perte, ils ont eu l’habileté de creuser dans son lit même, formé de
terres salées, des fosses qui n’ont que le médiocre inconvénient de
rendre l’eau presque impotable, et qui se changent même tout-à-fait en
salines à quelque distance des bords de la mer.
Nous voici arrivés aux limites de la Marmarique[78]. Les ressources que
les citernes présentent à l’habitant actuel de cette région peu
favorisée du ciel, et l’utilité bien plus grande qu’elles acquirent en
des temps plus reculés et sous des hommes plus industrieux, m’engagent à
réunir quelques observations sur la différente manière dont elles furent
creusées ; cette différence nous offrira celle de leur origine.
Ces excavations, selon la nature du sol où elles ont été faites, sont ou
creusées dans le roc vif, ou bien revêtues d’assises régulières, ou
simplement étayées par des pierres brutes.
J’ai cru reconnaître celles qui appartiennent aux Grecs et aux Romains,
tant à leurs grandes dimensions qu’à la perfection du travail. Celles-ci
sont toutes revêtues d’un ciment ordinairement plus dur que la roche
même sur laquelle il est posé ; elles sont quelquefois divisées en
plusieurs pièces, et le plus souvent soutenues par un ou plusieurs
piliers de construction ou taillés dans le roc. Leurs ouvertures sont
rondes, elliptiques ou carrées ; mais une de ces formes fut toujours
tracée d’une manière régulière.
Celles qui m’ont paru appartenir aux Arabes anciens et modernes, à
quelques exceptions près, sont rondes ou anguleuses et d’un travail
d’autant plus grossier qu’il paraît être plus récent ; elles sont toutes
à une seule pièce, dépourvues de ciment et de piliers de soutien, du
moins celles que j’ai examinées. En un mot, ces dernières seront mieux
désignées par le nom de puits, puisqu’elles sont plutôt creusées pour
atteindre les eaux souterraines, que destinées, ainsi que les
précédentes, à servir de vastes bassins pour recueillir les eaux des
pluies.
D’après ces observations, je citerai comme citernes grecques et romaines
celles d’_Abousir_, _Benaïeh-Abou-Selim_, _Ghefeirah_, _Asambak_,
_Zarghah_, _Zemlèh_, _Daphnèh_, _Klekah_ et _Temmimèh_.
Les Sarrasins, dont l’intention fut bien plus d’assurer les
communications par le littoral et d’y établir des points de défense que
de fertiliser les terres, ont ordinairement creusé leurs puits
immédiatement sur les bords de la mer et surtout auprès des châteaux
qu’ils y élevèrent : de ce nombre sont les puits que l’on voit à
_Lamaïd_, _Bourden_, _el-Heyf_, _Boun-Adjoubah_, _Chammès_ et
_Ladjedabiah_ ; ceux d’_el-Hammam_, d’_Abdermaïn_, de _Thaoun_, et
autres, plus éloignés du rivage, paraissent aussi plus modernes.
* * * * *
[Note 56 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SALLUST. de Bell. Jug. c. 19.]
[Note 57 : Autrement dits _tabls_, espèces de tambourins.]
[Note 58 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 67.]
[Note 59 : _Nerium oleander_.]
[Note 60 : _Djédid_ veut dire neuf, construit récemment.]
[Note 61 : L. I et l. XVII, § 17.]
[Note 62 : Voyez MICHAUD, Hist. des Crois. t. VII, p. 752.]
[Note 63 : C’est le seul que j’aie vu dans toute la Marmarique.]
[Note 64 : SYNESII Epist. 104.]
[Note 65 : M. MANNERT (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
pag. 105), tout en observant que Synesius n’indique pas la position de
_Bombæa_, place néanmoins ces souterrains dans la partie méridionale de
la Pentapole. Je ferai remarquer plus tard à ce savant critique, qu’à
quelques lieues de distance des hautes terrasses qui bordent cette
région au nord, on ne trouve plus, en s’avançant dans l’intérieur des
terres, d’autres excavations dans la roche que des citernes, qui ne
sauraient en aucune manière convenir à la description que Synesius fait
de _Bombæa_.]
