En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, conn

VOYAGE

DANS

=LA MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.=

...........mi gioverà narrar altrui

Le novità vedute, e dire : Io fui.

Gerus. liber. cant. XV.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L’INSTITUT,

RUE JACOB, No 24.

RELATION

D’UN VOYAGE

DANS

=LA MARMARIQUE, LA CYRÉNAÏQUE,=

ET LES

OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH,

ACCOMPAGNÉE DE CARTES GÉOGRAPHIQUES ET TOPOGRAPHIQUES,

ET DE PLANCHES

REPRÉSENTANT LES MONUMENTS DE CES CONTRÉES.

PAR M. J. R. PACHO.

_Ouvrage publié sous les auspices de S. E. le Ministre de l’Intérieur._

Dédié au Roi.

[Décoration]

=PARIS.=

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS,

RUE JACOB, No 24.

* * * * *

MDCCCXXVII.

_Au Roi._

Sire,

_Parmi les contrées illustrées par d’antiques souvenirs, la Cyrénaïque,

une des plus interessantes à connaître, restait néanmoins peu connue. La

géographie et l’histoire demandaient dès long-tems un voyageur assez

heureux, pour soulever le voile qui la dérobait à la curiosité

européenne ; plusieurs l’avaient tenté, aucun n’y avait complétement

réussi, j’osai à mon tour l’entreprendre._ Sire, _vous avez accueilli,

avec votre royale et indulgente bienveillance, mes faibles travaux, et

vous avez bien voulu leur accorder une brillante récompense, en agréant

la Dédicace de l’ouvrage dans lequel j’ai réuni leurs résultats. Cette

haute faveur est le plus puissant encouragement que j’aie pu

ambitionner, et le gage le plus sûr du succès de mes efforts._

_Daignez agréer,_ Sire, _l’hommage de ma reconnaissance, et celui du

profond respect avec lequel_

_Je suis,_

Sire,

De Votre Majesté,

_Le très-humble et très-obéissant Serviteur

et fidèle Sujet,_

J. R. PACHO.

=PREMIÈRE PARTIE.=

* * * * *

_MARMARIQUE._

[Illustration : CARTE DE LA MARMARIQUE ET DE LA CYRÉNAÏQUE COMPRENANT

_les Oasis voisines de ces Contrées ; Dressée par M. J.R. PACHO, d’après

ses observations Astronomiques et ses Itinéraires, et appuyée en

plusieurs points, sur les Cartes et les observations les plus récentes.

1826.]

* * * * *

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

DE

=M. PACHO ;=

PAR M. DE LARENAUDIÈRE,

SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ DE

GÉOGRAPHIE.

* * * * *

Les dernières lignes du voyage dans la Cyrénaïque étaient tracées ;

quelques jours encore, et M. Pacho allait jouir de toute sa gloire. Mais

l’inflexible destin en avait autrement ordonné. Une mort déplorable dans

l’âge où la mort est lointaine est venue tout à coup arrêter dans sa

course ce voyageur accoutumé depuis long-temps à lutter contre les

obstacles, à se roidir contre les difficultés et les mauvais jours. Il

avait déja beaucoup fait pour captiver les suffrages de l’Europe

éclairée, et son zèle promettait encore de nouvelles découvertes. Nous

étions loin de nous attendre à faire précéder son premier ouvrage d’un

tribut à sa mémoire.

JEAN-RAIMOND PACHO naquit à Nice le 23 janvier 1794, de Joseph Pacho,

négociant riche et estimé, dont les ancêtres étaient d’origine suisse.

Orphelin à huit ans, dans l’âge où l’on a besoin des soins maternels et

de la vigilante tendresse d’un père, il fut placé au collége de Tournon,

département de l’Ardêche. Là, son goût pour le dessin et la botanique se

développa tout à coup, et n’eut d’autre rival que son penchant pour la

poésie. C’était d’assez mauvaises dispositions pour l’aride étude des

lois à laquelle on le destinait. Le cours de droit qu’il suivit à Aix,

en 1812, ne fut pas terminé ; il l’abandonna, en 1814, pour retourner

dans sa patrie, où il recueillit la part qui lui revenait dans

l’héritage de ses parents. Maître d’une fortune toute mobilière à cette

époque de la vie où le soin de l’avenir n’occupe guère, où le besoin de

conserver est le dernier de ceux qu’on éprouve, M. Pacho alla voyager en

Italie et séjourna quelque temps à Turin. Ce voyage n’enrichit que son

esprit, n’accrut que ses connaissances, et n’augmenta que son

enthousiasme pour les beaux-arts et les monuments de l’antiquité. Sa

fortune en souffrit. Il vint à Paris, en juillet 1817, dans le dessein

de l’améliorer. Il crut que la peinture pouvait le conduire à l’aisance,

et le genre d’Isabey fut celui qu’il adopta. Il s’essayait dans

l’imitation périlleuse d’un grand modèle, lorsque son frère négociant à

Alexandrie l’appela près de lui. Il s’y rendit avec toutes les illusions

de l’espérance ; elles se dissipèrent promptement ; et, après une année

de séjour sans résultat, il revint à Paris reprendre ses pinceaux.

