Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion

chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps

après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de

plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances,

il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner

le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent

rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme.

Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures,

était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à

Alexandrie sous le règne d’Adrien[13].

Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ;

et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses

champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux

qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale

de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme,

comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes

et de toutes sortes de propriétés.

De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un

desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de

Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces

mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque

jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent

perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les

introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par

les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par

conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et

honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils

existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité

intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de

concorde et d’union[14].

C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des

problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de

leurs plus chères affections.

La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait

été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure,

commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle,

sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était

plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia

d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ;

témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en

vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les

secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans

ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de

minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les

nations ?

Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant

que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur

des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour

repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les

déserts.

Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la

Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de

Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva

de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer

quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie :

ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne

respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient

pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les

forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne

pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses

consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore

ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des

flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies,

et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de

tout sexe réduits en esclavage. »

A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les

concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers

produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après,

une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la

Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient

commencée.

Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par

l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les

souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus

reculées de l’empire.

Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640

de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug

musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula

avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait

pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément

de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du

caprice de sa volonté.

Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de

l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de

Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne

Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades

barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle

des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens,

soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de

l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement

ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ;

Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte,

réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette

province.

Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces

descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le

faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils

n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba

sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir

suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les

Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses

dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique

ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut

jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par

des pachas.

Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce

africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent.

Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps,

qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a

confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des

arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées,

quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le

lieu où s’élevait jadis _la ville au trône d’or_.

Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la

même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les

pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce

soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent

des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les

bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans

les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour

les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de

Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute

sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces

solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux

errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure.

* * * * *

[Note 9 : Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon

de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un

gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit

bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si

opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si

malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre

heureux. » (PLUTARQ. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)]

[Note 10 : Environ 27 millions. DIOD. SIC. l. XVIII.]

[Note 11 : Vaisseau à seize rames. (PLINE, l. VIII.)]

[Note 12 : Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription

des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il

faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une

nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a

eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de

cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.]

[Note 13 : MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]

[Note 14 : STRABON, l. XVI, c. 3.]

[Note 15 : Ces _Ausuriens_, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait

mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne

rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu,

les Libyens _Auséens_, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les

environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui

rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de

probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête

que les _Auséens_ célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse,

leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent

à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée

pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à

la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens,

avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur

territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque,

étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt,

et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.]

VOYAGE

DANS LA

MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER.

Préparatifs du voyage. — Départ. — _Abousir_. — Vallée Maréotide. —

_Dresièh_. — _Maktaërai_. — _El Chammamèh_. — Désert de _Kourmah_.

Les avis que l’on me donnait à Alexandrie sur mon voyage étaient peu

encourageants ; les uns traitaient ma ferme résolution d’imprudence, et

ma confiance d’aveuglement ; les autres m’engageaient à me rendre à

Derne ou à Ben-Ghazi, par mer : il était à craindre, disaient-ils, que

les Arabes limitrophes de la province de Barcah ne me prissent pour un

espion de Mohammed-Aly, dont le caractère entreprenant et les vues

ambitieuses portaient ombrage à tous ses voisins.

J’eusse volontiers cédé à ces objections, qui ne me paraissaient pas

dénuées de fondement ; mais les différentes limites que les anciens

géographes ont assignées à la Cyrénaïque rendaient intéressante, et même

nécessaire, l’exploration de sa partie orientale : ce motif, qui fut

peut-être celui du général Minutoli, me porta à donner à mon voyage

toute l’étendue projetée par mon prédécesseur ; et pour obtenir un

dénoûment plus heureux, je me fiai à mes habitudes des fatigues du

désert, et à la connaissance que j’avais acquise des mœurs et du langage

de ses habitants.

L’expérience a bien des fois prouvé qu’en Afrique une escorte est

souvent plus nuisible qu’utile aux travaux du voyageur.

Dans les villes, les Arabes Bédouins, intimidés par la présence d’un

pacha ou d’un bey, sont prodigues de promesses. Mais dès que ce frein

imposé à l’avidité et à la mauvaise foi n’existe plus, dès que les

Arabes sont entrés dans les solitudes du désert, alors se trouvant dans

leur domaine, ils parlent en maîtres. En vain le voyageur rappelle les

accords faits et les ordres reçus ; les accords deviennent illusoires,

et les ordres sont aisément éludés ; et dans l’isolement où il se trouve

alors, heureux encore si les mêmes hommes qu’il a pris pour faciliter

ses projets, ne nuisent pas au contraire à leur exécution.

