celle que nous a transmise Procope[24] sur le prétendu tombeau d’Osiris,
qui aurait été élevé à _Taposiris_, puisque, comme l’on sait, la
mythologie égyptienne plaçait le tombeau de ce dieu à Philæ, et que les
symboles de cette fable religieuse se trouvent encore de nos jours
représentés sur les monuments de cette île.
Je dirai plus, j’ai vainement cherché parmi les ruines d’_Abousir_
quelques vestiges des monuments de l’ancienne Égypte, je n’ai rien pu
découvrir qui en eût le caractère propre, et tout-à-fait distinctif.
Hors les ruines du temple, qui n’offrent que des rapprochements avec le
style égyptien, et que l’on ne peut faire remonter, ainsi que je l’ai
observé, au-delà des premiers Lagides, tout le reste est purement grec,
romain ou arabe.
Je soupçonnai alors, et je me convainquis par la suite, que les
Égyptiens n’avaient ni élevé des monuments, ni fondé aucune ville dans
la Marmarique avant d’être soumis aux Grecs, et que dans les temps
antérieurs à cette époque, ce pays ne devait être habité que par des
hordes errantes, et peut-être aussi par des Berbères et des Libyens-
Phéniciens.
L’histoire nous apprend que la Libye fut parcourue par Sésostris, et
deux fois occupée par les Perses. Mais le voyage, d’ailleurs fort
incertain, du héros égyptien, ne prouve l’établissement d’aucune
colonie ; quant aux expéditions de Cambyse et d’Aryandès, l’une dans
l’intérieur des terres, et l’autre dans le littoral, l’on connaît la fin
malheureuse de la première, et le stérile résultat de la seconde, qui se
borna à assouvir la vengeance de Phérétime.
Si les Égyptiens antérieurs à la conquête d’Alexandre eussent établi des
colonies et élevé des monuments sur ce littoral, on devrait en
apercevoir des traces ; la solidité extraordinaire de leur architecture
porte à le croire, et les emblèmes hiéroglyphiques dont ils l’ornaient
se trouveraient au moins empreints sur quelques débris.
On ne peut objecter que ces monuments soient tout-à-fait disparus ;
quels que soient les matériaux dont ils aient été formés, quel que soit
l’endroit où ils furent élevés, au milieu des déserts comme dans les
lieux habités, partout on en aperçoit au moins quelques traces ; et si
de nouveaux édifices eussent dévoré ceux des Égyptiens, la même raison
existe encore ; ici comme ailleurs les vestiges antiques s’apercevraient
sur les monuments plus modernes. Ces idées relatives aux monuments de
l’Égypte ancienne en inspirent d’autres qui ont rapport au caractère
général des ruines d’_Abousir_, caractère qui se reproduira constamment
dans les contrées que nous allons parcourir.
En Égypte, parmi les ruines d’anciens bourgs, si l’on aperçoit des
pierres, elles sont le plus souvent colossales ; la raison en est
qu’elles sont les débris de temples ou d’édifices publics ; mais ce qui
reste des simples habitations consiste toujours en massifs de briques
crues[25].
A _Abousir_ et dans toute la contrée qui suit à l’occident, les débris
d’anciennes habitations, jusqu’à ceux du moindre hameau, sont toujours
en pierres de taille, ordinairement de cinq à six décimètres
d’épaisseur, et jamais en briques.
La différence des matériaux de ces ruines explique celle des contrées où
elles se trouvent.
Les terres d’alluvion de la vallée du Nil, amollies annuellement par les
débordements du fleuve, offraient aux habitants des matériaux peu
coûteux et d’une exploitation bien facile pour élever leurs demeures. La
nature dans cette heureuse contrée va au-devant des besoins de l’homme,
lui prépare elle-même les choses les plus nécessaires à son existence,
et ne lui laisse que la peine de les recueillir.
Le sol de la Marmarique, dépourvu de ces avantages, ne put offrir à ses
habitants les mêmes facilités : ils durent extraire du flanc des
collines ou du sein de la terre les matériaux nécessaires pour élever
leurs habitations ; et en cela, comme en bien d’autres choses,
l’industrie créa ce que le sol refusait. Aussi aurons-nous bientôt
l’occasion de remarquer partout l’art empressé de seconder la nature ;
nous verrons de nombreux canaux sillonner les plaines, suivre la pente
des collines, et suppléer à l’absence des rivières en recueillant de
tous côtés les eaux du ciel pour les diriger dans de vastes et
nombreuses excavations souterraines.