Quelques portraits faiblement payés, quelques articles de journaux moins

lucratifs encore, étaient loin de suffire à son existence. Il

s’inquiétait de son avenir lorsque son frère l’engagea à se rendre une

seconde fois en Égypte. Il arriva au Caire le 12 février 1822. Pendant

les premiers mois de son séjour, il s’occupa à dessiner quelques-uns des

monuments de cette grande cité et des environs. Il soumit ses essais à

M. Jumel, alors directeur d’une des filatures de coton du Pacha, qui

s’engagea à lui fournir les fonds nécessaires pour explorer la Basse-

Égypte. Il la parcourut depuis le mois de décembre 1822 jusqu’en avril

1823, époque à laquelle une disgrace essuyée par M. Jumel lui enleva les

moyens de soutenir cette entreprise scientifique. Sa mort, arrivée peu

de mois après, renversa toutes les espérances de M. Pacho, et l’obligea

à garder en portefeuille un grand nombre de dessins, plus ou moins

curieux, de sites, de monuments et d’objets d’histoire naturelle. A côté

de ces stériles richesses, il languissait inoccupé et sans appui dans la

ville du Caire ; les soucis de l’inaction, si puissants sur les

imaginations ardentes, altéraient sa santé ; l’épuisement de ses forces

amenait le découragement ; il allait y succomber, lorsqu’il eut le

bonheur de rencontrer dans M. Célestin Guyenet du canton de Neuchatel en

Suisse, fondateur et directeur de la manufacture d’indiennes du vice-

roi, un protecteur et un ami. M. Pacho en lui peignant sa position

précaire, l’intéressa vivement à ses projets d’exploration ; il obtint

de ce négociant, ami des sciences, les fonds nécessaires pour continuer

ses recherches et entreprendre le voyage des cinq Oasis. Parti du Caire

le 17 novembre 1823, il visita successivement le Fayoum, les Oasis de

Syouah, el Arachièh, et Faredghah. Il regretta que les circonstances ne

lui permissent pas d’explorer trois villages isolés à quatre journées

nord-ouest de Faredghah, qu’on lui annonçait comme devant renfermer de

nombreuses ruines d’anciens édifices. Il revint de Faredghah à Syouah, à

l’Oasis du Fayoum, au temple Keroum, puis se dirigea sur Béni-Hassan et

Siout, et se rendit à Béni-Ali où il resta treize jours pour obtenir

d’Hamed Bey, l’ancien Kiahya du Caire, quelques Arabes destinés à lui

servir de guides. Il visita avec eux la vallée Ruinée ou des ruines,

l’Oasis d’El Karghèh, Gainah, Boulac, Dakakim, Berys et leurs environs.

Il revint sur ses pas, puis se porta à l’ouest et atteignit l’Oasis de

Dhakel, en passant par Aïn Amour, Ballat et Themida ; il examina l’Ouadi

El Gharb, qui contient neuf villages, et le Bahr Be-la-ma qui traverse

l’Oasis. Il reprit la route du nord, qui le conduisit à Farafrah, puis à

Siout, d’où il revint au Caire dans le courant d’août 1824. Cette

exploration des Oasis de l’Égypte, résultat de neuf mois de peines et de

fatigues, ne satisfit point l’active curiosité de M. Pacho. Depuis long-

temps un projet d’une tout autre importance occupait sa pensée. Pendant

son premier voyage à l’Oasis d’Ammon, les Arabes Aoulad-Aly l’avaient

souvent entretenu du Djebel-Akhdar, nom moderne de la Pentapole

Cyrénaïque. Les descriptions qu’ils lui firent de leur ancien domaine,

de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et des merveilles

de ses ruines ravit son imagination, et fit naître chez lui le plus vif

désir d’explorer cette terre riche de vieux souvenirs et presque

inconnue. Il fit part de son projet à M. Henry Salt, consul général

d’Angleterre, qui, tout en ne lui laissant ignorer aucun des dangers qui

l’attendaient dans cette périlleuse excursion, lui remit le programme de

la société de géographie, relatif à un voyage dans la Cyrénaïque. Ce

programme, fruit de la proposition de M. Alex. Barbié du Bocage,

éclairait une partie des recherches de M. Pacho, comme il le dit lui-

même. Son influence sur sa détermination fut décisive. Il traçait déja

son itinéraire, lorsqu’il découvrit une difficulté de nature à modérer

un peu les élans d’un premier enthousiasme. Il s’aperçut que le voyage

serait fort cher et qu’il était sans argent. Ses démarches, pour s’en

procurer, furent d’abord sans succès ; il obtint des éloges et rien de

plus. Son inquiétude était grande ; elle fut heureusement de courte

durée. M. Guyenet ne lui manqua pas, il fit tous les frais de

l’entreprise avec ce désintéressement qui trouve plus d’approbateurs que

d’imitateurs. Les consuls généraux de France et d’Angleterre, et même,

ce qui est digne de remarque, celui des états Barbaresques,

s’intéressèrent vivement au sort de ce voyage, et cherchèrent à en

assurer le succès par des lettres de recommandation les plus pressantes.

