LE RETOUR EN FRANCE

La première fois que je revins de Naples, après un long séjour,--j’avais

passé là-bas six mois consécutifs,--je fus très frappé, en arrivant à

Marseille, par la grossièreté, par la sensualité vulgaire de cette

ville. L’impression fâcheuse que j’éprouvais, je ne voulais pas admettre

que ce fût la France qui me la donnât, et je la rejetais tout entière

sur Marseille, cité puissante, mais élémentaire. Or, au printemps

suivant, lorsque, venant de Paris, je repassai par Marseille, sa

grossièreté ne me toucha plus si vivement: Paris était donc semblable à

Marseille, Paris m’avait rehabitué à la vulgarité, et, à côté d’un

Italien, d’un Napolitain, un Français était donc un brutal?

Depuis, chaque fois que je suis revenu de Naples, j’ai, hélas! éprouvé

le même sentiment. Marseille, d’abord, que jadis j’aimais tant, me

blessait de vingt façons. J’avais quitté une ville noble pour débarquer

dans une ville plébéienne: ainsi me semblait-il. La Cannebière, ses

odeurs d’alcool, ses cafés bondés, tous ces gens buvant: à Naples, une

glace et un verre d’eau. L’atroce bruit du violon qui sortait des cafés:

à Naples, dans les pires mélodies, de la _musique_. On sentait ici une

atmosphère de grosse jouissance. Des filles passaient, multicolores, que

les hommes regardaient d’un œil brillant. A Naples, on se retourne sur

les femmes, mais c’est avec admiration. Tous ces gens, ces trafiquants

et ce peuple, on les devinait animés de préoccupations basses. Les

hommes voulaient de l’argent pour manger, boire, avoir la femelle; les

femmes pour ne rien faire, s’habiller avec éclat et vexer la voisine. Le

Marseillais est riche, il jouit brutalement de la vie; le Napolitain est

pauvre et jouit de la vie finement.

Et ainsi, constamment, je comparais avec regret la ville que j’avais

quittée à celle où je venais d’arriver. Les visages, les corps, l’aspect

physique, les vêtements, tout ici était grossier. Des gros nez, des

grosses bouches. Là-bas, les visages étaient fins et pâles, les corps

minces, nerveux. On était élégant, là-bas, et raffiné, coquet: quelles

jolies chaussettes blanches, quels pantalons blancs immaculés, quels

vestons d’une coupe parfaite! Cela ici ne comptait pas, nul ne se mirait

pour voir s’il était bien vêtu ou mal mis, agréable ou point à regarder.

On vivait pour les autres, là-bas, pour la société: ici, chacun pour

soi. Là-bas, c’était un peu un salon, ici seulement un entrepôt.

Et ces différences, je les retrouvais partout, jusque dans les derniers

détails. Au restaurant. A Naples, la cuisine était délicate: grossière

ici. Finesse d’esprit là-bas, finesse de goût: ici, aucune finesse. Ah!

les gens de là-bas avaient de la race!...

*

* *

Or, je n’avais pas lu de journaux français depuis des mois. Les deux

premières feuilles que j’ouvris m’écœurèrent. Tout ce bluff, ce

désordre, le grossissement absurde donné au premier fait insignifiant

venu, pourvu qu’il soit de nature à intéresser la plus médiocre partie

du public, et les vraies nouvelles d’importance mal présentées ou bien

reléguées derrière tel ou tel scandale placé en tape-à-l’œil, ce luxe de

détails touchant un viol au Bois de Boulogne, avec le portrait du

«satyre» et l’«interview» du concierge de la victime, tandis qu’en une

dépêche de trois lignes tel grand fait international se résume... Non,

les journaux italiens n’étaient pas ainsi, aucun n’offrait ce caractère!

Peut-être pas aussi «modernes», peut-être ne possédant pas autant de

«fils» et peut-être pas aussi «rapidement informés», ou bien pas aussi

«littéraires», mais eux ils n’étaient point vils, ils ne semblaient pas

s’adresser toujours à la plus ignorante catégorie des lecteurs, ils

suivaient--par exemple--ce qui se passait à l’étranger avec

intelligence, non pas à coup de télégrammes sensationnels, mais dans des

articles écrits avec une compétence véritable. Ma foi, je ne m’imaginais

pas la presse de mon pays telle que je la voyais là, j’avais oublié

qu’elle était ainsi. Je n’eusse supposé de pareilles feuilles qu’en

Amérique.

On me passa les illustrés et je regardai les petits journaux pour rire.

Il était question, uniquement, des filles. Toutes les légendes roulaient

sur l’amour, mais sur un amour totalement dépouillé de sentimentalité.

Ce n’était pas grivois, pas salé, non: des lourdes plaisanteries de

matelots ou d’hommes à argent,--ainsi que disait Beyle. Ah! on n’y

allait pas par quatre chemins pour exprimer la chose!... Et l’on sentait

bien que ce n’était point paresse des dessinateurs, c’était la consigne:

le journal voulait cela. Il savait que plus on était direct, plus le

lecteur était content. Je ne revenais pas d’Italie plus vertueux que j’y

étais parti; mais cet étalage d’obscénités me fut désagréable. Là-bas,

ce n’était pas sur ce ton-là qu’on s’occupait des choses de l’amour. Et

j’avais oublié que les gens de chez nous en parlaient et y pensaient

comme des charretiers ou des banquiers.

