mis que trois heures et demie (marche de caravane) pour me rendre des
premières ruines aux secondes ; ce qui correspondrait tout au plus à
quatre-vingts stades de six cents au degré ; néanmoins, comme les
distances calculées par les heures de marche sont sujettes à des
variations, et que Strabon a quelquefois employé des stades d’une plus
grande étendue, je ne crois point que cette légère différence puisse
empêcher de reconnaître l’emplacement d’_Apis_ dans les ruines de _Boun-
Adjoubah_.]
[Note 55 : Troisième Cli. p. 93.]
* * * * *
CHAPITRE III.
_Akabah-el-Soloum_. — Plateau de _Za’rah_. — Accueil des _Harâbi_. —
Vallée de _Daphnèh_. — Canaux d’irrigation — _Toubrouk_. — _Bombæa_. —
Platée. — _Aziris_. — Citernes.
Une vallée d’une heure de largeur côtoie l’_Akabah-el-Kébir-el-Soloum_,
_Catabathmus magnus_ des anciens. Les eaux qui s’écoulent en hiver de la
montagne entretiennent dans cette vallée une végétation abondante ;
aussi est-elle couverte dans toutes les saisons de nombreux camps
d’Arabes.
Mais cette cause n’est point la seule qui rend ce lieu si habité ; le
_Catabathmus_ qui, selon plusieurs auteurs, séparait l’Égypte de la
Cyrénaïque, et du temps des Romains, l’Afrique de l’Asie[56], forme
encore aujourd’hui un canton qui sépare les états de Tripoli de ceux
d’Égypte.
J’ai déja dit, il est vrai, que ces limites étaient fixées plus à l’Est
à _Boun-Adjoubah_ ; tels sont les renseignements que j’ai recueillis ;
néanmoins selon M. Scholz, il faudrait les placer à la grande _Akabah_.
Ces différences dans les rapports que nous ont faits les Arabes n’ont
rien de bien surprenant, puisque la prétendue suzeraineté des deux
Pachas dans ces déserts consiste beaucoup plus dans le titre que dans la
réalité.
Quoi qu’il en soit de ces limites supposées, le canton de l’_Akabah_,
par sa situation si éloignée de la véritable action des deux
gouvernements d’Égypte et de Tripoli, sépare ces gouvernements par le
fait, puisqu’elle assure à ses habitants une indépendance absolue.
« Voilà, me dit mon guide _Hadji-Salèh_, le principal motif qui attire
dans cette vallée un si grand nombre d’Arabes. Il en est même qui
choisissent cette retraite pour se soustraire à la vengeance de leurs
ennemis ; d’autres viennent y jouir de l’impunité des crimes commis, ou
bien épier l’occasion d’en commettre de nouveaux ; enfin, ajouta-t-il,
la plupart des habitants de l’_Akabah_, depuis un temps immémorial, sont
des transfuges de diverses tribus, qui rendent ce passage redoutable
pour toutes sortes de voyageurs. »
Ce fut là en effet que le général Minutoli vit échouer ses projets ; ces
Arabes, sous le vain prétexte que lui et les siens étaient des espions
du Pacha d’Égypte, les empêchèrent de poursuivre leur voyage. Cet
exemple, bien plus que les propos de mon guide, était susceptible de
m’inspirer de l’inquiétude. Nous n’étions qu’à une heure de distance de
la montagne ; la nuit était obscure et pluvieuse ; et la lueur des feux
que j’apercevais de temps en temps dans le lointain, attestait la
présence des hommes qui allaient bientôt décider du sort de mon
entreprise. Enfin la clarté du jour vint mettre un terme à mon
impatience ; j’encourageai mes domestiques par de légers présents, et
bien résolu à tout braver plutôt que de reculer, je m’avançai vers le
passage si redouté.
Je n’introduirai point le lecteur au milieu des camps de ces Arabes, je
ne le ferai point assister aux délibérations tumultueuses qui eurent
lieu à mon sujet ; je ne lui rappellerai point mes angoisses en me
voyant en butte à l’incrédulité du fanatisme et aux exigeantes
spéculations de l’intérêt. De pareils détails, occasionnés par des
circonstances bien rares dans ces déserts, sont étrangers aux mœurs
habituelles de ses habitants ; dès-lors ils deviennent tout-à-fait
personnels au voyageur, et par conséquent oiseux pour le public éclairé.