M. Müller, jeune orientaliste dont les connaissances dans la langue

arabe avaient été déja fort utiles à M. Pacho dans les Oasis, et qui le

servirent mieux encore dans la Cyrénaïque, voulut partager les périls et

l’honneur de cette nouvelle exploration. Elle se présentait avec un

attrait d’autant plus vif qu’elle avait en grande partie le caractère de

la nouveauté. La Cyrénaïque n’avait pas encore été visitée dans son

ensemble. Le Français Granger, sous la protection d’un chef de voleurs,

avait pénétré jusqu’à Cyrène, et copié de nombreuses inscriptions

antiques. Mais le récit de ses travaux avait disparu. Paul-Lucas et

Bruce n’offrirent que des indications superficielles. Les notices

recueillies et publiées par Della-Cella, se présentaient comme les

premiers renseignements intéressants sur les monuments de l’ancienne

Pentapole ; malheureusement le savant Italien ne les dessina pas, et ne

soulevant qu’une partie du voile excita la curiosité sans la satisfaire

entièrement. Le Père Pacifique avait ajouté peu de faits aux faits déja

connus. Le général Minutoli s’était arrêté au pied du mont Catabathmus,

et les grands travaux du capitaine Beechey, depuis Tripoli jusqu’à

Derne, n’étaient pas alors connus. Le but de M. Pacho était d’examiner

d’une manière complète toute la partie maritime comprise entre

Alexandrie et les côtes de la grande Syrte. Nous allons essayer

d’esquisser ici les principaux traits de cette longue exploration. Elle

commence le 3 novembre 1824, par la vallée Maréotide, célèbre dans

l’antiquité par ses vignobles. Le voyageur voit ensuite les ruines

d’Abousir l’ancienne Taposiris, où il cherche en vain des vestiges de la

Vieille-Égypte ; il s’arrête au château-fort de Lamaïd, construction des

Sarrazins du moyen âge, de ceux qui se mesuraient avec les chevaliers de

l’Occident. Il séjourne à Dresièh, visite les citernes de Djammernèh, et

s’étonne de la solitude de ces lieux, jadis couverts de villages et

d’habitants ; il franchit les collines de l’Akabah-El Soughaïer, premier

échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes

de la Pentapole ; il aperçoit ici, pour la première fois, en grand

nombre les tentes brunes des Arabes, et son pinceau trace le premier

tableau général des mœurs de ces nomades. Il s’arrête aux ruines de

Kassaba-Zarghah, puis au port de Berek, le célèbre Parætonium des

anciens géographes, et l’entrepôt du commerce des Aoulad-Aly, avant

qu’ils eussent cédé au génie entreprenant du vice-roi d’Égypte. Il

traverse le retoutable Akabah-El-Soloum, gardé par des tribus

indépendantes qui forcèrent le général Minutoli à s’arrêter au pied de

ces hauteurs ; il parcourt le grand plateau de Za’rah et la célèbre et

fertile vallée de Daphenèh, coupée de mille canaux et habitée par les

Harâbi, guerriers courageux et cruels. Au sortir de l’Ouadi-El-Sedd, sa

marche le conduit sur le rivage en face de l’île rocailleuse de Bomba,

l’Aedonia de Scylax, voisine de la fameuse Platée d’Hérodote. L’aspect

de l’Ouadi Temmimèh lui confirme la description que les anciens ont

laissée d’Aziris. Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de

Bomba, il arrive sur les premiers échelons boisés des monts cyrénéens,

et les Nubiens et les Égyptiens qui l’accompagnent, s’émerveillent de

cette végétation si riche et si nouvelle pour leurs yeux habitués à la

nudité du désert. Derne, tant désirée par les hommes de sa caravane et

par lui-même, le reçoit enfin dans ses murs. Il y trouve d’abord un

repos nécessaire, puis des contrariétés désespérantes. Il les surmonte,

et reprend enfin sa route par le château de Zeïtoum, et les vallées

profondes et pittoresques de Betkaât et de Tarakenet ; il se rend aux

ruines de Massakhit (la ville des statues), ancien séjour des chrétiens.

Il voit les débris imposants de Tammer, qui lui semblent les ruines

mêmes du temple de Vénus, comme toutes celles de cette contrée lui

indiquent qu’il se trouve dans l’un des cantons les plus florissants de

la Pentapole. Il pénètre dans les grottes sepulcrales, et s’arrête sur

le bord des réservoirs de Lameloudèh, peut-être l’ancienne Limniade. Il

quitte le dromadaire pour le cheval de Barcah, et sur cette agile

monture il se hasarde à parcourir les bords des sommités du plateau

cyrénéen et les sentiers difficiles de ses pentes abruptes. Il va

chercher les restes de Natroun, la ville de la mer des Arabes. Il

reconnaît dans le Ras el Hal-al le célèbre Naustathmus de Strabon. Sans

s’effrayer de la guerre qui règne alors entre les tribus de ces

contrées, il multiplie ses recherches, il les poursuit dans la vallée

des figuiers, séjour de paix et de bonheur, où l’attend l’accueil le

plus hospitalier. Djaus, Téreth, Saffnèh, Ghernès le voient

successivement explorer leurs sites agrestes et les restes d’une autre

civilisation. Il fait halte au port de Sousa, aux ruines et aux grottes

sépulcrales de Tolometa ou Ptolémaïs, de Tokrah ou Teuchira, et

d’Adrianopolis ; il essaie de déterminer la position du jardin des

Hespérides ; et, à la suite de cette intéressante excursion, il revient

à Sousa, l’Apollonie de Strabon, l’ancien port de Cyrène. Il s’approche

de la Grennah moderne, et se trouve enfin au milieu des ruines de la

capitale de la Pentapole. Il les examine en détail, descend dans les

tombeaux vides, dans les cavernes profondes, dessine les sarcophages et

les bas-reliefs dégradés, les statues, les colonnes, les frises

mutilées ; le désir de tout connaître le détermine à pénétrer dans

l’aquéduc dont les eaux alimentaient jadis la fontaine d’Apollon, et

dont les hyènes aujourd’hui gardent souvent l’entrée ; il cherche, à

défaut de murailles conservées, dans le seul mouvement des ruines, le

plan de Cyrène, sa forme et son étendue. Il l’exhume de ses décombres

pour la montrer telle qu’elle fut aux jours de son orgueil. De retour à

Ben-Ghazi, qui ne conserve plus rien de l’ancienne Bérénice, il descend

au Sud, atteint Ladjedabiah, dépasse près de ce point les limites des

terres fertiles, et s’enfonce dans le désert des Syrtes, ancienne patrie

des Nasamons. Il entre dans l’Oasis de Maradèh, caché au milieu d’un

labyrinthe de monticules de sables mouvants, et dont les eaux pures ou

thermales, et la forêt de palmiers, font les délices du voyageur. Il

visite Audjelah, Oasis plus stérile, dont l’aspect, la culture et les

produits n’ont pas changé depuis les jours d’Hérodote, et à laquelle un

destin bizarre a donné pour gouverneur un Français, qui suivit enfant

l’expédition d’Égypte. Le voyageur n’oublie aucun des cantons habités

dépendants de ces deux groupes ; il passe une troisième fois par l’Oasis

d’Ammon, et revient au Caire, par la vallée du lac Natron. Il entre dans

la capitale de l’Égypte, le 17 juillet 1825.

Une telle entreprise périlleuse et difficile ne peut être soutenue que

par un vif amour de la science, et disons-le, par la légitime ambition

des éloges des hommes éclairés. Ce sentiment naturel explique

l’empressement que mit M. Pacho à réunir ses matériaux et à se rendre en

France ; et la même année, qui l’avait vu sur les ruines de Cyrène, dans

les sables du désert, et sous les tentes arabes, le vit au milieu de la

capitale du monde civilisé. Il arriva à Paris, le 12 novembre 1825, et

s’empressa de soumettre à la Société de géographie l’ensemble de ses

travaux. Elle les fit examiner, et, sur le rapport de Malte-Brun, elle

lui décerna le prix proposé. Cette honorable récompense avait été

précédée des suffrages de l’Académie des inscriptions, accordés

particulièrement à la partie archéologique du voyage. Cette compagnie

avait pour interprète le savant M. Letronne. Les deux rapporteurs

manifestèrent le vœu de la prompte publication du voyage de M. Pacho.

Tous deux réclamèrent en sa faveur l’appui du gouvernement. Leurs voix

furent entendues de quelques amis des sciences. M. le comte Chabrol de

Volvic, préfet de la Seine, qui les protége comme un homme qui leur doit

une partie de sa renommée, répondit à ce noble vœu, et MM. Firmin Didot

se chargèrent avec empressement de cette publication dispendieuse. Elle

parut sous les auspices de S. M., qui daigna en agréer la dédicace.