_Abousir_ fait partie de l’_Ouadi-Mariout_, ou vallée Maréotide, canton
réputé dans l’antiquité par ses vignobles[26], et dont le territoire, au
temps de Macrizy, était couvert de jardins et de maisons qui se
prolongeaient jusqu’à la province de _Barkah_.
Dans l’espoir de découvrir dans cette vallée quelques vestiges de son
ancienne splendeur, le 8, tandis que ma caravane se dirigea sur
_Bourden_, puits situé à six heures à l’ouest d’_Abousir_, je la quittai
avec M. Müller pour aller faire une excursion dans l’intérieur des
terres.
Après cinq heures de marche, au sud-est, nous traversâmes les ruines
d’un ancien bourg, nommé _Boumnah_, où, parmi des tas de pierres, je
remarquai une construction ayant au fond une pièce cintrée, ornée de
deux colonnes. Ce monument, que je crois romain, offre les mêmes détails
que les nombreux _sirèh_, que l’on trouve si souvent et mieux conservés
dans la Pentapole, et sur la destination desquels j’exposerai par la
suite mes idées.
Entre _Abousir_ et _Boumnah_ sont encore d’autres vestiges d’anciens
villages, et les restes bien conservés d’un canal large d’un mètre,
formé de deux seules rangées de pierres revêtues intérieurement d’un
ciment rougeâtre.
De _Boumnah_ nous nous dirigeâmes vers le sud ; le pays que nous
parcourions est légèrement ondulé, et couvert de terres argileuses
partout susceptibles de produit : néanmoins une petite partie seulement
est cultivée en céréales par les Arabes _Sénenèh_, un des quatre corps
ou _bednat_, de la grande tribu des _Aoulâd-Aly_.
Les traces d’anciens bourgs, que nous rencontrions fréquemment,
indiquent, il est vrai, que ce canton a été jadis très-habité ; mais
leurs squelettes épars gisent sur des plaines immenses où règne une
silencieuse et triste nudité.
De ces bosquets, de ces jardins, mentionnés par l’historien arabe, il ne
reste pas le moindre indice ; bien plus, aucun arbre, même sauvage,
n’ombrage cette contrée ; la végétation y est généralement ligneuse,
mais jamais arborescente, même dans les enfoncements qui servent
d’écoulement aux eaux des pluies.
Le _Kassr-Ghettadjiah_, situé à dix heures au sud de _Boumnah_, répond
mal à la description pompeuse que les Arabes m’en avaient faite. C’est
une petite mosquée isolée dans les sables, et construite avec les débris
d’un ancien monument (Voy. pl. II, 1). Deux colonnes, l’une de porphyre
bleu, l’autre de granit rose, sont renversées au milieu de son enceinte
(Voy. pl. V, fig. 5). Au dehors on voit aussi d’autres tronçons de
colonnes, mais calcaires ; et à quelque distance de la mosquée on
aperçoit les traces d’un village arabe avec des restes de voûtes en
ogive.
La situation de _Ghettadjiah_, au milieu des sables, prouve un
empiétement du désert sur les terres cultivables. Cet empiétement
provient sans doute de la nudité actuelle de ces lieux, jadis couverts
d’arbres de toute espèce, et de l’absence de collines assez élevées pour
opposer une barrière à l’invasion des sables. Il est probable qu’après
quelques siècles encore, ces sables, poussés par les vents du midi,
continuant leur envahissement, finiront par couvrir les terres de la
vallée Maréotide pour aller s’unir aux flots de la mer[27].
Du _Kassr-Ghettadjiah_ nous fûmes rejoindre la caravane à _Bourden_, où
elle nous attendait ; en parcourant cette ligne, je vis encore d’autres
ruines nommées _Abdermaïn_, et _el Hammam_, mais je n’y trouvai rien de
remarquable.
Le 9, nous quittâmes _Bourden_, et allâmes camper dans la même journée à
_Lamaïd_, château sarrasin, situé aux bords de la mer, à six heures de
distance du lieu précédent.
J’ai été surpris, en lisant la relation du voyage de M. Scholz dans la
Marmarique, d’y voir désigner _Lamaïd_ sous le nom de Mosquée[28],
d’autant plus que le style, la distribution de ce monument, et
l’inscription arabe qu’on y remarque, prouvent irrévocablement sa vraie
destination.
