de Mantinée, nommé Démonax. Celui-ci se rendit à leurs sollicitations ;
il partagea le peuple en trois tribus, lui rendit toutes les
prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors, et ne réserva pour
le souverain que le domaine royal et la dignité sacerdotale. Toutefois
ces réglements, commencés sous la minorité de Battus III, ne
subsistèrent que durant le règne de ce prince. Arcésilas III, son fils,
jaloux de reprendre les droits de ses ancêtres, quoiqu’il se fût soumis
à payer un tribut à Cambyse, s’efforça de détruire, à la faveur d’un
parti, les populaires institutions de Démonax. Il échoua d’abord dans ce
projet, et fut même obligé de s’enfuir à Samos ; là il réunit une armée,
retourna avec elle à Cyrène, et parvint à ressaisir le pouvoir royal.
Mais à peine en fut-il possesseur, qu’il s’en servit pour assouvir ses
ressentiments, et bientôt après il périt victime de ses propres cruautés
à Barcé. Cette mort occasionna une vengeance des plus éclatantes dont
l’histoire ait fait mention.
La mère d’Arcésilas, sans être découragée par le dérisoire et
allégorique présent d’un fuseau d’or, qu’elle avait reçu du roi de
Salamine, au lieu d’une armée qu’elle lui avait demandée, parvint à
intéresser à sa cause Aryandès, satrape du roi de Perse en Égypte. Mise
à la tête de toutes les forces de ce pays, elle se dirigea sur Barcé ;
et, après s’être emparée par la ruse, d’une place que les armes
n’avaient pu réduire par la force, Phérétime, dans son aveugle
vengeance, n’épargna pas même son sexe. Elle eut la cruauté de faire
couper le sein aux femmes des principaux Barcéens, et fit suspendre ces
honteux trophées autour des murs de la ville. Mais il est consolant de
pouvoir ajouter qu’une pareille atrocité ne resta pas impunie : peu de
temps après son glorieux triomphe, cette haineuse souveraine périt
misérablement dévorée de vers, au milieu même de ceux qui, malgré leurs
intentions secrètes, n’avaient retiré d’autre fruit d’une longue et
dispendieuse expédition, que de servir d’instruments à la vengeance
d’une femme.
Le règne des Battiades dura deux cents ans environ ; les Cyrénéens,
fatigués des convulsions qui l’avaient agité, cherchèrent dans une autre
forme de gouvernement, le bonheur et la tranquillité qui paraissaient
les fuir. Ils crurent obtenir cette tranquillité, en se chargeant eux-
mêmes du soin de la maintenir ; mais, quoique l’histoire n’ait laissé
que fort peu de notions sur les événements qui se passèrent dans la
colonie devenue république, néanmoins, le petit nombre de faits qu’elle
éclaire, suffisent pour nous donner une idée de ceux qu’elle a laissés
dans l’ombre.
Alexandre avait conquis l’Égypte et s’avançait dans la Libye pour
visiter l’oracle d’Ammon. Les Cyrénéens envoyèrent au héros macédonien
des ambassadeurs avec une couronne et des présents considérables.
Alexandre ne dédaigna point ces égards d’un peuple libre ; il accepta
ses présents, fit alliance avec lui, et suivit les ambassadeurs, qui
l’accompagnèrent jusque dans le temple.
Les guerres que Cyrène eut avec Carthage au sujet des limites des deux
états, relevèrent aussi son existence politique ; l’on sait que ces
guerres furent terminées et illustrées par le patriotique dévouement des
deux frères Philænes. Mais au dedans, elle fut plus que jamais en proie
à des troubles qu’ils attribuaient aux vices de l’organisation du
gouvernement.
En vain, dans cette persuasion, ils eurent recours à Platon pour le
prier de leur donner de meilleures lois. « Leurs divisions provenaient
de leurs richesses, et ils avaient besoin d’être préparés par
l’adversité » : telle fut la réponse du philosophe[9].