L’ensemble de ce grand travail a été mis sous les yeux du public, et ce

juge suprême a ratifié les décisions des Académies. Il a reconnu que le

talent de l’observateur était de niveau avec la tâche qu’il s’était

imposée, et digne de la célébrité des lieux parcourus. On a été frappé

de l’importance des faits relatifs à la géographie physique et à la

distribution des plantes, et, bien que ces faits soient peu nombreux, et

n’embrassent pas toutes les localités, ils permettent déja de comparer

la végétation de la Cyrénaïque avec celle des terres voisines ou des

zones correspondantes. On suit avec un vif intérêt les détails

topographiques et archéologiques nombreux, nouveaux et empreints du

cachet de l’exactitude. Les dessins de ruines, les copies d’inscriptions

antiques méritent les mêmes éloges. M. Pacho sait l’art de transporter

son lecteur sur les sites mêmes, par des descriptions vivantes, et de

l’initier aux mœurs des habitants, par des tableaux pleins de fraîcheur,

de mouvement et de vérité. Tout ce qui tient à la géographie comparée

décèle le savant consciencieux, lors même qu’il se trompe, et toujours

l’implacable ennemi des systèmes. M. Pacho aime à peindre les masses, à

grouper les objets analogues ou dissemblables, seul moyen de les faire

bien connaître. Son style généralement nerveux et brillant, s’anime sous

l’influence des lieux et des souvenirs. S’il manque quelquefois de

souplesse, s’il n’a pas encore toute cette pureté classique, toute cette

grace flexible, heureux présent de la nature, ou dernière conquête de

l’étude, c’est que les travaux de l’érudition, auxquels M. Pacho

soumettait comme par force sa poétique imagination, ne lui permettaient

pas d’accorder d’assez longues heures aux méditations du littérateur.

Difficile à l’excès, il traitait ses propres compositions avec une

rigueur que les seuls gens de goût regardent comme un devoir ; et, bien

qu’au début de sa carrière littéraire, on voyait déja son talent grandir

avec rapidité. Depuis le jour de son arrivée à Paris, jusqu’au jour de

sa mort, M. Pacho travailla sans relâche à la rédaction de son voyage.

Vivant dans une retraite profonde, il consacrait toutes les heures du

jour, et souvent celles de la nuit, à ce qu’il regardait comme son plus

beau titre à l’estime du monde savant. Cette tension continuelle

d’esprit, cet isolement complet de la société, cette absence de toute

distraction, développèrent rapidement chez lui une misantropie d’autant

plus funeste qu’elle se nourrissait à chaque instant de toutes les

contrariétés inséparables d’une vie littéraire et d’une position

incertaine. Le même M. Guyenet, qui avait fait les frais de ses voyages,

lui continuait à Paris l’appui de ses moyens. Trop fier pour solliciter

les dons du pouvoir, et se croyant en droit de les obtenir, M. Pacho

s’indignait de n’être pas prévenu. Peut-être des récompenses, qui

n’eussent pas été des faveurs, auraient-elles exercé une heureuse

influence sur son moral, et triomphé de sa noire mélancolie. Il en vint

bientôt à ce point déplorable de soupçonner la foi et l’attachement de

ses amis, et d’en restreindre le cercle chaque jour. Il couvrait de

nuages un avenir qui n’aurait eu rien d’inquiétant pour un tout autre

caractère. En descendant en lui, il aurait vu qu’il n’avait besoin de

personne pour assurer sa destinée. Toutefois, au milieu de laborieuses

occupations, sa santé s’altérait, et le régime excitant qu’il avait

adopté, en ranimant momentanément ses forces, le replongeait bientôt

dans une faiblesse plus grande. Des pensées de mort vinrent enfin

l’agiter. Celui qui écrit ces lignes eut quelquefois le bonheur de

rendre des instants de calme à son esprit troublé. Mais le souvenir de

telles consolations disparaissait rapidement, et le désespoir

s’acharnait de nouveau sur sa victime. Dans cette lutte affreuse la

raison de M. Pacho succomba. Il cessa de vivre, ou plutôt de souffrir,

le 26 janvier 1829, à l’âge de 35 ans et trois jours.

Ce savant voyageur appartenait à la commission centrale de la Société de

géographie. C’est là que sa perte, doublement sentie, devait inspirer de

plus vifs regrets, ils n’ont pas manqué à sa mémoire. Une souscription

proposée, et aussitôt remplie, a été destinée à élever sur sa tombe un

modeste monument. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité démêlaient

facilement à travers quelques inégalités de caractère la bonté de son

cœur, et son extrême obligeance. Les hommes du désert lui avaient fourni

le modèle de l’homme indépendant, il avait bien profité à leur école.

Toute réserve prudente lui semblait de la tyrannie, il la repoussait.

Comme l’Arabe, dont il aimait les vertus, la reconnaissance était le

seul pouvoir qui le rendit partial. Ce noble sentiment est empreint dans

tous ses écrits. Quelques-uns d’entre eux n’ont pas vu le jour. Parmi

ces derniers se trouve un tableau des tribus Nomades anciennes et

modernes, dont il avait lu plusieurs fragments dans les séances

générales de la Société de géographie. C’était son ouvrage de

prédilection, celui qui lui souriait le plus. Ce qu’on en connaît a déja

mérité de nombreux suffrages. Ils ont été donnés au caractère original

de cette composition, à la nouveauté de ses points de vue, à la variété

de ses détails, et surtout à l’alliance d’un style élégant et d’une

consciencieuse érudition. M. Pacho laisse encore inédit le journal de

son voyage dans les Oasis, ainsi qu’une collection de dessins recueillis

sur les terres habitées du désert Lybique. Le travail de M. Pacho peut

faire la matière d’une intéressante publication, et compléter l’ensemble

des grands ouvrages qui nous ont fait connaître les monuments

d’architecture de l’Égypte et des contrées environnantes.

* * * * *

* * * * *

AVANT-PROPOS.

* * * * *

Durant mon premier voyage à l’Oasis d’Ammon[1], les Arabes _Aoulâd-Aly_

m’entretinrent souvent du _Djebel-Akhdar_, nom moderne de la Pentapole

cyrénaïque. Les descriptions qu’ils me firent de leur ancien domaine[2],

de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et du merveilleux

de ses ruines, quoique je les supposasse exagérées, s’accordaient assez

avec les traditions historiques et les récits des voyageurs, pour

augmenter le désir que j’avais formé de parcourir cette contrée célèbre.