En effet, le _Kassr-Lamaïd_ est divisé en deux étages ; il forme un
grand carré, dont chaque côté est flanqué d’une tour également à angles
droits : celle du sud donne entrée au château par une porte dont les
montants et le linteau sont en grosses masses de granit rose.
Ainsi que les châteaux forts du moyen âge, celui de Lamaïd avait une
seconde porte de clôture, immense dalle qu’on soulevait par des chaînes
en fer, à travers une coulisse pratiquée au-dessus de l’entrée du
château. Sur la façade étaient deux lions en ronde bosse posés sur une
corniche ornée d’arabesques ; on n’en voit plus que les restes défigurés
(Voyez pl. III). Mais ce qui rend les ruines de _Lamaïd_ intéressantes
pour l’histoire, c’est l’inscription suivante, sculptée en relief sur
une frise en forme d’ogive, et ornée d’arabesques d’un travail très-
soigné[29] :
بسم اللّه الرحمن الرحيم امر بابتنا هذه القلعة السعيد الولي السلطان
الاعظم الملك الظاهر ملك العرب مالك رقاب الامم ركن الدنيا والدين ابو
الفتح بيبرس قسيم امير المؤمنين اعزّ اللّه اثاره بيد العبد الفقير....
الغفور به احمد الطاهر اليغموري.
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : la construction de ce
château a été ordonnée par le fortuné seigneur[30] le sultan très-grand,
le roi éminent, roi des Arabes[31], maître souverain des nations,
colonne du monde et de la religion, père de la victoire, Bibars,
partisan (ou allié) du prince des fidèles (que Dieu glorifie son
ouvrage), et exécuté par le pauvre serviteur[32] sur qui soit la
miséricorde divine, Ahmed (ou Mohammed) el Taher, el Iaghmouri[33]. »
Ainsi que toutes les inscriptions musulmanes, celle-ci commence par le
_bismillah_ ; ce sont peut-être ces paroles religieuses qui auront
induit M. Scholz en erreur.
Nous passâmes la journée du 10 auprès de _Lamaïd_. Le 11, après quatre
heures et demie de marche au sud-ouest du château sarrasin, je trouvai
les ruines d’un monument appelé _Kassabah el Chammameh_. J’y remarquai
des détails architectoniques qui me firent vivement regretter sa grande
destruction.
Cet édifice était carré, et pouvait avoir vingt mètres environ de
longueur de chaque côté ; il paraît avoir été divisé en deux étages ; on
voit encore dans l’intérieur, sous un amas de décombres, trois voûtes
qui occupent toute la surface du monument, et s’élèvent à quatre ou cinq
pieds au-dessus du niveau du sol. L’angle oriental de l’édifice est la
seule partie encore debout ; sur une de ses faces extérieures le mur
forme trois rentrées prises dans son épaisseur ; elles dessinent une
porte, aux côtés de laquelle sont deux colonnes engagées, ornées de
chapiteaux à fleur de lotus, imitation grossière du style égyptien
(Voyez pl. V, fig. 4).
Ce monument était construit en grandes assises de grès, posées sans
ciment, et l’épaisseur des murs était monolithe. Si à ces caractères,
qui indiquent, ainsi que je l’exposerai plus tard, la date la plus
reculée qu’ait eue l’architecture dans cette contrée, l’on joint les
petites proportions de cette construction, les voûtes qu’elle renferme,
et les détails architectoniques qu’elle offre, l’époque où elle fut
élevée est certaine, et ces ruines pourront être classées au nombre des
monuments _Lagidéens_, dont nous avons déja vu le plus remarquable à
Abousir.
Selon les Arabes, on trouve à quelque distance plus à l’est d’autres
ruines semblables à celles-ci ; ils les nomment aussi _Chammameh_. Les
intempéries de la saison me forcèrent d’aller rejoindre ma caravane, et
je ne pus les visiter ; mais s’il était permis de tirer des inductions
d’un rapport fait par les Arabes, ces nouvelles ruines auraient des
détails approchants de celles que j’ai décrites, puisque les unes et les
autres, disent-ils, prennent leur nom de la ressemblance qu’offrent
leurs petites colonnes engagées, avec des chandeliers, _chammameh_.
Je rejoignis ma caravane à _Dresièh_, ruines d’une ancienne ville située
à peu de distance de la mer. Là, comme presque partout ailleurs sur ce
littoral, les débris des constructions arabes se voient confondus avec
ceux des monuments antérieurs ; mais nul édifice ancien ou moderne n’est
encore debout.