Il me suffira de dire que la simplicité de mon costume, mon isolement,
ma confiance, et peut-être même ma fermeté, obtinrent de ces hommes
farouches ce qu’une escorte imposante et de grands titres n’avaient pu
obtenir : on me permit de franchir l’_Akabah_.
Ma caravane avait déja traversé la vallée ; M. Müller, que sa maladie
retenait sur le chameau, était dans une grande anxiété pendant mon
absence ; dès que je fus de retour auprès de lui, ses yeux abattus se
ranimèrent pour me témoigner le plaisir que mon succès lui faisait
éprouver. Satisfait d’avoir été plus heureux que mes prédécesseurs, je
formai des vœux pour le rétablissement de la santé de mon compagnon de
voyage ; le ciel ne les exauça que bien tard ! et ce ne fut qu’après de
longues souffrances, après avoir été aux portes du tombeau, que M.
Müller retourna miraculeusement à la vie, au milieu même des privations
du désert !
Nous mîmes une heure à monter l’_Akabah el Soloum_, par un chemin formé
dès la plus haute antiquité. Il est bordé, en grande partie, d’immenses
rochers, dont le ciseau a quelquefois fait disparaître les angles trop
saillants qui obstruaient le passage.
Cette montagne s’élève par ondulations d’une hauteur progressive, ou
bien elle présente des flancs escarpés que le chameau gravit avec peine,
quoiqu’on ait essayé d’en adoucir la pente. La roche est généralement de
calcaire compacte et coquillier ; des masses de grès se trouvent isolées
sur le calcaire, ou bien le calcaire est uni avec le grès. Des arbustes
qui commençaient à se revêtir de leur feuillage couvraient les endroits
terreux, et remplissaient les crevasses des rochers. Ce fut là que je
vis, pour la première fois dans ce voyage, des bouquets de lentisques et
de genêts.
Il n’était sorte de soins que je n’eusse employés jusqu’alors pour
préserver de tout accident le seul baromètre que je possédasse ;
malheureusement, dans le désordre qu’occasionna la chute d’un chameau,
il fut brisé contre un rocher. Quoique ce baromètre fût très-mal
construit, sa perte me causa d’autant plus de peine, qu’elle était
irréparable, et qu’elle occasionna dans le résultat de mes observations
ultérieures une lacune qui ne put être remplie par des calculs d’estime
toujours hypothétiques.
La montagne de l’_Akabah_ me parut avoir environ 900 pieds d’élévation ;
elle commence immédiatement aux bords de la mer, d’où elle se dirige au
S.-S.-E., pour aller joindre les hauteurs qui côtoient l’Oasis d’Ammon.
Au sommet s’étend un plateau de treize heures d’étendue du S.-E. au
N.-O. ; quoique les terres n’y diffèrent point par la végétation et la
couleur de celles de la petite _Akabah_, elles sont néanmoins plus
fertiles et plus généralement cultivées. C’est de là que vient le nom de
_Za’rah_, champ, que les Arabes donnent à ce plateau. En le parcourant
nous passâmes fréquemment auprès de grands campements de pasteurs ; les
travaux agricoles mettaient tous ces Arabes en activité, et variaient un
peu la monotonie du tableau que nous avions eu presque toujours sous les
yeux.
S’il est une époque dans l’année susceptible de distraire ces hommes de
leur sérieux habituel, c’est celle, comme nous l’avons observé, où le
sol ingrat qu’ils habitent reprend un peu de vie et de fraîcheur qui
doivent être si passagères. Dans les climats plus favorisés du ciel, où
chaque saison produit ses fruits, le moment des récoltes a dû être celui
des réjouissances, puisque l’une succède à l’autre, et que l’on a
toujours devant soi un nouvel espoir suivi de nouveaux biens.
Il n’en est pas de même dans la Marmarique : la terre, avare de ses
dons, ne produit qu’une fois dans l’année, et pour des moments de courte
durée. Dès qu’elle a accordé à l’homme ce faible secours, aussitôt elle
se décolore ; tout dépérit : les troupeaux errants, cherchent dans
quelques coins des vallées, le petit nombre de végétaux échappés à
l’ardeur du soleil. Alors, tandis que nos vergers se couvrent de fruits,
tandis que les vendangeurs parcourent nos coteaux, l’habitant de cette
contrée ne voit autour de lui qu’une nature muette et frappée de
mortalité ; il languit dans sa tente, et cherche à tromper ses ennuis
par des récits fabuleux ou des lectures pieuses.