D’un autre côté, s’il est une cause qui rende moins fructueuses et qui

entrave quelquefois les opérations du voyageur européen, c’est sans

contredit le fanatisme des habitants.

En vain il étudie leur langage, il adopte leurs costumes et se fait à

leurs usages ; il est chrétien, et ce titre suffit pour bannir la

confiance, pour inspirer la réserve et souvent même la haine.

Avec l’or, il franchira bien des obstacles, il satisfera sa curiosité ;

mais il n’obtiendra jamais cet échange intime de relations, si

nécessaire néanmoins pour bien connaître les peuples qu’il visite. Ce

fanatisme ne se borne point à tenir le voyageur dans un continuel

isolement, il va quelquefois jusqu’à compromettre son existence ; et,

s’il n’autorise pas le crime, il sait du moins le pallier. Aussi celui

qui entreprend de pénétrer dans les contrées de l’Afrique, immédiatement

soumises à l’influence de l’islamisme, se voit en butte à l’alternative

d’un choix également embarrassant : s’il prend une nombreuse escorte, il

garantit son existence de perfides tentatives ; mais il devient, pour

ainsi dire, le sujet de ses protecteurs ; si, au contraire, il se

hasarde seul ou avec les siens dans ces contrées sauvages, il reste

libre de ses actions, mais il est sans cesse entouré de dangers.

Lors même que mes faibles ressources pécuniaires ne m’auraient pas

interdit le choix entre ces deux manières d’exécuter mon voyage, j’ose

assurer que, par goût, j’aurais adopté cette dernière.

Je me bornai donc à prendre deux guides pour m’indiquer le gisement des

puits et des monuments dans les lieux que j’allais parcourir : _Hadji-

Saleh_, marchand de Derne, et _Makhrou_, de la tribu des _Aoulâd-Aly_,

me furent désignés à cet effet par _Mohammed-el-Gharbi_, qui m’en

garantit la moralité.

La caravane, y compris M. Müller et moi, était composée de neuf

personnes ; douze chameaux et quatre dromadaires dont j’étais

propriétaire, d’après le système que j’avais adopté dans mes précédents

voyages, étaient destinés, les premiers à transporter nos effets et à

suivre toujours la route la plus courte, tandis que les seconds, plus

sveltes, devaient servir à de rapides excursions toutes les fois que des

ruines ou d’autres objets à examiner m’engageraient à m’écarter de la

ligne suivie par ma caravane.

Telles étaient les forces et les ressources que je pouvais employer pour

braver, durant plusieurs mois, les violentes intempéries de l’air dans

un pays sans abri, et l’avidité plus redoutable encore de ses habitants.

Ayant enfin obtenu la lettre protectrice de Mohammed-Aly pour Iousouf,

pacha de Tripoli, nous quittâmes Alexandrie le 3 novembre 1824. Les

environs de cette ville sont tellement connus, qu’il me paraît superflu

d’entrer dans de nouveaux détails sur les prétendus bains de Cléopâtre,

sur les grottes de la Nécropolis, d’ailleurs peu remarquables, enfin sur

la petite Chersonèse, que Strabon place à soixante-dix stades

d’Alexandrie, et où nous arrivâmes, en effet, trois heures après notre

départ.

Nous continuâmes ensuite à marcher entre le lac Maréotis et les bords de

la mer ; la langue de terre qui les sépare n’a que trois quarts d’heure

dans sa plus grande largeur. Une chaîne de collines peu élevées forme

une digue au Maréotis, et se prolonge, ainsi que le lac, jusqu’à

_Abousir_, située à onze heures au S. S. O. d’Alexandrie.

On rencontre fréquemment le long de cette colline d’anciennes carrières,

quelquefois souterraines, et le plus souvent formant amphithéâtre ;

elles contiennent ordinairement une végétation abondante : des touffes

de figuiers sauvages sortent, pour ainsi dire, du sein des rochers, et

remplissent une partie de ces excavations. Ces arbres, quoiqu’à demi

cachés, délassent agréablement la vue dans ces lieux, où l’on n’aperçoit

que çà et là quelques plantes marines.

