Lorsque je fus, pour la première fois, à Naples, il y a cinq ans passés,
je m’installai aux rampes Brancaccio, d’où je jouissais d’une très belle
vue sur le golfe. Le matin, de bonne heure, j’entendais s’élever de la
chaussée le tintinnabulement de mille petites sonnettes: c’était les
troupeaux des chèvres qui descendaient vers la ville. Elles avançaient
capricieusement, surveillées par un chien attentif, suivies par un jeune
homme en chapeau mou, qui brandissait une longue canne. Plus tard, si
l’on se promenait à travers Naples, on les rencontrait çà et là,
couchées sur la chaussée, tandis qu’une ménagère, descendant son petit
panier par la fenêtre, attendait là-haut, penchée, que le chevrier eût
rempli de lait le verre qu’elle lui avait envoyé à travers les airs. On
rencontrait encore, dans les ruelles, des vaches, marchant gravement,
suivies de leur veau.
Il y a de cela cinq ans. Aujourd’hui, plus de chèvres ni de vaches. On
s’applique à rendre Naples propre et moderne. Et, chaque jour, un peu de
son antique pittoresque disparaît. Un terrible assesseur est venu, le
comte Piscicelli, qui, soutenu par la bourgeoisie napolitaine, fait la
guerre à tout ce qui était joli, mais sale. En parcourant la ville,
l’année dernière, je ne la reconnaissais plus: du côté de la Marine, aux
alentours de la Pêcherie, en cinq ans, elle a été transformée. Il y
avait jadis, sur le quai, une maison ornée de loggias, qui était
célèbre, qu’on avait peinte et photographiée sur toutes les coutures:
abattue. Il y avait maint _vico_ amusant, gluant et charmant, où
j’errais autrefois avec délices: supprimé. A la place, des maisons
neuves, laides et sans caractère. Et à quoi rime cette destruction
organisée, impitoyable? C’est la plus grande folie. Car il ne faut pas
rêver. Ces maisons-là ont l’aspect du neuf aujourd’hui; mais avant très
peu, dans un délai incroyablement court, elles ne seront ni moins sales,
ni moins délabrées que les précédentes: avec le Napolitain, en effet, le
neuf ne dure pas. Et l’on n’aura rien changé, rien qu’une chose: le
pittoresque; les premières maisons en avaient, celles-ci n’en ont plus.
Depuis vingt-cinq ans, un vent de démolition a soufflé sur Naples.
D’abord on a fait aboutir le grandiose projet du _Sventramento_, de
l’éventrement. Il s’agissait de supprimer les quartiers populeux situés
entre la place du Municipe et le chemin de fer. Éventrer Naples, pour
lui donner de l’air et de la santé. Notez ce que cela comporte de
chimérique, puisque les habitants des anciens quartiers, qu’on réputait
peu salubres, ont émigré vers d’autres quartiers qui ne sont pas moins
malsains. Mais ce qu’on désirait surtout, au fond, c’était que
l’étranger, qui arrive par le chemin de fer, eût l’impression d’entrer
dans une grande cité. On voulait lui dissimuler que Naples n’est en
réalité qu’un immense village. Comme si l’étranger venait à Naples pour
y retrouver Londres ou Paris!... En tout cas, le projet a été réalisé,
et maintenant la gare est située sur une grande place, et l’étranger,
qui descend du train, gagne son hôtel par une voie très large et toute
droite, le Rettifilo, qui lui donne tout de suite l’impression que
Naples est moins intéressante qu’il ne l’avait supposé.
Le Sventramento n’est pas achevé, il continue tous les jours. Même les
terribles démolisseurs ne bornent pas leurs efforts à ce malheureux
quartier de la Marine. Le Castel Nuovo ne ressemble plus à ce qu’il
était lors de mes premiers séjours, et, de Santa-Lucia, il ne restera
bientôt plus rien: on a comblé le petit port de pêcheurs qu’on y voyait
jadis, et l’on a construit à la place, dans le plus pur style de
New-York, des hôtels cosmopolites. En vérité, il faut vous hâter d’aller
à Naples si vous voulez y découvrir encore quelques vestiges de ce que
fut cette cité unique. Ah! je sais bien que les quartiers populeux ne
manquent pas, et que les _vicoli_, remplis de détails savoureux, sont
encore innombrables, mais de jour en jour ils deviennent plus difficiles
à trouver: il faut connaître la ville afin d’y parvenir. Évidemment, des
siècles seraient utiles pour arriver à faire de Naples une cité tout à
fait moderne, cependant du train et avec le cœur dont on y va...
Il s’était produit ceci de singulier. Les Napolitains, lesquels sont
fiers de Naples et l’adorent, en rougissaient devant les étrangers. Ils
ne pouvaient plus supporter d’entendre répéter, sur tous les tons, par
les Italiens du Nord, que Naples est sale. Ils étaient blessés de la
mauvaise réputation de la ville et des griefs qu’on formulait contre sa
population. Quand on leur disait que cela était mieux ainsi, qu’on
préférait Naples telle qu’elle était, ils croyaient qu’on se moquait,
ils vous regardaient avec méfiance, pensant que vous parliez de cette
façon devant eux, mais que vous colporteriez sans faute dans tout
l’univers que leur ville est inhabitable. Alors ils tombaient à bras
raccourcis sur le peuple, ils l’accusaient de tous les méfaits et de
tous les vices, et, finalement, ils en arrivaient à déclarer qu’ils
n’étaient pas, quant à eux, d’origine napolitaine: comme un grand
passage de races s’est produit à Naples, tous, ils descendaient ou des
Espagnols, ou des Arabes, ou des Français.