Ces Arabes profitent aussi des moments où la végétation se renouvelle
pour célébrer leurs fêtes de famille. Durant une de mes excursions dans
la grande plaine de _Za’rah_, je fus témoin d’une de ces fêtes qui
m’intéressa par sa nouveauté : je vis une jeune épouse, montée sur une
espèce de tréteau que l’on avait assujetti sur deux charrues traînées
par des juments. Une mesquine couronne de seneçons, emblème de la
stérilité du sol, fixait sur sa tête un grand mouchoir en soie bariolé
de couleurs éclatantes, qui tombait en replis sur ses épaules. Une
musique bruyante, produite par de gros coquillages de mer et des
_ghandours_[57], précédait la nouvelle mariée, et parcourait avec elle
en triomphe les tentes des familles alliées ou amies. Quelques cavaliers
entouraient le cortége ; ils représentaient une petite guerre, en
poussant à toute bride leurs juments les unes contre les autres, et
faisant de fréquentes décharges de leurs armes à feu.
A part le plaisant effet que produisait le grotesque attirail du char
triomphal, ces images de guerre autour d’une jeune épouse, cette joie
tumultueuse sans gêne comme sans désordre, me donnèrent une juste idée
des mœurs à-la-fois simples et belliqueuses de ces nomades.
Tandis que nous continuions à parcourir la plaine de _Za’rah_ en nous
dirigeant vers le nord-ouest, j’aperçus dans le lointain, aux bords de
la mer, un port spacieux que les Arabes nomment _Marsah-Soloum_, et qui
me paraît être celui de _Panormus_, où Ptolémée fait terminer le nome
Libyque[58], et qu’il place du côté occidental de la vallée du
_Catabathmus_. Dès que nous fûmes arrivés à l’extrémité ouest de cette
plaine, nous trouvâmes plusieurs puits creusés avec soin dans le roc à
une très-grande profondeur. Ces puits, d’origine antique, sont garnis à
leurs bords de petits bassins creusés également dans le roc, mais qui
paraissent, à cause de la grossièreté du travail, appartenir à une
époque plus moderne.
De _Biar-Zemlèh_, nous descendîmes le plateau de l’_Akabah_, beaucoup
moins élevé du côté occidental et d’une pente plus douce. Dix minutes
nous suffirent pour arriver du sommet à la base. Là, nous entrâmes dans
la vallée de _Daphnèh_, formée d’un côté par la même chaîne des
montagnes de l’_Akabah_, qui se prolonge par sinuosités dans l’ouest, et
de l’autre par une ramification de petites collines décrivant une ligne
parallèle à ces montagnes.
Au-delà de la plaine de _Za’rah_, on ne trouve plus les _Aoulâd-Aly_ ; à
_Daphnèh_ commence la nombreuse tribu des _Harâbi_, les guerriers, qui
habitent exclusivement toute la Pentapole Cyrénaïque. Dès que ma
caravane eut pénétré dans la vallée, nous vîmes tout-à-coup, en
détournant un de ses coudes, une si grande réunion de tentes, que nous
eûmes lieu d’en être surpris. Serrées les unes contre les autres, elles
tapissaient les flancs de la vallée, et formaient une haie, au milieu de
laquelle nous étions forcés de passer. Une grande agitation paraissait y
régner : me rappelant alors la mauvaise réputation des _Harâbi_, je fis
placer mes Nubiens à côté des effets les plus précieux, et précédant ma
caravane de quelques pas, je m’approchai non sans anxiété du défilé
inévitable. J’aperçus bientôt plusieurs cheiks qui montèrent à cheval et
se dirigèrent sur nous, suivis d’une foule d’autres Arabes à pied. Selon
l’usage admis dans le désert, lorsqu’il y a sujet de méfiance entre deux
caravanes qui se rencontrent, elles s’arrêtent à une certaine distance
entre elles, et des parlementaires s’avancent des deux côtés, pour
s’informer de leurs intentions réciproques. C’est ce que nous fîmes :
_Hadji-Salèh_, mon guide, et un des _Harâbi_, s’avancèrent dans l’espace
qui nous séparait.