Je ne trouvai de remarquable parmi ces ruines que des souterrains voûtés
en ogive, revêtus d’une couche de plâtre et subdivisés en plusieurs
pièces, restes sans doute d’un château sarrasin. Ces caveaux servent
d’asile aux voyageurs dans la saison rigoureuse, et les Arabes des
environs y déposent pendant l’été une partie de leurs récoltes.
Auprès de _Dresièh_[34] est un lac d’eau salée, qui s’étend sur un
espace de deux heures, en suivant les bords de la mer, dont il n’est
séparé que par une digue de sables ; ses bords sont couverts de sel
d’une belle qualité, objet de peu de valeur dans un pays qui en offre
surabondamment.
Nous quittâmes _Dresièh_ le 12 ; ce lieu sert de limites à l’_Ouadi-
Mariout_. Le désert qui suit s’appelle _Djebel-Kourmah_.
Depuis notre départ d’Alexandrie, rien dans notre voyage ne s’était
offert qui mérite d’être cité ; aucune rencontre fâcheuse n’avait opposé
des obstacles à mes excursions ; couverts du manteau arabe, à peine
attirions-nous la curiosité des nomades que nous rencontrions. Le bruit
de mon expédition s’était encore peu répandu parmi eux ; et lorsque des
dessins à prendre ou des points géographiques à déterminer ne me
forçaient pas à séjourner auprès de leurs camps, ils nous faisaient
quelquefois l’honneur de nous prendre pour des marchands mograbins, ou
pour des pélerins de retour de leur pieuse visite au tombeau du
Prophète.
Notre manière de vivre était aussi simple que celle des habitants des
lieux que nous parcourions : nous campions ordinairement au coucher du
soleil ; un bas-fond, le mieux fourni en végétaux, était vers cette
heure le principal objet de nos recherches ; une telle rencontre pouvait
seule accélérer ou retarder le moment du repos journalier. Souvent nous
faisions route, un ou plusieurs jours de suite, avec des Arabes de la
contrée, qui allaient à la recherche d’une nouvelle demeure.
Je saisissais ces occasions avec empressement toutes les fois qu’elles
se présentaient ; je descendais alors de mon dromadaire, je défendais à
mes domestiques de me suivre, et, me confondant avec ces Arabes, je
devançais avec eux nos chameaux pesamment chargés. Je cherchais à
obtenir leur confiance par ma franchise et mes prévenances : bien des
fois j’ai atteint mon but ; et ces hommes simples, oubliant alors ma
religion et mes projets, me racontaient les affaires de leurs tribus, me
parlaient de leurs récoltes, de leurs troupeaux ; mais le soir, lorsque
nous nous arrêtions, la prière du _moghreb_ les rappelait à leurs
principes, à eux-mêmes. Ils posaient leur camp loin du mien : nous
avions vécu ensemble pendant le jour, nous étions séparés pendant la
nuit ; et si dans leur irréflexion et leur épanchement j’étais devenu
quelques moments pasteur et nomade comme eux, je redevenais à leurs yeux
chrétien et européen sous ma tente.
Ainsi, dans ces occasions et dans toutes les autres, si ces Arabes
m’accordaient d’abord leur confiance comme hommes, ils la retiraient
bientôt comme musulmans.
Ces voyages de compagnie avec les habitants de la contrée que je
parcourais m’offraient un autre sujet d’observation moins affligeant. On
ne saurait se faire une idée de l’inquiète sollicitude de l’Arabe
voyageur, pour le chameau, cet animal patient qui seul peut l’aider à
traverser le désert.
Reconnaissant des services qu’il lui doit, l’Arabe sacrifie ses goûts,
et souvent même ses besoins, pour camper dans un lieu plus abondant en
herbes ou en broussailles ; et si la nature du sol ne répond point à ses
recherches, alors, ayant partagé les mêmes fatigues, il partage aussi
avec le chameau la même nourriture : que de fois j’ai vu l’Arabe dans
les déserts stériles se dépouiller le soir de son _ihram_, l’étendre
devant le chameau accroupi, et répandre dessus quelques poignées de
dattes, dont il avait soin d’ôter les pierres ou tout autre corps
étranger !
Ce spectacle m’a toujours offert un nouvel intérêt ; et je n’ai jamais
été tenté d’attribuer à la seule conservation de la propriété, des soins
qui me paraissaient inspirés par une juste reconnaissance.