Néanmoins, selon le plan que je m’étais fait, je voulus auparavant

connaître les autres Oasis du désert libyque, et ce ne fut qu’à mon

retour de _Dakhel_, que je songeai à mettre mon projet en exécution.

Ce nouveau voyage me parut d’autant plus attrayant, que, de toutes les

personnes qui l’avaient entrepris, les unes ne l’avaient exécuté qu’en

partie, et les autres y avaient complétement échoué.

En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, connu par son

voyage en Égypte, se rendit à Cyrène, conduit par un chef de voleurs, à

qui il avait promis une haute récompense à son retour. Sous les seuls

auspices de ce dangereux protecteur, l’intrépide voyageur put néanmoins

visiter les ruines de Cyrène, et copier un grand nombre d’inscriptions.

Mais ces peines, ces travaux devinrent infructueux ; le Mémoire de son

voyage s’égara après être parvenu en France[3].

Je ne m’arrêterai point aux notions superficielles fournies sur ce pays

par Paul Lucas et le fameux Bruce. En 1812, le pacha de Tripoli, voulant

punir la révolte de son fils, gouverneur de Derne, envoya une armée dans

cette province ; le médecin Cervelli accompagna cette expédition, et

recueillit, en traversant la Pentapole, quelques notions intéressantes.

Une seconde expédition du même pacha contre les Arabes de Barcah, faite

en 1817, fournit à un autre Européen l’occasion de parcourir cette

contrée ; M. Della Cella, personne fort instruite, publia la relation de

son voyage, et eut la gloire d’avoir soulevé le premier une partie du

voile qui nous dérobait Cyrène ; toutefois, ses nombreuses indications

de monuments qu’il ne dessina point, ses aperçus ingénieux mais vagues,

très-intéressants mais insuffisants, excitèrent bien plus qu’ils ne

satisfirent la curiosité du monde savant[4].

Le voyage à Cyrène, fait en 1819 par le P. Pacifique, préfet apostolique

à Tripoli, ajouta peu aux notions données par M. Della Cella. En

général, ces voyageurs, dont la position personnelle avait limité les

recherches, nous ont plutôt transmis leur admiration pour ce pays qu’ils

ne nous l’ont fait connaître. Les monuments d’une contrée qui fut

successivement occupée par des peuples de mœurs et d’origine différentes

ne pouvaient être connus par de légères descriptions, il fallait les

reproduire par le dessin ; les erreurs géologiques, de fausses notions

accréditées, et surtout l’intérêt de la géographie, demandaient un long

examen et des observations positives ; mais ce résultat exigeait une

réunion d’hommes éclairés, et il allait être obtenu.

Le général Minutoli forma le projet, en 1820, de visiter complétement la

Cyrénaïque et tous ses environs. Ce général était accompagné de savants

et d’artistes qui assuraient à son entreprise des résultats de la plus

haute importance. Malheureusement les vœux des amis de la science furent

de nouveau déçus. A peine le général prussien fut-il arrivé au pied du

mont _Catabathmus_, que, déplorant la perte de trois Européens parmi

ceux qui l’avaient accompagné[5], et rebuté par les obstacles que lui

opposèrent les Arabes, il se vit obligé de retourner à Alexandrie.

Tel était, à ma connaissance, l’état où se trouvaient les notions que

l’on possédait sur la Cyrénaïque, lorsque je me proposai de contribuer à

mon tour à en reculer les limites. Trop peu éclairé, je ne pouvais

aspirer qu’à remplir une bien faible partie de la grande lacune laissée

dans la connaissance des monuments, de l’histoire et de la géographie de

cette contrée. Mais avec une volonté ferme d’opposer un examen réfléchi

aux préventions de l’enthousiasme, et la patience aux obstacles, j’osai

espérer que je parviendrais peut-être à jeter quelque lumière sur tant

de faits laissés dans l’obscurité.

Avant mon départ, j’ignorais qu’un officier anglais, M. Beechey, eût

exploré, en 1822, tout le littoral de la Pentapole libyque ; je ne

l’appris qu’à Cyrène même, et j’ignore encore le résultat de ses

travaux. Les talents distingués de M. Beechey m’étant particulièrement

connus, j’aurais sans doute renoncé à mon projet, si j’eusse eu

connaissance de son voyage. Toutefois je ne regrette point les peines

que j’ai essuyées ; nos recherches pourront se compléter réciproquement,

et seront surtout susceptibles d’offrir un avantage précieux pour le

public, celui qui résulte du contrôle qu’il sera à même d’établir entre

deux relations sur un pays aussi peu connu.

Affermi dans mon dessein, je le communiquai à M. Müller. Ce jeune

Orientaliste, qui avait failli périr à _Syouah_, victime du fanatisme

des habitants, désira néanmoins partager encore avec moi les chances de

ce nouveau voyage ; ses connaissances dans la langue arabe m’avaient été

très-utiles dans les Oasis, et elles le furent davantage dans la

Cyrénaïque.

Plusieurs personnes voulurent bien s’intéresser au succès de mon

entreprise.

M. C. Guyenet, habile mécanicien, résidant au Caire, m’offrit les

dispositions les plus bienveillantes pour seconder l’exécution

nécessairement très-dispendieuse de mon voyage.

M. Osman Nourreddin Effendi[6], qui propageait en Égypte les lumières

qu’il avait acquises en Europe, s’intéressa vivement à mon projet, et il

eut la bonté de le recommander à la protection du pacha.

Je trouvai chez les consuls-généraux de France et d’Angleterre ce zèle

empressé à favoriser les entreprises hasardeuses pour lesquelles ils

pouvaient m’offrir à-la-fois et l’exemple et d’utiles conseils. Ils

essayèrent, par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, de me

rendre plus praticable le rude sentier que j’allais suivre.

Eu égard aux démarches de M. Drovetti, j’obtins des lettres très-

officieuses de _Mohammed-el-Gharbi_, personnage très-puissant dans la

province de Ben-Ghazi, et consul-général des états barbaresques auprès

du vice-roi d’Égypte.

M. Salt me recommanda avec chaleur à M. Waringhton, chargé d’affaires du

roi d’Angleterre à Tripoli, et à M. Rossoni, vice-consul de la même

puissance à Ben-Ghazi. Ce fut encore par les soins de M. Salt que j’eus

connaissance d’un programme de la Société de Géographie de Paris,

relatif à un voyage dans la Cyrénaïque : ce programme, fruit de la

proposition de M. Alex. Barbié du Bocage[7], éclaira fort à propos une

partie de mes recherches, et me fit même envisager l’espoir d’obtenir

les suffrages de cette savante société.