Durant cette entrevue, trop éloigné pour entendre leurs paroles,
j’examinais attentivement leurs gestes : ils furent d’abord très-
animés ; je vis ensuite les deux envoyés se rapprocher et remettre leurs
fusils sur le dos ; ce fut pour moi le signal de la paix. Je m’empressai
aussitôt d’aller joindre les cheiks, et j’appris qu’une guerre violente
existait entre eux et une tribu voisine ; plusieurs meurtres avaient été
commis, jusqu’alors ils en étaient les victimes, et ils s’étaient réunis
en nombre considérable pour se venger d’une manière éclatante de leurs
ennemis.
Ils me dirent que le bruit de mon voyage s’était répandu jusque chez
eux ; ils s’étonnèrent de ce que j’osais pénétrer avec aussi peu de
monde dans leur contrée ; ils accusèrent ma hardiesse d’imprudence, et
me firent sentir que je dépendais totalement de leur volonté. « Mais
dans ce moment, reprit le plus âgé d’entre eux, la vengeance seule nous
a rassemblés, nous voulons le sang de ceux qui ont tué nos frères ;
ainsi, poursuis ton chemin et que Dieu te protége ; » puis s’apercevant
qu’il s’était trompé : « Si toutefois, ajouta-t-il, Dieu peut protéger
un chrétien ! »
Je ne me permis pas la moindre observation sur ce compliment, et
m’estimant heureux que leurs dispositions vengeresses ne s’étendissent
pas jusques à nous, je les remerciai avec sang-froid de leur bon
accueil, et nous nous empressâmes de les quitter. Cette rencontre me mit
à même d’apprécier la différence de mœurs qui existait entre les
_Harâbi_ et les paisibles _Aoulâd-Aly_, et me fit dès-lors entrevoir
tous les dangers qui allaient nous entourer.
Les terres de la vallée de _Daphnèh_ sont d’une couleur plus obscure et
paraissent plus fertiles que celles des cantons précédents. La
végétation plus variée, est généralement herbacée dans la plaine, mais
plus active et plus forte dans les ravins. Depuis que nous étions entrés
dans la vallée, je cherchais à m’expliquer la cause de sa dénomination,
lorsque j’aperçus enfin quelques bouquets de _nerium_[59] parmi les
fentes des rochers. Ce joli arbuste, quoique très-rare maintenant dans
ces lieux, y paraît cependant indigène. Sans doute il y croissait
autrefois en plus grande quantité ; les anciens habitants l’auront
multiplié dans leurs champs, ils en auront embelli leurs demeures ; et
ces habitants durent être très-nombreux, puisque les vestiges de ruines
sont si multipliés dans cette vallée, qu’elle paraît avoir été couverte
de villages et de hameaux.
C’est à _Daphnèh_ surtout, et dans ses environs, que l’art a redoublé
d’efforts pour aider la nature. Partout on y aperçoit des restes de
canaux d’irrigation ; ils sillonnent la plaine en tous sens, ils
serpentent sur les flancs des collines et de la montagne. Dans ces
derniers endroits, on les voit se diriger, tantôt perpendiculairement,
tantôt horizontalement, selon qu’ils furent destinés à conduire les eaux
des pluies dans les citernes, ou des citernes dans les champs. J’ai vu
de ces canaux disposés comme des rayons dont le centre commun est un
bas-fond ; j’en ai vu suivre parallèlement les rives d’un petit vallon,
pour aller, sans doute autrefois, arroser les champs plus éloignés d’un
industrieux agriculteur. J’en ai vu d’autres se ramifier comme les
rigoles de nos jardins, afin de détourner le cours de l’eau, de le
prolonger ou de l’arrêter à volonté.
Quoique la vallée de _Daphnèh_ paraisse avoir été anciennement très-
habitée, je n’aperçus parmi les ruines qui la couvrent aucun reste de
monument remarquable. Le _Kassr-Djédid_, à l’entrée de la vallée, n’est
qu’une masure informe. Indépendamment de son aspect, son nom[60] indique
qu’il appartient à une époque moderne ; mais les fragments antiques
intercalés dans ses murs, et le puits qu’il renferme, prouvent que cet
édifice fut élevé sur l’emplacement et avec les débris d’un autre plus
ancien.
Je puis encore citer le _Kassr-Coumbouss_, situé sur le sommet de la
montagne, à six heures à l’ouest du précédent. Sa destruction est telle
que, non seulement on ne peut plus rien distinguer dans un amas de
pierres, forme à laquelle le monument est réduit ; mais que des débris
d’une origine bien différente y sont confondus pêle-mêle, de manière
qu’on voit les fragments d’un chapiteau grec ou romain à côté de ceux
d’une arabesque, et le tout est surmonté d’un bloc de pierre taillé en
guise de turban, indice certain d’un tombeau arabe.