[Note 66 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 67 : SCYL. Cary. Perip. (édit. Voss. p. 45). Plusieurs géographes
anciens, et parmi les modernes d’Anville, placent, il est vrai, l’île
_Aëdonia_ ou _Aëdonis_ à celle connue actuellement sous le nom de Bomba,
et ne font pas même mention de Platée, que je fais correspondre à cette
dernière. Indépendamment des inductions topographiques et botaniques que
je vais exposer sur le même sujet, il faut aussi considérer que l’île de
Bomba est la seule à l’orient de Cyrène, qui paraisse susceptible
d’avoir été long-temps habitée. Je trouve d’ailleurs un grand appui à ce
rapprochement dans l’autorité du savant M. Mannert, qui place également
Platée à l’île de Bomba. (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
pag. 39.)]
[Note 68 : Les Arabes m’ont assuré qu’ils avaient vu souvent des navires
abrités auprès de ces îles, particulièrement auprès de celle de Bomba.
Les Maltais, avant de faire leur commerce de bestiaux avec les Arabes de
Barcah, par Ben-Ghazi, le faisaient par le golfe de Bomba. J’ajouterai
que, durant mon séjour à Cyrène, un corsaire grec fit une descente sur
la côte du golfe, et enleva tous les troupeaux qu’il trouva dans les
environs.]
[Note 69 : CELLAR. Geogr. ant. tom. II, p. 75.]
[Note 70 : L. XVII, § 17.]
[Note 71 : Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. 2, p. 19.]
[Note 72 : L. IV, 157.]
[Note 73 : L’habitude qu’avaient les anciens de donner le nom de rivière
à des torrents et même à de simples ruisseaux est suffisamment connue.]
[Note 74 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 75 : L. IV, 169.]
[Note 76 : SCYLAX, édit. Voss. p. 45.]
[Note 77 : Voyez le rapport des commissaires de la Société de Géographie
sur mon Voyage, dans les nouvelles Annales des Voyages, t. XXX, avril
1826, p. 103.
Un savant Italien qui a traduit ce rapport en y ajoutant des notes
(Antologia, septembre 1826), appuie le doute que j’ai d’abord manifesté
sur l’identité du _sylphium_ des anciens avec mon _laserpitium derias_,
doute que je ne me suis réservé qu’afin de ne point renverser de mon
autorité privée les traditions de quelques écrivains de l’antiquité
relativement à la situation qu’ils assignent à cette plante.
C’est au célèbre géographe dont nous déplorons la perte toute récente,
c’est à feu M. Malte-Brun que j’ai laissé le soin de concilier
l’invraisemblance que la nature du sol oppose aux récits de ces auteurs.
Cette invraisemblance, il l’a expliquée avec la judicieuse et profonde
critique qui accompagne tous ses écrits. Quant à moi, je suis porté à
insister fortement sur cette identité ; j’en exposerai les raisons dans
la seconde partie de cette relation, en développant tous les faits qui
concernent cette plante, et que je n’ai indiqués que très-légèrement
jusqu’ici.]
[Note 78 : Les auteurs anciens sont peu d’accord sur les limites qu’ils
donnent à la Marmarique et à la Cyrénaïque. Le nom de la première de ces
contrées, inconnu au père de l’histoire, figure dans les écrivains
postérieurs, d’abord comme donné collectivement aux peuplades qui
l’habitaient, et ensuite chez d’autres comme désignant la contrée elle-
même. Parmi les premiers, Scylax place les Marmarides entre le bourg
_Apis_ et les Hespérides ; Pline entre _Parætonium_ et la grande Syrte,
et Strabon leur fait occuper tout le pays compris entre la partie
méridionale de Cyrène, l’Égypte et l’Oasis d’Ammon.
Parmi les seconds, Ptolémée donne le nom de Marmarique à la contrée
située entre le nome libyque et la ville de _Darnis_ ; Agathemère fait
commencer également la Marmarique à la Pentapole et l’étend jusqu’à
l’Égypte, sans en excepter le nome de Libye.