Livrés à leurs propres institutions, les Cyrénéens tombèrent sous le
joug de plusieurs tyrans. On peut en juger par la sédition excitée, vers
l’an 400 environ avant notre ère, par Ariston, qui fit périr presque
tout le parti aristocratique ; on peut citer le tyran Néocratis, qui,
afin de satisfaire l’amour dont il était épris pour la femme de
Ménalippe, prêtre d’Apollon, eut l’audace de faire égorger le ministre
des autels, et de forcer sa veuve à passer dans ses bras. Les dieux
outragés obtinrent, il est vrai, une prompte vengeance, et la même
passion qui avait fait commettre le crime servit à le venger.
Ces usurpations du pouvoir, ces violences, entraînèrent des
proscriptions ; vers la fin du règne d’Alexandre, un très-grand nombre
de citoyens se trouvaient exilés de Cyrène ; ils se réunirent dans la
Crète à Thimbron, qui, par le meurtre d’Harpalus, se trouvait possesseur
des trésors d’Alexandre et d’une armée considérable. Thimbron entreprit
de s’emparer de Cyrène ; il alla mettre le siége devant cette ville,
alors très-opulente malgré ses divisions, puisqu’elle lui offrit cinq
mille talents[10] pour l’engager à abandonner son entreprise.
Cependant le grand homme qui avait réuni à l’art brillant des conquêtes,
celui bien plus utile d’une sage politique, Alexandre venait de mourir.
Son vaste empire, dont lui seul pouvait supporter le poids, devait se
dissoudre ; en vain ses généraux, réunis autour du trône du monde,
voulurent y mettre un successeur ; ils ne purent y placer qu’un fantôme.
Le fils de la danseuse Philline, l’inepte Aridée, frère du héros qui
venait de s’éteindre, fut proclamé roi ; mais le gouvernement de
l’empire que ses mains inhabiles n’auraient su diriger, fut partagé
entre les compagnons d’armes d’Alexandre, et Ptolémée obtint la province
d’Égypte. Quoique Ptolémée n’eût été envoyé dans cette partie des états
macédoniens que sous le titre de satrape, ses vues étaient plus
élevées ; et pour les remplir, il s’efforça de se concilier l’affection
des Égyptiens par la douceur de son administration.
Cette adroite mais bienfaisante politique ne tarda pas à servir ses
projets : plusieurs des principaux habitants de Cyrène, chassés de cette
ville par une émeute populaire, pendant le siége de Thimbron, se
réfugièrent à la cour d’Alexandrie. Ptolémée saisit avec empressement
cette occasion pour étendre son pouvoir, et, sous le vain prétexte de
rétablir les exilés dans leurs droits, il envoya contre la capitale de
la Pentapole une armée considérable commandée par Ophella.
Divisés par leurs dissensions, les Cyrénéens ne purent à cette époque,
ainsi que dans les premiers temps de la colonie, repousser avec triomphe
cette nouvelle attaque, et Cyrène fut conquise.
Néanmoins, trop remuants pour supporter patiemment le joug qu’on leur
avait imposé, les Cyrénéens essayèrent plusieurs fois de le secouer. Une
première sédition fut apaisée par Agis, général de Ptolémée ; ils
osèrent ensuite assiéger la garnison étrangère qui était dans leur
capitale, et poussèrent la hardiesse jusqu’à se défaire des émissaires
conciliateurs que leur avait envoyés le gouverneur d’Égypte. Ils furent
un moment triomphants ; mais Ophella, révolté contre Ptolémée, et par
cela même devenu leur chef, ayant fait alliance avec Agathoclès, alors
en guerre avec les Carthaginois, devint la victime de la plus noire
trahison. Il mit sur pied une armée considérable, et après deux mois de
marche à travers les sables des Syrtes, dès qu’il eut rejoint le roi de
Syracuse, au lieu d’un allié qu’il avait voulu servir, il trouva un
ennemi qui l’attendait pour le surprendre. Ophella, soudainement
attaqué, périt à la tête de son armée, qui éprouva une défaite totale.
Cet échec laissa Cyrène sans défense ; Ptolémée en profita pour la faire
rentrer sous son pouvoir ; et afin de prévenir de nouvelles séditions,
il en confia le gouvernement à Magas, son parent. Ce gouverneur resta
fidèle à Soter ; mais sous Philadelphe il se révolta, prit le titre de
roi, et entreprit même une expédition contre l’Égypte, dans laquelle il
fut toutefois arrêté par un soulèvement de la Marmarique.