Enfin, soutenu par l’appui de tant de personnes recommandables, j’entrai

avec confiance dans la carrière que j’avais devant moi ; quelques

dangers qu’elle présentât, j’ai eu le bonheur de les surmonter.

Guidé par les souvenirs de l’antiquité, j’espérais offrir au monde

savant une abondante moisson de documents précieux ; j’espérais que le

résultat de mes recherches parviendrait non seulement à intéresser les

arts, mais à éclaircir quelques pages obscures de l’histoire. Le temps,

le climat, et surtout la barbarie, ont en partie déçu mon attente : mais

si je n’ai pu retracer les belles époques de Cyrène autonome, j’ai du

moins essayé d’offrir l’image fidèle de ce qu’elle est de nos jours.

J’ai eu l’avantage, n’importe par quelles chances, de séjourner long-

temps dans la Pentapole, et j’ai pu mesurer, dessiner et décrire tout ce

qui m’a paru digne d’intérêt.

C’est de la réunion de ces matériaux que se compose l’ouvrage que je

livre au public : dire qu’il est le résultat des recherches d’un seul

voyageur et de ses connaissances à peine élémentaires, c’est assez

avouer sa faiblesse : cette faiblesse est d’autant plus grande qu’elle

ne peut être rachetée, ni d’un côté, par ce haut degré d’intérêt que lui

ont presque totalement enlevé et le temps et les hommes, ni de l’autre,

par les prestiges du style qui peuvent faire valoir le sujet le moins

important en le revêtant de formes agréables.

Ma relation est un canevas décousu dans lequel je passe brusquement d’un

sujet à un autre, sans avoir mis entre eux d’autre accord que celui qui

résulte des incidents fortuits de mon itinéraire. J’ai écrit comme j’ai

voyagé : tantôt lisant, près d’une ruine, une page d’Hérodote ou de

Strabon ; tantôt prenant un croquis ou herborisant, ou bien suivant avec

un périple les contours de la côte, ou m’arrêtant dans une tente arabe.

Quant à la partie paléographique de cet ouvrage, quoique moins

défectueuse peut-être que la première, elle lui ressemble néanmoins en

ce qu’elle est inachevée. Dans l’intérêt d’une scrupuleuse fidélité,

j’ai dressé moi-même les cartes géographiques et les plans, me faisant

toutefois un plaisir de témoigner ma reconnaissance à M. le chevalier

Lapie des conseils qu’il a bien voulu me donner. Mes autres dessins ne

sont que des croquis ; mais ces croquis, je les crois fidèles ; la

vérité du moins n’y a jamais été sacrifiée à des embellissements d’art

et à l’effet pittoresque. Pris sur les lieux, à une très-grande échelle,

ils ont été réduits avec pureté au format de la publication par un

artiste distingué, M. Courtin. M. Adam fils, peintre avantageusement

connu, les a ornés de figures que mon crayon inhabile n’avait indiquées

que très-imparfaitement ; et M. Adam père a mis autant de soins que

d’obligeance à les reproduire par son burin spirituel.

Que si, malgré toutes les imperfections de mes travaux, on les jugeait

dignes de quelque attention, je devrais alors avouer que j’ai de grandes

obligations à la protection que S. Exc. le Ministre de l’intérieur a

bien voulu leur accorder pour en faciliter la publication. Dans cette

même supposition, je ne pourrais passer sous silence l’appui que leur a

offert M. le comte Chabrol de Volvic.

A ces encouragements je devrais joindre ceux que j’ai reçus de plusieurs

de nos principaux savants.

J’ai trouvé chez M. Letronne, dont le nom seul rappelle la plus vaste

érudition, ornée des dons brillants de l’esprit ; j’ai trouvé, dis-je,

auprès de ce savant célèbre, appui, conseils et bienveillance. Ses

doctes interprétations des inscriptions que contient cette relation, et

les notes explicatives sur l’archéologie et l’histoire dont il

l’enrichira[8], lui donneront, du moins sous ce rapport, un intérêt réel

aux yeux des personnes instruites.

Que ne dois-je point aussi à MM. Champollion ! l’Europe connaît leurs

importants ouvrages ; elle applaudit à cette haute découverte qui a pu

dérober aux ruines de Thèbes et de Memphis les secrets si long-temps

impénétrables des âges antiques : mais peu de personnes connaissent

autant que moi leur caractère affable, et cette généreuse sollicitude

qui prend sa source dans l’amour de la science et s’étend jusqu’à ceux

qui ne lui rendent que de faibles services. Il est aussi flatteur

qu’agréable pour moi de dire que, malgré les secours du ministère et les

honorables rapports des académies, si mes travaux ne sont point restés

enfouis dans un portefeuille, je dois cet avantage, en majeure partie,

au savant auteur des _Lagides_. Grace à ses obligeantes démarches, à ses

pressantes recommandations, M. A. Firmin Didot a consenti, dans le seul

intérêt des arts qu’il cultive et propage à-la-fois, à se charger d’une

publication très-dispendieuse.

Je m’honore de même des obligations que j’ai envers M. Eyriès. Ce

profond et modeste géographe, par une inappréciable bonté, a bien voulu

interrompre souvent ses doctes travaux pour faciliter mes essais, tant

en m’indiquant des sources à consulter, qu’en m’expliquant des auteurs

écrits en des langues modernes qui me sont étrangères.

Cette relation contient plusieurs inscriptions arabes traduites par M.

A. Jaubert : ces services ne sont point les seuls que je dois à ce

savant Orientaliste : ses utiles conseils sur tout ce qui concerne la

langue arabe auraient amélioré mon ouvrage, si j’avais su en profiter.

Lecteur, si je me suis autant étendu sur des détails qui me sont

personnels, vous ne vous tromperez point sur mon intention ; vous ne

croirez point que j’aie voulu attacher à mes excursions une importance

dont le premier je reconnaîtrais le peu de fondement ; mais j’ai dû

d’abord offrir un tribut de gratitude aux personnes qui ont bien voulu

aider à l’exécution de mon entreprise ; quel que soit le jugement que

vous portiez sur son résultat, ce jugement peut annuler mon faible

mérite, mais il ne saurait influer sur les devoirs de ma reconnaissance.