Je remarquai aussi de petits bassins creusés dans la roche pour

recueillir l’eau des pluies. Ils sont disposés sur des plans d’inégale

hauteur, et de manière que l’inférieur seul est rempli par ceux qui se

trouvent plus élevés.

Nous ne pûmes arriver à _Abousir_ que le 6 vers le soir ; ce long retard

fut occasionné par les fréquentes visites d’amis et de parents, que mes

guides reçurent à diverses reprises, et qui me forcèrent, par respect

pour les usages, d’interrompre souvent notre marche.

Les adieux chez les Arabes sont graves, et ont quelque chose de

solennel : on dirait que ces hommes renouvellent alors les liens qui les

attachent à leur tribu ; ils se prodiguent des témoignages d’affection,

mais avec un calme et un sang-froid qui contrastent avec leurs vœux et

leurs serments. Enfin ils sont séparés ; bientôt ils se distinguent à

peine ; et le _ihram_[16] agité en l’air, signale leur dernier adieu ;

et la force de leurs organes transmet encore à travers l’espace un

échange de souhaits et de protestations amicales, toujours accompagnés

d’expressions religieuses. Plusieurs amis de mes guides les avaient

accompagnés jusqu’à _Abousir_ ; nous fûmes tous ensemble nous mettre à

l’abri de la pluie dans de vastes carrières situées à l’extrémité

occidentale des ruines de la ville.

Ces carrières passent pour avoir recélé le fruit des rapines des

Bédouins ; c’est là que ces nomades se seront partagé les dépouilles des

nombreux navires naufragés sur la côte du golfe des Arabes. Je vis

encore sur ses bords des tronçons de mâts, et d’autres débris de navires

à demi enfouis dans le sable. Il serait assez remarquable que ce fût

dans le lieu même dont je viens de parler, où la colline offre

réellement _des flancs escarpés_, que les habitants de _Taposiris_ se

fussent réunis à certaines époques de l’année _pour se divertir et faire

bonne chère_[17].

Quoi qu’il en soit, avant le règne de Mohammed-Aly, il eût été dangereux

pour un Européen de s’arrêter dans un pareil endroit ; mais le

gouvernement rigoureux de ce pacha a su inspirer une crainte salutaire

même aux habitants des déserts qui avoisinent la vallée du Nil.

Néanmoins je fis allumer de grands feux pendant la nuit ; leur clarté ne

tarda pas d’attirer une foule d’Arabes des environs ; la plupart étaient

de la connaissance de mon guide _Makhrou_. De légers cadeaux excitèrent

leur bonne humeur, et après un repas somptueux pour le désert, tous mes

convives passèrent plusieurs heures à des exercices gymnastiques, que

nous avons presque tous faits dans notre adolescence, sans nous douter

que leur origine se perd dans la nuit des temps. J’avais vu ces jeux

reproduits par des peintures dans les catacombes égyptiennes de _Beny-

Hassan_, dans la Haute-Égypte ; et quoique leur objet fût d’une faible

importance, ce ne fut pas sans surprise que je remarquai chez les Arabes

la transmission fidèle de ces usages antiques.

J’employai la journée du lendemain, le 7, à visiter _Abousir_. Parmi les

ruines de ses anciens monuments, les plus apparentes et les plus

considérables sont celles d’un temple situé sur une élévation, à peu de

distance des bords de la mer. Ses murs, disposés en talus, à la manière

égyptienne, et construits en pierres de deux pieds de large sur dix

pouces de hauteur, forment un carré dont chaque côté a quatre-vingts

mètres. La partie supérieure manque ; mais au côté oriental du monument

qui en était la façade, est un grand pylone quadrangulaire, engagé dans

l’enceinte générale du temple dont il suit aussi le même degré

d’inclinaison. Ce pylone contient intérieurement deux petites pièces

latérales à la porte d’entrée, et sa face extérieure offre une analogie

marquante avec les monuments de l’ancienne Égypte (Voy. pl. I.). On y

voit en effet quatre rainures parfaitement semblables à celles qui sont

devant la première cour du temple de Carnac, à Thèbes, et destinées sans

doute ainsi que celles-là à contenir des mâts que l’on y plaçait

lorsqu’on célébrait les grandes fêtes religieuses ou politiques.