Après sa mort, la Pentapole continua à faire partie des états d’Égypte,
dont le premier des Ptolémées avait été élu souverain dix-neuf ans après
la mort d’Alexandre, jusqu’à ce que Phiscon Évergète, qui l’avait reçue
en partage, l’eût transmise à son fils naturel Apion comme royaume
indépendant.
De nouvelles destinées se préparaient pour Cyrène, et si l’expérience
eût pu éclairer ses habitants, ils auraient enfin joui des bienfaits
d’une indépendance, d’autant plus précieuse, qu’elle vint s’offrir à eux
sous les auspices d’une nation alors grande et généreuse. Apion, se
trouvant en mourant sans héritiers, dans la crainte que son royaume ne
tombât de nouveau sous le pouvoir des Égyptiens qu’il n’aimait point, le
légua au peuple romain vers l’an 96 avant notre ère.
Rome, en acceptant ce testament, laissa la liberté aux habitants de
Cyrène, et ne se réserva, en qualité de protectrice, que les terres,
très-considérables il est vrai, attachées au domaine royal.
Mais les Cyrénéens étaient destinés à ne point savoir jouir de leur
indépendance ; des troubles intérieurs vinrent de nouveau les diviser ;
en vain Sylla leur envoya Lucullus pour concilier leurs différends ; en
vain ce général, en leur rappelant la réponse de Platon, opposa la
sagesse de nouvelles lois au caractère turbulent des Cyrénéens, il ne
put parvenir à assurer leur tranquillité, et à peine trente ans
s’étaient écoulés depuis que Cyrène avait été affranchie de toute
domination étrangère, que, dans l’intérêt même de ses habitants, Rome
fut obligée de la réduire au rang de ses provinces.
Peu de temps après, elle fut jointe à la Crète, et gouvernée, comme
province prétorienne, par un proconsul.
Vers l’an 37 avant notre ère, Antoine, qui exerçait alors une puissance
suprême dans tout l’Orient, cédant aux désirs de Cléopâtre, sépara la
Cyrénaïque de l’empire, et l’érigea en royaume en faveur de sa fille.
Mais, après la défaite qu’il essuya à Actium, Cyrène reconnut Auguste
pour souverain, avant même qu’il se fût rendu maître de l’Égypte, et
devint, peu de temps après, une province du sénat, gouvernée par des
préteurs.
Attachée dès-lors à la fortune de Rome, Cyrène en suivit les destinées.
Avant de la voir s’écrouler avec cet empire, et tomber enfin au pouvoir
de peuplades barbares, jetons un coup-d’œil sur son organisation
intérieure, et recherchons, s’il se peut, quelles furent les causes de
ses grandes richesses malgré ses dissensions, et celle de ses
continuelles dissensions malgré sa prospérité ?
Peu d’années après la fondation de Cyrène, Barcé, bourgade libyenne,
accueillit les princes de la famille royale révoltés contre Arcésilas,
et devint une ville considérable. Quoique toujours gouvernée par ses
propres rois, elle offrit dès-lors un mélange d’habitants grecs et
libyens, jusqu’à l’époque où les Ptolémées firent élever une ville sur
le littoral voisin, qui prit le nom de la dynastie de ses fondateurs.
Ptolémaïs attira dans ses murs les Grecs de Barcé, et celle-ci fut
entièrement livrée à ses habitants indigènes, dont la plupart reprirent
bientôt leur genre de vie nomade. Les Barcéens recommencèrent alors à
inquiéter les villes de la Pentapole, et leurs courses dévastatrices
leur acquirent une telle réputation, qu’au rapport de Virgile, le nom de
cette peuplade s’étendit à toutes celles qui l’environnaient.
Cyrène, appelée _racine des villes_, avait fondé Apollonie et Teuchira ;
la première ne fut pendant long-temps que le port de la métropole, et ne
devint indépendante que sous les Ptolémées ; la seconde, nommée par la
suite Arsinoé, fut changée en colonie romaine vers l’an 122 environ
avant notre ère.