Ensuite, autorisé par ma propre expérience, et pénétré de respect pour

ces hommes éminents chez qui l’on trouve, dans le plus grand savoir la

plus grande indulgence, et dans la plus haute célébrité l’appui le plus

généreux ; j’ai désiré les signaler à ceux qui se dévouent isolément à

la carrière pénible des voyages ; à cette carrière dans laquelle,

luttant sans cesse contre les fatigues et les souffrances, on

succomberait bientôt, si l’on n’était soutenu par l’imagination, et si

l’imagination ne l’était elle-même par l’amour pur et désintéressé de la

vérité.

* * * * *

[Note 1 : D’après l’accueil que l’on fera à mon ouvrage sur la

Cyrénaïque, j’en publierai un second, sur les cinq Oasis de l’Égypte ;

résultat de neuf mois de peines et de fatigues dans le désert libyque.

Le jugement favorable porté sur la partie paléographique de ce second

ouvrage par un célèbre archéologue, par un savant, ami sincère et

défenseur généreux de la vérité, par M. Letronne, en un mot ; ce

jugement, publié en plusieurs occasions et sous diverses formes (voyez

Journal des Savants, mars 1826 ; Bullet. des Scienc. histor., avril et

novembre même année), prouve du moins mon exactitude scrupuleuse dans

cette branche de mes recherches.

Quelque obscur que soit un pareil mérite, toutefois, si l’on songe à

l’importance du sujet et au théâtre de l’exploration, il est susceptible

d’acquérir de l’intérêt. J’ajouterai que, fruit de la persévérance, ce

faible mérite ne peut l’être aussi que de cette époque de la vie où l’on

a l’avantage de réunir la force physique à la force morale ; âge heureux

de ces stimulantes illusions que la froide expérience décolore bientôt

et dissipe sans retour.]

[Note 2 : Les _Aoulâd-Aly_, avant d’être soumis par _Mohammed-Aly_,

occupaient la majeure partie du _Djebel-Akhdar_, désert verdoyant, ainsi

nommé à cause de sa belle végétation, comparée à l’aridité des lieux qui

l’entourent.]

[Note 3 : Hist. de l’Acad. des Inscript. t. XXXVII, p. 389.]

[Note 4 : Viag. da Trip. di Barber. alle front. occi. del Egit. Genova,

1819.

Cette intéressante relation a été traduite en français par le savant M.

Eyriès, et insérée dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. XVII et

XVIII.]

[Note 5 : Ces accidents, qui en rappellent tant d’autres ayant la même

cause, devraient servir d’exemple aux voyageurs européens. Plusieurs

d’entre eux consultant plutôt l’impulsion de leurs généreux désirs que

la juste mesure de leurs forces, entreprennent inconsidérément de longs

voyages en Afrique avant de s’être graduellement habitués à son funeste

climat, et surtout aux fatigues et aux privations que ses déserts

occasionnent. Si ces Européens succombent alors, victimes d’une aussi

brusque transition, ils accomplissent la prédiction d’un proverbe

arabe : _Le désert dévore les hommes qu’il ne connaît pas._]

[Note 6 : Actuellement bey et major-général des armées du vice-roi

d’Égypte.]

[Note 7 : Voyez les Bulletins de la Société de Géogr. nos 6, 12.]

[Note 8 : Ces notes que M. Letronne voudra bien me donner, dans le

bienveillant dessein de soutenir ma faible relation, se trouveront

réunies, en forme d’Appendice, à la fin de la dernière partie de cet

ouvrage.]

* * * * *

INTRODUCTION HISTORIQUE.

* * * * *

Cette région, comprise entre les montagnes atlantiques et la vallée du

Nil, forme une plaine immense et aride, affreux séjour, qui serait resté

inconnu des hommes, ainsi qu’il fut oublié de la nature, si, parmi ces

continuelles ondulations de rochers nus et de plaines de sables, l’on ne

rencontrait de petits cantons fertiles où les habitants se trouvent sur

la terre comme des insulaires au milieu des mers.

Mais si l’on se dirige vers la partie septentrionale de cette même

région, là où la côte forme ce grand promontoire, l’on trouvera, par une

espèce de prodige, ces tristes déserts changés tout-à-coup en montagnes

boisées, en riantes prairies ; l’on verra des sources jaillir en nappe

du sein des rochers moussus, serpenter en ruisseaux dans les plaines, et

tomber en cascades dans les ravins. Pour achever ces contrastes, on

verra les brises marines, en se jouant dans le feuillage des forêts ou

bien en glissant sur les pelouses fleuries, venir protéger ces collines

toujours vertes contre le souffle dévastateur des vents du désert.

Une contrée aussi favorisée par la nature ne pouvait échapper long-temps

à l’investigation des peuples civilisés. Dès le sixième siècle avant

notre ère, des colons grecs se rendirent sur ses bords et y élevèrent

une ville.

Cyrène fut le berceau d’un état célèbre où fleurirent les arts,

qu’illustrèrent de grands hommes. Fille de la Grèce, elle vit ses monts

couronnés de temples magnifiques, ses fontaines et ses forêts furent

peuplées de nymphes. Plus tard, l’austère morale du Christ vint éclairer

la terre ; les rayons de sa lumière pénétrèrent à Cyrène, et la vérité

succéda aux fictions aimables, mais trompeuses. Enfin l’islamisme

envahit cette contrée ; l’étendard de Mahomet remplaça la croix ; signal

de destruction, il flotta d’abord sur des forteresses, et bientôt sur

des monceaux de ruines.

Ces révolutions religieuses furent nécessairement liées à des

révolutions politiques. Cyrène, après avoir été gouvernée par des rois,

fut long-temps indépendante. Elle eut la gloire d’être l’alliée

d’Alexandre, et la honte d’être subjuguée par ses successeurs. Rome ne

dédaigna point de la recevoir en testament ; elle la traita d’abord

comme fille adoptive, et la réduisit ensuite au rang des provinces

tributaires. Sous les Sarrasins, Cyrène n’existait plus ; et quelques

bourgades arabes s’élevèrent sur les ruines de la Pentapole. Enfin,

avili et dévasté, le sol qui avait été le théâtre d’une brillante

civilisation fut abandonné à des hordes errantes qui, en l’occupant de

nos jours, n’ont pas même conservé la mémoire de son ancienne splendeur.

Mais ces différentes phases de prospérité et de décadence exigent

quelque développement.