Il fallait lire alors, dans les journaux, les plaintes des malheureux
bourgeois exaspérés. Chaque jour, ils découvraient quelque nouvelle
horreur. Une fois par semaine, les plus importantes feuilles de la cité
parthénopéenne les recueillaient. J’en cite quelques-unes:
«_Le vico des Florentines à Chiaia est dans un état à faire pitié! Le
matin seulement un balayeur daigne y donner un coup de balai et le
reste de la journée il s’y accumule immondices sur immondices._»
«_Derrière l’église de Saint-François, à la Torretta, il y a des
montagnes d’ordures qui augmentent de temps en temps. On peut même y
trouver parfois quelque charogne qui pourrit._»
«_Les chevriers et les vaches abusent de la via Mancinelli. De sept
heures du matin à huit heures et demie, et le soir de cinq heures à
sept heures et demie, c’est un spectacle dégoûtant. Ils s’arrêtent là
et s’endorment sans nul souci des habitants. Quelle quantité
d’excréments! Quelles exhalaisons pestilentielles! Quels torrents
d’urine!_»
Mais voici le bouquet:
«_Dans la via Salute, gît étendu sur un misérable matelas, un jeune
homme tuberculeux, qui a été mis à la porte de son basso par le
propriétaire et qui attend la fin de ses souffrances sur le trottoir.
Le reste de son misérable mobilier est placé à côté de lui, près d’une
latrine, en face du mur de la prison._»
Devant ce déluge de plaintes, un journal concluait en ces termes: «Que
faire? Tant que Naples sera une cité peuplée d’une plèbe qui est privée
du sens de la propreté et de celui de la mesure, elle sera infestée de
vaches, de chèvres et de mégères vociférantes, de pianos ambulants, de
gens qui hurlent, de cochers qui assaillent les passants, de mendiants,
de charrettes encombrant les ruelles, de montagnes d’ordures, de boue,
de poussière et d’immondices s’éparpillant à tous les vents.
«Nous avons, par tous les moyens, engagé le conseil municipal à prendre
des mesures. Nous continuerons à élever la voix. Mais rien d’efficace ne
pourra s’accomplir tant que la population ne s’habituera pas à être
propre, discrète, sobre de gestes et de paroles, respectueuse du droit
d’autrui, respectueuse des voisins, respectueuse des vivants,
respectueuse des morts, qu’elle outrage de la manière la plus bruyante,
soucieuse de la santé publique contre laquelle elle commet à chaque
instant, sous toutes les formes les plus laides, des attentats petits et
grands. Il faut, en un mot, que nous portions nos efforts à former l’âme
urbaine de ce peuple.»
Voilà donc où en étaient les lamentations des Napolitains, quand
l’assesseur Piscicelli a décidé d’améliorer tout cela. Il a, nous
l’avons dit, interdit les chèvres et les vaches. Mais il était question,
l’année dernière, d’établir un règlement plus funeste encore que tous
les autres pour le pittoresque de Naples.
Il s’agissait de créer des marchés afin d’interdire la vente dans les
ruelles des fruits et des légumes. Adieu donc les piments et les
poivrons aux couleurs éclatantes, qui éclairaient toute une rue, les tas
de pastèques rondes, et les tomates, les pommes d’or, richesse et faste
du Midi!
Et Naples, qui était une ville où l’on n’était pas enfermé! On ne s’y
sentait point séparé des champs, selon le système moderne si pénible et,
en quelque sorte, féroce. C’était une ville antique, traversée par la
campagne, mêlée à la campagne... Fini, tout cela!
*
* *
Mais il ne s’agit pas seulement de rendre Naples propre, saine, claire
et aussi belle que Chicago. On veut à présent qu’elle soit riche. La
fièvre industrielle et commerçante, qui agite aujourd’hui l’Italie, a
gagné la douce cité du farniente et de l’amour. Que d’avocats, que de
docteurs pérorent maintenant là-dessus dans les cafés! Et chacun
préconise son projet, qui doit amener le Pactole à Naples et remplir de
dollars les poches vides de ses compatriotes. Les uns sont partisans de
l’industrialisation de la cité des sirènes, ils ne rêvent qu’usines,
hauts fourneaux, chaudières, courroies de transmission, cheminées
noires... Leur idéal serait de voir le golfe couvert d’une épaisse
fumée, qui effacerait celle du Vésuve, et d’y entendre, au lieu du chant
des mandolines, le sifflet des fabriques. Ceux-là sont peut-être,
d’ailleurs, les moins dangereux.
Les autres rêvent d’une Naples hivernale, qui serait le Nice ou le Caire
de l’Italie du Sud. On édifierait un Palais de la Jetée, un Casino, et
tous les étrangers viendraient se réjouir au pied du Pausilippe. C’est à
cette conception grandiose que se rattache la construction des
caravansérails, des énormes hôtels cosmopolites de Santa-Lucia. Veuillez
remarquer qu’on compte déjà tout un vaste quartier, le rione Amedeo,
habité par les étrangers, et il en vient chaque année des dizaines de
mille. Mais ce n’est pas assez: on veut faire de Naples une vraie
station hivernale. Ah! ce sera délicieux!...
En vérité, je vous le dis, hâtez-vous d’aller à Naples, si vous voulez
avoir encore une idée de ce que fut cette ville unique.