Hespéris, plus connue sous le nom de Bérénice, qu’elle reçut de la fille
de Magas, femme du troisième Ptolémée, fut la cinquième ville qui forma
la Pentapole libyque. D’autres, telles que Darnis, Adriane, Lamiane, et
un grand nombre de bourgs et de villages, s’élevèrent dans la Cyrénaïque
en des temps postérieurs et à diverses époques.
L’histoire, comme on l’a déja observé, s’est peu occupée de l’intimité
des relations entre les peuples de l’antiquité ; loin de nous faire
suivre la série de leurs actions, elle borne ces actions à des
querelles, et si elle les fait mouvoir, c’est pour s’entr’égorger. Il
résulte de ce faux système que les troubles intérieurs, et surtout les
guerres éclatantes, ont exclusivement attiré son attention ; mais ces
longues aimées de paix sont pour elle une stagnation stérile dont elle
dédaigne d’éclairer le cours, et d’y puiser des faits instructifs.
C’eût été néanmoins pour nous bien intéressant de connaître les
relations que les Cyrénéens durent conserver avec leur mère patrie ; un
poète nous apprend toutefois qu’ils lui envoyaient annuellement des
théores pour lui offrir les prémices de leurs fruits.
L’analogie de position et la réciprocité même d’intérêts ne durent-elles
pas occasionner des liaisons entre les Cyrénéens et les autres Doriens,
isolés comme eux sur des terres étrangères ? Il est remarquable que les
noms de Cabales et d’Araraucèles se trouvent également dans la
Cyrénaïque et dans l’Asie-Mineure ; et quoique, dans la première de ces
contrées, ces noms désignent des tribus libyennes, et dans la seconde
une ville et une région, cette identité de dénominations semble
néanmoins indiquer un échange de rapports entre des peuples sortis d’une
souche commune.
L’histoire aurait dû surtout nous donner quelques notions sur le
commerce de Cyrène dans l’intérieur de l’Éthiopie. L’Oasis d’Ammon,
cette colonie de prêtres-marchands, établie au milieu des déserts,
présentait un point d’entrepôt très-avantageux pour ce commerce. Ses
relations avec la Pentapole ne sont point douteuses ; les colonnes
élevées en l’honneur des théores cyrénéens, et d’autres traditions
historiques, en sont la preuve irrécusable.
Cyrène se serait-elle bornée à ce boulevart de la Libye intérieure ?
Moins industrieuse que Carthage, n’aurait-elle pas fait pénétrer ses
caravanes dans les régions plus lointaines ? Si les Nasamons servaient
les intérêts de sa rivale, les Asbytes et les Auchises ne devaient-ils
pas lui offrir le même secours ?
Ces dernières hypothèses seront d’autant plus probables si l’on
considère que le commerce de Cyrène fut très-considérable, et que pour
en seconder l’activité ils inventèrent le lembus[11]. Ce commerce était
alimenté par une réunion de causes également puissantes : la grande
fertilité du sol et son heureuse disposition y faisaient succéder les
récoltes pendant huit mois de l’année, et des plantes précieuses qui lui
étaient particulières ou bien qu’on y voyait répandues avec profusion,
en augmentaient singulièrement les produits.
La campagne de Cyrène était divisée en trois parties, également fécondes
dans une rare et précieuse succession. A peine avait-on fini la moisson
et les vendanges sur les bords de la mer, que l’on passait aux collines,
où les fruits se trouvaient en pleine maturité, et de là on arrivait sur
le sommet des montagnes, où la nature présentait les mêmes avantages
dans sa troisième phase de fertilité.
D’épaisses forêts de _thyon_, distribuées sur les flancs septentrionaux
des monts de la Pentapole, offraient leur bois odorant pour les meubles
des Cyrénéens, de même qu’elles servaient à former les tables vineuses
consacrées aux fêtes de Bacchus ; tandis que le _sylphium_, dont la
valeur égalait celle de l’argent, et que les Césars renfermaient dans
leur trésor, croissait en abondance dans les lieux les plus incultes de
cette heureuse contrée.