Les limites de la Cyrénaïque offrent plus d’indécision encore ; selon
Strabon, Pomponius et Solin, elle occuperait tout l’espace compris entre
le _Catabathmus_, les autels des Philænes et l’Oasis d’Ammon. Pline lui
donne les mêmes limites que ces auteurs à l’orient, mais il prolonge son
étendue vers l’occident jusqu’à la petite Syrte ; Éthicus, au contraire,
adopte leurs limites occidentales, mais il prolonge celles de l’orient
jusqu’à _Parætonium_. Enfin, Isidore de Séville lui donne pour confins
la grande Syrte et le pays des Troglodytes à l’occident, l’Éthiopie au
midi, et l’Égypte à l’orient, et il divise cette vaste région, de nom
seulement, en Libye Cyrénaïque et en Pentapole. Sans me perdre dans le
dédale qu’offrent des opinions si contradictoires, mais afin de mettre
quelque ordre dans la description de ces contrées, j’ai adopté les
limites que leur assigne Agathemère. Ainsi j’appellerai Marmarique la
contrée située entre l’Égypte et les montagnes de la grande Chersonèse,
le _Ras-el-Tyn_ actuel ; et la Cyrénaïque suivra à l’ouest jusqu’au fond
du golfe de la Syrte. J’ai cru ces limites préférables, en ce qu’elles
paraissent être indiquées par la nature elle-même.]
* * * * *
CHAPITRE IV.
Coup-d’œil sur l’histoire naturelle de la Marmarique. — Dénombrement des
différentes familles de la tribu des _Aoulâd-Aly_. — Leurs mœurs et
leurs usages.
Avant de franchir les hautes montagnes de la Pentapole Cyrénaïque, et
d’entrer dans une région nouvelle, où les monuments rivalisant avec la
nature, nous offriront à chaque pas des effets pittoresques à décrire et
d’intéressants souvenirs à rappeler ; arrêtons-nous aux limites posées
par la nature entre deux contrées si différentes, et jetons un dernier
coup-d’œil sur celle que nous venons de parcourir. Ce nouvel examen sera
le résumé et le complément des observations éparses dans les chapitres
précédents.
§ Ier.
_Histoire naturelle._
Tout le pays compris entre Alexandrie et le golfe de Bomba, occupe une
étendue de cent cinquante-six lieues de l’est à l’ouest, c’est-à-dire,
depuis le 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ de longitude à l’orient du
méridien de Paris.
La partie septentrionale de cette région forme une lisière de terres
cultivables qui côtoie les bords de la mer et ne se prolonge que sur un
espace de dix à quinze lieues au plus vers le sud.
En suivant cette direction jusqu’à l’Oasis d’Ammon, on ne trouve plus
qu’un désert aride où l’on rencontre à peine de temps en temps quelques
îlots de terres salées, dont l’image a été si ingénieusement rendue par
le géographe philosophe de l’antiquité[79].
Des collines dont la hauteur s’élève progressivement en s’éloignant des
bords de la mer, croisent en tout sens cette lisière de terres,
alternent avec des plaines, et donnent quelquefois passage à des
torrents qui s’écoulent de leur sein en hiver et se rendent dans la mer.
D’_Abousir_ à la petite _Akabah_, le rivage est généralement côtoyé par
une digue de sables blanchâtres qui s’avance très-loin sous les eaux, et
occasionne des bas-fonds dangereux pour l’abordage des navires. Cette
digue est quelquefois interrompue et remplacée par les prolongements
rocailleux des collines et de leurs contre-forts.
De la petite _Akabah_ en suivant à l’ouest, la côte devient plus
inégale, et présente en plusieurs endroits des flancs escarpés contre
lesquels viennent se briser les flots de la mer. Dans cette partie du
littoral plus encore que dans la précédente, on aperçoit de nombreux
enfoncements qui ont dû servir, en des temps plus reculés, de ports ou
de simples abris aux navires ; mais les sables dont ils sont comblés, et
les envahissements de la mer, les ont privés en majeure partie de leur
utilité, et ce n’est que dans les endroits rocailleux qu’ils ont pu
conserver les vestiges de leur ancienne forme.