L’intérieur du temple est tellement détruit, qu’il me fut impossible de

reconnaître les moindres traces de son ancienne distribution.

Parmi les amas de décombres, je ne pus distinguer que des tronçons de

colonnes[18], un puits revêtu de belles assises situé au milieu du

monument, et un souterrain presque totalement comblé qui conduisait au

puits par un escalier.

D’après les observations que je viens de réunir, si l’inclinaison des

murs, et principalement les détails architectoniques que l’on remarque

sur la façade du pylone, donnent au temple d’_Abousir_ une grande

analogie avec les monuments de l’ancienne Égypte, la petite dimension

des pierres qui forment ses assises, l’absence de tout symbole

hiéroglyphique et de tout ornement qui s’y rapporte, j’ajouterai encore,

l’aspect général de ce monument, indiquent son origine grecque.

Quant à son époque, on peut avec vraisemblance, et je dirai même avec

certitude, la faire remonter à ces temps où l’Égypte, soumise aux

Ptolémées, conserva néanmoins le caractère originel de son architecture,

et fut en cela souvent imitée par ses nouveaux maîtres, qu’elle n’imita

jamais.

A peu de distance des ruines de ce temple, sont les restes d’un autre

édifice, connu par les marins sous le nom de Tour des Arabes. Il figure

effectivement une tour posée sur un grand socle quadrangulaire, et

divisée en deux étages, dont l’inférieur est octogone, et le supérieur

rond et plus rétréci (Voyez pl. II, 2). A la partie sud du rocher sur

lequel elle est bâtie on voit une grotte funéraire, divisée en deux

pièces, où l’on remarque trois niches larges et peu profondes ; le tout

est d’un travail peu soigné. M. de Chabrol et plusieurs autres membres

de la commission d’Égypte ont présumé que cette tour avait été élevée

par les anciens Grecs, pour servir de phare ou d’amers aux vaisseaux qui

s’approchaient de cette côte dangereuse[19]. Les indices d’un escalier

que l’on remarque sur la partie octogone de la tour confirment

l’exactitude des observations des ingénieurs français, de même que

l’aspect du monument rend leurs conjectures très-probables.

Les ruines d’_Abousir_ sont, en majeure partie, situées sur le revers

méridional de la colline ; une digue, allant de l’est à l’ouest, fut

construite au sud de la ville, peut-être pour préserver ce côté des

inondations du Maréotis. Parmi des monceaux de pierres on distingue les

fondements d’une construction, subdivisée en plusieurs pièces, et

revêtue de ciment ; ces ruines rappellent les bains dont Justinien, au

rapport de Procope[20], orna la ville de _Taposiris_.

La colline forme en plusieurs endroits des grottes naturelles qui ont dû

servir de tombeaux ; les anciens ont aidé ces accidents en élargissant

les entrées, ou bien en ménageant des descentes par des escaliers

taillés dans le roc. Leurs façades sont quelquefois ornées de corniches

d’un travail grossier, mais ayant quelque analogie avec le style

égyptien, sans être toutefois ornées du globe ailé, ni d’aucun

hiéroglyphe. On voit aussi sur le penchant de cette colline plusieurs

citernes avec des ouvertures échancrées pour recevoir des couvercles, et

de petits bassins formant échelons ; ils étaient destinés à recueillir

les eaux des pluies, qu’ils se transmettaient par des auges jusqu’à

l’orifice des citernes.

_Abousir_ me paraît être l’ancienne _Taposiris_, tant par l’analogie du

nom que par sa situation à une journée de distance d’Alexandrie[21].

Strabon dit, il est vrai, que cette ville n’était point sur les bords de

la mer, et il la distingue de Plinthine, que plusieurs géographes,

anciens et modernes, placent en ce lieu. Cette contradiction s’explique

facilement, si l’on considère que les ruines d’_Abousir_ se trouvent,

comme je l’ai dit, à une petite distance de la mer, et si l’on place

Plinthine un peu plus à l’est, auprès d’un enfoncement insensible que

forme la côte. Cette conjecture déja émise par le savant M. Champollion

le jeune[22], me paraît aussi appuyée par le périple anonyme, qui seul

nomme _Posirion_, ville sans port avec un temple d’Osiris, à sept stades

de Plinthine[23].

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 3 / 37 段