Tant de richesses prodiguées par la nature, dans un pays environné de
déserts, devaient porter ses habitants à un haut degré de puissance, ou
bien les plonger dans le luxe et la volupté : en premier lieu, ils
auraient pu influer sur la civilisation de l’Afrique ; ils auraient pu
faire pénétrer dans les régions de l’intérieur la lumière des arts, par
de hardies expéditions et de philanthropiques desseins ; en second lieu,
ils pouvaient jouir, sous l’ombrage de leurs forêts, des biens que leur
assurait le sol, et se borner à repousser les hordes nomades de leur
paisible séjour. Les Cyrénéens avaient à choisir entre une haute
existence politique, et les douceurs d’une oisive retraite ; entre une
gloire durable, et des jouissances passagères : et les Cyrénéens
dédaignèrent la gloire et s’abandonnèrent aux plaisirs.
Les courses de chars, les repas somptueux, la mélodie des chants, les
danses et les fêtes, remplirent le cours de leur molle existence ;
Cyrène était déchirée par des factions, elle était envahie par des
armées étrangères ; mais les cris joyeux des bacchantes étouffaient les
clameurs politiques, et leurs danses lascives s’animaient au bruit des
chaînes qui pesaient sur la patrie.
Le luxe et la volupté furent portés au comble : le luxe s’étendit
jusqu’aux artistes, et principalement sur ceux qui exerçaient des arts
frivoles ; la volupté reçut le nom spécial de cette contrée, et fut même
érigée en secte par le philosophe Aristippe, qui, par un singulier
contraste, était disciple de Socrate.
« Opposer une stoïque résignation aux rigueurs de l’infortune, et
sacrifier son bien-être particulier au bien public, étaient des chimères
que l’on a follement décorées du nom de vertus ; saisir avec
empressement le plaisir fugitif, ne s’occuper que du moment présent sans
s’inquiéter, ni de l’avenir, ni du passé ; en un mot, concentrer toutes
les jouissances en l’amour de soi-même, et entourer la vie de roses,
dont on devait respirer les parfums sans toucher aux épines, » tels
étaient les préceptes fondamentaux de la secte cyrénaïque.
L’on conçoit que de pareilles idées répandues dans une société, étaient
bien plus susceptibles d’en relâcher les liens, que propres à cimenter
cette union qui fait la force des états ; et si elles convenaient peu à
Cyrène gouvernée par des rois, elles devaient bien moins convenir à
Cyrène république. Il est presque superflu d’ajouter que ce ne fut point
par de pareils mobiles que Sparte et Rome acquirent ce haut degré de
puissance qui les rendit maîtresses de tant de nations ; la pauvreté fit
leur force, l’austérité de mœurs la cimenta, et leur union l’agrandit.
Des philosophes postérieurs à Aristippe, les Carnéade et les
Ératosthène, firent entendre sous les portiques de Cyrène une morale
plus pure ; mais quelle influence pouvaient exercer les hautes
spéculations des sciences ou les sublimes préceptes de la philosophie
sur des esprits énervés et sur des hommes avides de jouir ? L’impulsion
était donnée, et ces sages illustrèrent leur patrie sans avoir influé
sur ses mœurs.
Nous cesserons donc d’être surpris que les Cyrénéens, livrés à une
morale voluptueuse et regorgeant de richesses, n’aient jamais pu
supporter le poids de la liberté qui s’offrit si souvent à eux : pareils
à des enfants capricieux, s’ils mordaient le frein qu’on leur imposait,
c’était parce qu’il gênait leurs fantaisies, mais ils trébuchaient
aussitôt qu’ils parvenaient à le rompre.
Cependant Cyrène, confondue parmi les nombreuses provinces de l’empire
romain, avait perdu sa physionomie originelle ; et ses habitants, outre
les peuplades libyennes des environs, offraient un mélange de Grecs, de
Romains et d’Israélites.