De pareilles ruines plus que les autres provoquent involontairement la
réflexion.
A voir ces débris de plusieurs édifices qui eurent une destination si
différente, qui furent élevés par des peuples de mœurs et d’usages si
opposés ; à voir ces témoins des âges antiques, ces produits de diverses
civilisations, couverts ensemble de l’humble pierre des champs ; à les
voir réunis en un seul monceau, réduits à un sort commun pour former la
tombe d’un santon ! à voir un pareil tableau, on dirait que le temps en
rassembla les contrastes pour manifester sa puissance et se jouer du
sort des nations.
Quant à la cause historique de ce bizarre assemblage de ruines de
diverses époques, elle s’explique naturellement. Sans détailler ici mal
à propos la série des peuples qui se succédèrent dans cette contrée, à
ne compter que de l’invasion des Musulmans, ceux-ci durent se servir des
matériaux que leur offraient les monuments étrangers à leurs usages et
surtout à leur culte religieux. Ainsi, les princes arabes auront fait
démolir les temples et les autres édifices pour élever des mosquées et
des châteaux ; après eux, les Nomades finirent par tout détruire sans
rien bâtir, et les tentes ont remplacé les villes et les hameaux.
Après avoir marché, le 26 et le 27, durant neuf heures dans la vallée de
_Daphnèh_, dont l’axe est à l’O.-N.-O., cette vallée s’élargit, et les
deux chaînes d’élévations qui la forment prennent des directions
différentes. Celle de l’_Akabah_ se prolonge dans l’ouest, jusqu’aux
montagnes cyrénéennes, et la colline qui lui est opposée se perd en
ondulations vers le nord ; la partie du littoral où l’on entre alors
s’appelle _Dâr-Fayal_.
Le 28, tandis que ma caravane poursuivait sa route à plusieurs heures de
distance des bords de la mer, je la quittai pour aller visiter le port
de _Toubrouk_. Je traversai d’abord un sol très-inégal, entrecoupé de
ravins et de vallées, exhaussé de six cents pieds environ au-dessus du
niveau de la mer. Ensuite je descendis le revers septentrional de ces
hauteurs par un chemin qui dut servir autrefois de communication entre
les habitants de _Toubrouk_ et ceux de l’intérieur des terres.
Ce chemin est taillé avec soin dans le roc vif, et bordé de deux canaux
creusés aussi dans la roche, mais sur un plan plus élevé ; ses nombreux
contours et les escaliers larges et bas que l’on y trouve par
intervalles, en adoucissent tellement la pente, qu’on le descend très-
commodément à cheval.
Les Arabes me dirent que l’on voyait plus à l’est sur le même revers de
la montagne un autre chemin semblable à celui-ci. Si l’on pouvait se
fier à l’exactitude de ce rapport, cet autre chemin aurait conduit
probablement au port Ménélas, où aborda le prince grec dont il reçut le
nom, et qui rappelle aussi le fameux Agésilas, qui y termina sa
glorieuse carrière. Ce port, d’après les distances données dans les
périples, et principalement suivant Strabon[61], devait être situé aux
environs du cap _Ardanaxès_, nommé actuellement _el-Mellah_ ; il était
par conséquent plus rapproché de _Daphnèh_ que ne l’est _Toubrouk_, non
loin duquel je me trouvais. Cette proximité de _Daphnèh_ et de Ménélas
donne plus de vraisemblance au rapport des Arabes ; et leur témoignage,
joint à celui que j’avais sous les yeux, s’accorderait avec les indices
d’une nombreuse population que j’avais remarqués dans l’intérieur des
terres. Il fallait en effet que les relations de ses habitants avec ceux
des villes littorales fussent tellement actives dans l’antiquité,
qu’elles eussent rendu nécessaires deux chemins taillés, à si peu de
distance entre eux, dans le flanc de la montagne.
Entre ces hauteurs et les bords de la mer, est une bande de terre de
quinze à vingt minutes de largeur, sablonneuse et couverte en majeure
partie de soudes et d’euphorbes. Elle conserve à peu près cette distance
depuis l’_Akabah_ jusqu’à _Toubrouk_, et devient ensuite plus spacieuse
de ce dernier point jusqu’au golfe de Bomba. Les puits qu’on y rencontre
très-souvent engagent les voyageurs à préférer en été cette route à
celle qui suit les hauteurs qui la dominent.