En contournant dans la direction nord-ouest la côte occidentale du golfe
des Arabes, nous parvînmes, après sept heures de marche, de _Dresièh_
dans un lieu nommé _Maktaërai_.
Les habitants donnent ce nom à un plateau en grès, où l’on voit environ
deux cents ouvertures pratiquées dans la roche, qui servent d’entrée à
des grottes, et distantes entre elles de trois ou quatre pas. Sur leurs
bords sont encore entassés des blocs de pierre bruts que l’on a extraits
du sein du plateau pour former ces excavations ; leur aspect fruste me
fit présumer qu’ils devaient être là depuis une époque très-reculée.
Je pénétrai dans plusieurs de ces grottes, et je n’y trouvai qu’une
petite meule à moudre le blé, et des instruments aratoires déposés sans
doute par les Arabes des environs. Elles sont taillées très-
grossièrement et n’ont aucune forme régulière ; dans toutes celles que
je visitai, leur encombrement m’empêcha de vérifier si elles avaient eu
des communications entre elles. Aucun indice ne me permit de croire
qu’elles eussent été destinées à un objet sépulcral ; elles ne me
parurent pas non plus creusées pour servir de citernes, puisque les
entassements de pierres qui ceignent leurs orifices auraient empêché d’y
conduire les eaux des pluies, et qu’il eût été d’ailleurs superflu de
multiplier en si grand nombre des ouvertures si rapprochées, si toutes
ces grottes n’eussent été que des bassins.
L’histoire ne fait mention d’aucune peuplade de Troglodytes, habitant la
Marmarique ; Hérodote et Pomponius Mela les placent dans l’intérieur des
terres vers le sud-ouest dans le pays des Garamantes. Néanmoins je ne
pouvais m’expliquer un si grand nombre d’excavations souterraines qu’en
supposant qu’elles avaient servi d’habitations.
Le 13, à une demi-heure de _Maktaërai_, nous passâmes auprès de
_Benaïèh-Abou-Sélim_[35], ruines d’une enceinte quadrangulaire située
sur une hauteur et contenant un puits.
A sept heures de distance de ce dernier lieu, nous franchîmes une chaîne
de collines calcaires qui se prolonge par mamelons du nord au sud ; et
de là nous arrivâmes par un chemin rocailleux au _Kass-Djammernèh_,
autre mur d’enceinte couronnant également une élévation.
Des ruines semblables se trouvent fréquemment dans la Marmarique ; leur
situation, l’épaisseur des murs, et les puits dont elles sont pourvues,
m’ont fait supposer qu’elles pouvaient être les restes de postes
militaires destinés, dans l’antiquité, à protéger les bourgs et la voie
publique contre les incursions des anciens nomades. Ces conjectures
acquerront plus de probabilité, si l’on se rappelle que les Romains
furent souvent obligés de combattre les Marmarides, non point dans
l’intention d’asservir ces peuplades, mais dans le seul objet d’assurer
la libre communication entre l’Égypte et la Cyrénaïque[36].
Les citernes qui sont auprès de _Djammernèh_, et l’examen que j’en fis,
m’offrent l’occasion d’entrer dans quelques détails sur la manière dont
elles furent creusées.
Une d’entre elles présente un carré régulier dont chaque côté a vingt
mètres de longueur ; et quoique en partie comblée de terre d’alluvion,
déposée par les eaux qu’elle contenait autrefois, elle conserve encore
quatre mètres de profondeur. La couche supérieure de la roche, épaisse
de trois pieds, forme elle-même le plafond, auquel sont pratiquées trois
ouvertures, et qui est soutenu intérieurement par deux piliers carrés,
taillés aussi dans le roc. Un ciment rougeâtre composé de briques
pilées, de cendres et de sable, sert de revêtement aux piliers et aux
quatre côtés de la citerne, hors au plafond qui en est dépourvu.
Je remarquai qu’aux autres citernes voisines de celle-ci, l’épaisseur du
plafond était inégale, et qu’elle était formée de deux et même trois
couches de la roche ; cette différence dans l’épaisseur aura été
nécessitée sans doute par celle de la solidité ou des accidents que le
roc aura offerts dans les endroits où ces excavations furent faites.