Ces derniers avaient été envoyés en colonie dans la Pentapole par
Ptolémée Soter, et leur nombre s’y était depuis considérablement
multiplié. Liée avec les Juifs par d’anciens traités qu’elle renouvelait
à chaque pontificat, Rome favorisa leur accroissement dans toutes ses
provinces, et particulièrement dans celle de Cyrène. Sa protection était
surtout nécessaire aux Israélites éloignés de la Judée. Le mépris qu’ils
témoignaient pour les autres nations, et leur intolérance sur les
croyances religieuses, les rendaient odieux à tous ceux au milieu
desquels ils vivaient ; mais, habiles à caresser le pouvoir suprême, ils
en obtinrent à plusieurs époques des décrets favorables. César,
reconnaissant des services qu’il en avait reçus dans sa guerre d’Égypte,
les confirma dans les priviléges qu’ils avaient obtenus du sénat, et
leur en accorda de nouveaux. Toutefois ce décret, paralysé par la mort
de César, n’obtint force de loi que sous Antoine, et à cette époque
même, les Juifs de Cyrène, soumise à l’influence du parti de Cassius et
de Brutus, ne purent jouir des droits qu’ils venaient d’acquérir en
vertu du sénatus-consulte ; ce ne fut qu’après la bataille de Philippes,
qu’un nouveau rescrit d’Antoine leur en assura le libre exercice.
Les priviléges des Juifs, sanctionnés par les lois, statuaient des
exceptions qui leur étaient tout-à-fait particulières : les assemblées
et l’exportation d’argent, défendues pour les autres sujets, leur
étaient permises ; ces faveurs avaient pour objet de faciliter leurs
réunions religieuses, le libre transport des sommes qu’ils envoyaient
annuellement à Jérusalem, et les capitations qu’ils payaient au trésor
du temple. Contrariés à Cyrène dans l’exécution de ces droits, ils
trouvèrent un puissant appui auprès d’Agrippa, qui ordonna expressément
au préteur de Libye de les faire indemniser des pertes qu’ils avaient
essuyées.
Les Juifs de la Cyrénaïque paraissent d’abord avoir joui sagement de la
protection de Rome : on apprend par un monument que, vers l’an 33 avant
notre ère[12], traités très-favorablement (dans la Pentapole), ils
habitaient presque exclusivement la ville de Bérénice, et qu’ils y
formaient un corps politique gouverné par des Archontes. Ensuite,
abusant de cette protection, et enhardis par leur nombre, ils
cherchèrent à leur tour à s’emparer du pouvoir. Ils causèrent, sous les
règnes de Trajan et d’Adrien, des maux effroyables ; et, si l’on en
croit les inductions de l’histoire, ils dévastèrent tellement cette
province par leurs massacres, qu’Adrien fut obligé d’y envoyer des
colonies pour la repeupler.
Mais depuis long-temps avant cette époque, une nouvelle religion avait
pris naissance en Orient, et dans le cours d’un siècle elle s’était
prodigieusement répandue, et avait pénétré dans les provinces les plus
reculées de l’empire romain.
Néron et ses successeurs voulurent en vain étouffer l’essor du
christianisme ; les moyens qu’ils employèrent, servirent au contraire à
le propager ; plus les persécutions se renouvelèrent, plus l’héroïsme
des premiers apôtres de l’Évangile s’accrut ; les martyrs succombaient
en foule, et de nouveaux martyrs, vrais protées, reparaissaient de
toutes parts.
Cette religion obtint enfin un triomphe éclatant sous Constantin-le-
Grand ; en embrassant la foi de vérité, cet empereur voulut donner à ses
états une nouvelle capitale qui n’eût pas pour témoins les dieux du
paganisme, et ce fut de Byzance que partirent dès-lors les décrets qui
allaient régler le sort des nations.
Le christianisme avait pénétré, dès les premiers siècles, dans la
Cyrénaïque ; plus tard, sous les auspices du pieux Justinien, la croix
fut élevée dans cette province sur les autels mêmes de l’idolâtrie et du
culte des Hébreux. La ville de Borium, située à l’extrémité occidentale
de la Pentapole, avait un temple dont les Juifs faisaient remonter
l’origine au règne de Salomon. Ce temple fut changé en église
chrétienne, et les sectateurs de l’ancienne loi se convertirent à celle
que l’Homme-Dieu avait lui-même apportée sur la terre.
De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette
époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et
pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le
corps sacré des _Hiérodules_ abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait
déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie
avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne
retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu
de l’univers.