En contournant les bords d’un joli port, dont le fond est de sable
blanchâtre couvert d’un lit d’algue, j’arrivai aux ruines de _Toubrouk_,
situées sur le prolongement rocailleux de la côte qui forme le port et
le préserve de tous les vents, excepté de celui d’est. Parmi des
entassements de pierres de taille et des débris de poteries, je ne pus
distinguer que des arcs détachés d’anciennes voûtes et des puits
comblés ; quelques tronçons de colonnes et des fragments de marbre et de
granit me prouvèrent l’antiquité de ce lieu, qui, selon les distances
données dans le périple de Scylax, correspondrait au bourg _Antipyrgus_.
Ces ruines sont entourées d’un mur construit en belles assises et d’un
état de conservation qui contraste avec la grande destruction de la
ville : il forme un carré irrégulier dont la plus grande longueur est du
S.-S.-E. au N.-N.-O. ; dans ce sens il a deux cent quarante-six mètres,
sur cent quarante du S.-O. au N.-E. Sur les côtés intérieurs de ce mur,
on voit des escaliers pris dans son épaisseur pour arriver au sommet ;
ils sont dirigés en sens divers, de manière à décrire entre eux des
lignes tantôt parallèles et tantôt divergentes (Voyez pl. V, fig. 6). Il
me parut hors de doute que cette enceinte était postérieure aux ruines
de l’ancienne ville, et qu’elle avait été élevée par les Sarrasins.
L’heureuse situation de _Toubrouk_ auprès d’un port bien abrité, aura
engagé quelque prince arabe à fortifier ce poste maritime. Si l’aspect
des monuments ne m’induit en erreur, je trouve une grande analogie pour
le genre de construction et le degré de conservation, entre l’enceinte
de _Toubrouk_, le _Kassr-Ladjedabiah_ et _Lamaïd_, trois édifices élevés
pour protéger le littoral. L’inscription de _Lamaïd_ atteste, comme je
l’ai déja fait remarquer, que ce château fut construit par les ordres du
fils du sultan Bibars. On sait que Bibars, en apprenant le débarquement
de saint Louis à Tunis, fit fortifier ses frontières et mettre divers
points de la côte libyque en état de défense[62]. Ce ne serait donc pas
beaucoup hasarder que d’attribuer à une époque approchante les
fortifications de _Ladjedabiah_ et de _Toubrouk_, qui ont tant de
rapports avec le château _Lamaïd_.
Dès que j’eus rejoint ma caravane, avant de descendre avec elle les
hauteurs qui de _Toubrouk_ s’écartent de la côte, je me rendis, en
suivant leur prolongement occidental, dans un lieu nommé _Klekah_, où,
parmi les ruines d’un petit bourg, on voit quatre massifs en briques
crues, conservant les restes d’un revêtement en pierres : ils sont
rangés symétriquement, de manière à former les quatre angles d’un grand
carré, dont le point central est occupé par un puits orné d’auges et
creusé dans le roc d’un grès schisteux.
Le mieux conservé a vingt-un mètres de chaque côté ; l’intérieur est
comblé de briques fondues par les pluies, et ne présente qu’une surface
concave et unie. Auprès de chacun de ces massifs est un immense bloc de
calcaire compacte, arrondi, percé au milieu et parfaitement semblable,
par la forme et les dimensions, à une meule de moulin. Ces massifs sont
indubitablement les restes de quatre tours, et peut-être que le petit
bourg où ils se trouvent, comme celui du mont _Catabathmus_, aura pris
dans l’antiquité le nom de _Tetrapyrgia_.
De _Klekah_ je descendis de nouveau les hauteurs de _Toubrouk_, et je me
trouvai dans une vallée spacieuse nommée _Ouadi-el-Sedd_.
De même que celle de _Daphnèh_, elle est côtoyée par deux collines de
hauteur inégale ; l’une, celle de _Toubrouk_, est composée de couches de
grès bariolées par les oxides, de différentes couleurs ; l’autre est en
calcaire très-dur et d’une couleur obscure à sa surface. Cette dernière,
moins élevée, suit les bords de la mer, et ne s’étend que sur un espace
de onze heures jusqu’auprès d’une anse que l’on peut considérer comme le
prolongement oriental du golfe de Bomba.