A deux heures au nord de _Djammernèh_ sont plusieurs puits, et des
traces de fondations, non loin du cap qui forme l’extrémité occidentale
du Golfe des Arabes. Ce promontoire nommé _el Heyf_[37] par les
habitants actuels, est encore distant de douze heures de la petite
_Akabah_ ; en parcourant cet espace, je ne vis plus rien d’intéressant
sous le rapport d’antiquités. Plusieurs lieux, entre autres _Asambak_,
_Ghefeirah_, dont on peut voir la position sur la carte, ne présentent
que de continuelles répétitions des ruines déja décrites.
Mais quelque peu fertile que paraisse maintenant ce canton, il dut être
autrefois très-habité, puisqu’on n’y fait pas une demi-heure de chemin,
sans y trouver quelques vestiges d’anciens villages, des réservoirs pour
recueillir les eaux du ciel, et des canaux pour les diriger. Combien ces
traces d’une nombreuse population, et ces témoignages de son
industrieuse activité, contrastent avec la négligente indolence du
sectateur de Mahomet ! Il préfère errer tristement dans cette contrée,
cherchant quelques bandes de terre à cultiver, ou de mesquins pâturages
pour ses troupeaux, plutôt que de rendre à ces terres leur fertilité
primitive, en imitant l’exemple qu’il a sous les yeux.
* * * * *
[Note 16 : Draperie de laine qui sert de vêtement aux Arabes du désert.]
[Note 17 : STRAB. t. V, l. XVII, p. 358. Trad. de M. Letronne.]
[Note 18 : Je n’ai pu trouver aucun de leurs chapiteaux ni même de
simples fragments ; MM. de Chabrol, Lancret, Faye et Lepère, qui ont
visité, en 1801, les ruines d’_Abousir_, ont pu reconnaître à cette
époque que ces colonnes étaient d’ordre dorique.]
[Note 19 : Cour. d’Égy. 24 vent. an IX, n. 107.]
[Note 20 : De Ædif. l. VI, 1.]
[Note 21 : PROCOPE, de Ædif. l. VI, 1.]
[Note 22 : Voy. l’Égypte sous les Phar. t. 2, p. 267, 268.]
[Note 23 : IRIARTE, Bibl. Matri. vol. 1, p. 485.]
[Note 24 : PROCOPE, _Ibid._]
[Note 25 : Toutes les ruines des maisons particulières des anciens
Égyptiens, situées dans la vallée du Nil ou isolées dans les sables, ne
présentent que des massifs de brique crue, assis le plus souvent sur des
monticules factices également en terre et couverts de débris de
poteries. On ne pourrait guère admettre avec vraisemblance que ces
massifs ne soient que la base des maisons, et que la partie supérieure
fût en pierre ; cet usage serait trop opposé aux règles de
l’architecture pour supposer qu’il eût été adopté chez un peuple qui les
connaissait aussi bien.
Concluons donc de ceci que la nonchalance des Égyptiens fut la même dans
tous les temps, et que la commodité des matériaux, dont le Nil était le
principal ouvrier, les engageait autrefois, comme de nos jours, à
préférer des habitations frêles et poudreuses à des constructions
propres et solides, mais dont les matériaux eussent été d’une
exploitation plus difficile. Cette idée n’est point incohérente avec les
monuments gigantesques de l’ancienne Égypte ; elle prouve seulement que
les Égyptiens faisaient comme peuple et réunis en masse, ce qu’ils
négligeaient de faire comme particuliers et pour leur bien-être
individuel.]
[Note 26 : STRAB. liv. XVII, 8, pag. 353 de la trad. franc. VIRG. Géorg.
liv. II, v. 91. HOR. Od. 37, v. 14.]
[Note 27 : Cette remarque est aussi fondée sur l’aspect qu’offrent
plusieurs endroits dans les Oasis. La plupart des ruines et des
monuments que l’on y voit, et qui ne sont point abrités par des
collines, sont isolés dans les sables. La raison en est que les
chrétiens, et après eux les Arabes, ont, par esprit de religion, établi
leurs demeures loin de celles des anciens habitants. Ces dernières se
trouvant ainsi abandonnées, les arbres qui les entouraient ont péri
faute de soins, et ce rempart détruit, le désert s’est avancé.]
[Note 28 : Reise in die Gegend zwichen Alexandrien und Parætonium.
SCHOLZ, pag. 52.]
[Note 29 : La traduction de cette inscription, et les notes qui s’y
rapportent, sont de M. A. Jaubert.]
[Note 30 : Mot à peu près illisible.]