Le sol de la Marmarique atteste partout de grandes révolutions
physiques, ainsi que son état de dévastation offre l’image des
révolutions humaines. Les coquillages marins incrustés dans le roc, les
madrépores épars sur les collines, les basaltes et les granits roulés
sur des terrains secondaires, enfin l’assemblage de minerais de
différente nature et le désordre de leur disposition, tel est le
caractère général que présente cette contrée.
Le voyageur éprouve en la parcourant une impression pénible ; la
continuelle nudité des lieux lui rend plus sensibles l’anéantissement
des villes et la disparition de leurs habitants ; il ne voit devant lui
que plaines grisâtres et collines arides ; il s’avance, et c’est
toujours le même aspect ; et au milieu de ce vaste tableau sans vie
comme sans couleur, à peine si la présence de l’homme lui est indiquée
par le bêlement lointain des troupeaux et les taches noirâtres des
tentes arabes.
Dans la vallée maréotide, le grès se voit plus souvent que le calcaire ;
en poursuivant vers l’ouest jusqu’à l’_Akabah-el-Soloum_, le calcaire
domine et devient souvent coquillier, ou bien il est uni avec le grès.
On rencontre, mais rarement, dans quelques ravins des couches de quartz,
et du spath calcaire en lames.
Le terrain compris entre l’_Akabah-el-Soloum_ et le golfe de Bomba, en
partie plus élevé que le précédent, comme nous l’avons fait remarquer,
en diffère néanmoins très-peu pour la nature du sol. Des masses de grès
sont pour ainsi dire entées sur du calcaire, et quelquefois une vallée
présente le contraste de deux collines rapprochées et de formation
différente.
Les terres, généralement argileuses, ne sont point défavorables à
l’agriculture : les lieux les plus fertiles sont les bas-fonds qui
entretiennent plus long-temps l’eau des pluies, et les plateaux formés
par des collines que leur élévation garantit de l’invasion des sables.
Partout où les murs rocailleux et les contre-forts qui courent de l’est
à l’ouest, laissent un passage par leur absence ou leur peu d’élévation,
les sables poussés par les vents du sud viennent s’unir aux terres et
prolongent quelquefois leur envahissement jusqu’aux bords de la mer.
L’uniformité du sol rend la végétation peu variée ; les mêmes espèces de
plantes, à quelques-unes près, se retrouvent dans toute la Marmarique.
Mais celles que l’on y voit en plus grand nombre, et qui caractérisent
pour ainsi dire ce littoral par leur continuel aspect, sont, le long des
bords de la mer, et auprès des lacs d’eau salée : l’_ephedra_, la
nombreuse famille des soudes, parmi lesquelles on voit constamment la
_salsola vermiculata_ qui s’élève en arbrisseau. Une espèce ligneuse du
genre arthémise, appelée _chéah_, s’étend depuis la petite _Akabah_
jusqu’au golfe de la Syrte, et suit la partie méridionale des terres
cultivables. Le _scilla maritima_ parcourt la même distance, mais sur la
partie la plus fertile, celle qui est entre les bords de la mer et les
confins des terres. Sa hampe persistante et alongée hérisse généralement
les plaines ; sèche, elle sert de combustible aux habitants, et verte,
elle récrée la vue par ses fleurs blanches et disposées en grappe
terminale.
On trouve fréquemment dans cette même partie des terres où croît le
_scilla_, une espèce de _rubia_, dont la tige est peu rameuse, mais
très-frutescente. Ces deux plantes rappellent singulièrement ce que nous
apprend Hérodote[80] sur les logements portatifs des Libyens, qui
étaient faits en asphodèles entrelacés avec des joncs, et sur l’usage
qu’avaient leurs femmes de teindre en rouge de garance les peaux de
chèvre qui leur servaient de vêtements.