Nous ne chercherons point à reconnaître quels furent les habitants de la

Cyrénaïque dans les temps antérieurs à l’histoire ; si des peuples de

diverse origine, tels que les Berbères, les Phéniciens et les Libyens, y

formèrent une association politique, ou s’ils y vécurent séparés de

mœurs et de langage ; si le sol de la Pentapole avait des villes avant

la fondation de Cyrène, et tant d’autres hypothèses que l’on ne peut

d’ailleurs avancer avec assurance que sur une connaissance approfondie

de l’histoire, et lorsqu’on est doué de ce tact qui seul peut faire

jaillir la vérité du choc même d’une foule d’erreurs transmises par le

temps, et par le temps accréditées. En nous bornant aux traditions qui

dévoilent le berceau de cette colonie, on les trouve tellement liées à

la fable, qu’il est difficile de distinguer la vérité des fictions qui

l’entourent.

L’île de Théra était affligée de plusieurs années de sécheresse, et ses

habitants languissaient dans la disette. L’oracle de Delphes, instruit

peut-être par l’expédition des Argonautes de la grande fertilité d’un

canton de Libye, ordonne à un de leurs descendants d’aller sur cette

terre hospitalière jouir des biens que refusait le sol natal.

Après des tentatives infructueuses, Battus et ses colons arrivèrent dans

un lieu dont le seul aspect surpasse les promesses de la Pythie. Ombragé

par des forêts, arrosé par des sources, ce lieu s’étend d’un côté en

plaine immense, et de l’autre descend en terrasses vers la mer. Les

Libyens mêmes, secondant les intentions de l’oracle, engagèrent les

Grecs à s’établir dans cet heureux canton : « Étrangers, leur dirent-

ils, venez partager en paix les dons que nous accorde la nature ; ici la

voûte du ciel est entr’ouverte ; ici tombent ces pluies bienfaisantes

qui fertilisent nos terres et parent nos collines ; plus loin elle est

d’airain, et l’on ne voit que de stériles solitudes. »

Tel est le lieu où s’arrêtèrent les colons de Théra ; bientôt les murs

d’une grande ville couronnèrent la sommité de la montagne, et cette

ville fut appelée _Cyrène_.

De même que dans toutes les traditions grecques, les historiens,

rivalisant avec les poètes, ont entouré de gracieuses allégories

l’origine de la ville aimée d’Apollon.

Une contrée aussi riante, environnée d’affreux déserts, devait avoir une

nymphe pour protectrice ; l’eau limpide qui jaillissait au milieu de la

ville du sein d’une grotte mystérieuse, devait être une divinité qui

présidât aux destinées de Cyrène. Tel fut, sous différentes formes, le

sujet des inventions de la fable. L’on pourrait même rapprocher de

l’allégorie de Justin celle du poète de Mantoue : on pourrait supposer

que la nymphe Cyrène, célébrée dans ses chants, en parcourant les côtes

de son liquide empire, se serait arrêtée dans ce canton de Libye,

charmée d’y respirer un air aussi pur que dans l’Attique ; et tandis

qu’elle aurait pénétré dans les réduits secrets des vallons solitaires,

Apollon l’eût aperçue du haut de son char, il l’eût surprise dans ces

bocages, qui dès-lors auraient servi de retraite à leurs amours. Nous en

retrouverions de même le fruit dans cet Aristée, l’objet de la tendresse

de la nymphe Cyrène. Élevé dans ces forêts ombreuses, sur ces collines

parfumées que fréquentent des essaims d’abeilles, Aristée eût ensuite

enrichi l’Arcadie des merveilles qui entourèrent son enfance en Afrique.

Quoique ces agréables fictions se décolorent souvent à l’aspect des

lieux qui en furent les objets, elles leur impriment néanmoins un

intérêt qui croît encore, si ces contrées célèbres se trouvent

maintenant abandonnées, ou bien en proie à de farouches habitants.

Le fondateur de la colonie, connaissant tout le pouvoir d’une religion

séduisante sur l’imagination active du peuple dont il était le chef,

donna dans son naissant royaume la plus grande majesté au culte des

dieux : il fit planter, auprès de la ville, des bois qui leur furent

consacrés ; un temple magnifique fut élevé devant la grotte de la nymphe

Cyrène ; ce temple fut dédié à Apollon ; et tandis que l’on conservait

dans l’intérieur le feu éternel, les ondes de la fontaine traversaient,

en murmurant, son sanctuaire.

A ces pompes religieuses, Battus joignit de sages institutions

politiques. Dans l’objet de cimenter l’union entre ses sujets, et de

leur rappeler le souvenir de leur mère patrie, il établit à Cyrène les

fêtes carnéennes que l’on célébrait à Sparte le septième du mois

carneus. A cette époque mémorable, le peuple quittait ses travaux ; il

sortait de ses foyers ; il se portait, sans distinction d’âge ni de

sexe, dans une plaine spacieuse, à l’ombre des thyons odorants ou des

noueux siliquiers ; et là, après avoir imploré la clémence des dieux par

des sacrifices solennels, on se livrait à la joie qu’inspirent les repas

publics, et l’on exécutait des danses militaires.

Reconnaissants de tant de bienfaits, les Cyrénéens, à la mort du premier

de leurs rois, lui rendirent les honneurs héroïques, et cherchèrent

même, par des emblèmes ingénieux, à perpétuer le souvenir de la paix

intérieure, et de la prospérité au dehors dont la colonie avait joui

sous son heureux gouvernement. Ils lui consacrèrent le _sylphium_,

symbole de leurs richesses, et lui érigèrent un tombeau à l’extrémité du

marché de la ville, afin que son ombre jouît du spectacle journalier des

assemblées du peuple, et que le peuple eût toujours présent à la mémoire

les vertus de ce bon roi.

Le règne du premier des Battus promettait à Cyrène de longues années de

paix et de bonheur ; mais ses successeurs, loin de suivre des traces si

sagement indiquées, furent tous, assure Pindare, tyrans, impies et

malheureux ; les récits de l’histoire se trouvent en cela d’accord avec

le poète.

En effet, quoique la colonie, peu d’années après son établissement, eût

augmenté son territoire, repoussé les Libyens, et vaincu l’armée

égyptienne qui était venue à leur secours, elle fut bientôt troublée par

des dissensions causées par ses rois, qui ne surent pas mieux assurer

leur bien-être que celui du peuple qu’ils étaient appelés à gouverner.

Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh · 第 1 / 37 段