Mais ce fait d’avoir aussi mal accueilli les journaux de France, les

revoyant après six mois, m’était pénible. Car enfin ce n’était pas

Marseille qu’ils représentaient, ces journaux-là: ils valaient comme une

indication très forte sur l’esprit public en France.

Là-dessus, le soir, j’entrai, ne sachant que faire, au Palais de

Cristal. Au cours de la représentation, paraissait le chanteur Mayol. Je

ne l’avais jamais vu. Il eut un succès énorme. Ses sous-entendus, à lui,

étaient d’un ordre spécial. Il était tout entier lui-même, d’ailleurs,

un sous-entendu d’un ordre spécial. Et son succès paraissait venir en

partie de là. On aimait son talent, car il a du talent, mais son talent

était accueilli avec plus de sympathie, parce qu’il éveillait dans

l’esprit du public une certaine curiosité. Cependant, cette

curiosité-là, elle n’était point particulière à Marseille: le succès de

Mayol avait été fait par Paris,--et quel succès!--Ainsi, voilà ce qui

préoccupait, attirait, touchait maintenant les gens de chez nous...

Je rentrai me coucher, mélancolique. Plus le temps passe, à l’étranger,

plus la figure de la patrie embellit. Elle prend peu à peu un caractère

idéal. On a beau aimer le pays où l’on est, tout de même, on y respire

en étranger: il y a contrainte; le seul fait de ne pas parler sa propre

langue est une dure contrainte. Au bout de six mois de Naples, les mots

France et Français m’émouvaient particulièrement. Je ne voyais des

nôtres que les seules qualités, et aux plus belles époques; ils étaient

devenus, dans mon esprit, parfaits. Eh bien! c’était cela, maintenant,

les Français!... Il allait falloir vivre avec ces gens-là!... Si je

n’eusse pas su que, tout de même, aussi naturalisé que l’on soit, jamais

on ne parvient, dans un pays étranger, à se sentir dans _son_ pays, je

me serais fait Italien.

En tout cas j’eusse voulu être né Italien.

*

* *

Et je savais bien, d’ailleurs, tout ce qu’on pouvait reprocher aux

Napolitains, je savais bien qu’ils étaient futiles, que toute leur

finesse tourne en subtilité, qu’ils tombent toujours dans l’excès; que

s’ils sont élégants, ils le sont trop, et lorsqu’ils ont de la grâce,

ils sont trop gracieux. Je savais bien qu’ils manquaient de force et

qu’à tant de finesse un contrepoids faisait défaut. Ils manquaient de

force, de cette force dont Marseille, elle, débordait, alors qu’elle eût

eu besoin, par contre, d’un peu de cette finesse en excès là-bas.

Je savais que si, ici, il n’y avait pas de goût et s’il y en avait

beaucoup là-bas, là-bas, tout de même, cela ne s’achevait pas en art: on

aimait l’enjolivé, le paré, un marchand décorait d’une rose son panier,

un cocher mettait un ruban à la crinière de son cheval (et pas pour les

clients, pour lui-même), mais que l’esprit tendît à l’art, aimât l’art,

il était trop léger, pourtant, trop menu, trop grimacier pour aboutir à

lui. Il ne pouvait se fixer, il ne pouvait se concentrer, méditer.

Bavard, et son bavardage l’éloigne de la réflexion, son bavardage le

distrait. Ils ont parlé, ils ont raconté, après c’est fini, tout a passé

en paroles. Là-bas, tout était trop fragile, les roues des voitures trop

minces, et le verre des bouteilles... Seulement, voilà, l’atmosphère

était agréable: tout le monde avait le sentiment artiste; peut-être

aussi, d’ailleurs, est-ce pour cela qu’il n’y avait pas d’artistes?...

Chez nous, personne n’est artiste: mais en revanche il y a des

artistes... Combien de fois donc a-t-on répété que le Français est

artiste! Cela n’est pas vrai: le Français ne nourrit point du tout cette

âme artiste que l’Italien possède si véritablement; il ne sent pas la

beauté. Allez à Poggioreale, le cimetière de Naples; sur plus d’une

tombe vous lirez: Il aima le beau, il aima l’art. Ah! cela, chez nous,

importe bien peu à nos héritiers que nous ayons aimé le beau et

l’art!... Le Français n’a pas l’instinct de l’art. Dans une œuvre d’art,

il cherche l’anecdote, le sujet, le trait. L’Italien va de suite au

sentiment. Le Français n’est pas poète: il ne peut guère s’élever

au-dessus de Béranger, de Coppée ou de Rostand... C’est qu’il est le

peuple qui a le plus corrigé l’instinct; il s’est tourné vers

l’intelligence. Ce qu’il préfère donc, c’est le théâtre et l’anecdote,

la représentation terre à terre ou comique de l’existence: son esprit

net et sans poésie l’y porte. Les arts, en France, se sont toujours

développés contre le public. La foule a toujours soutenu ce qu’il y

avait de pire. Seulement, chez nous, si personne n’est artiste, il y a

des artistes.

*

* *

Je faisais toutes ces réflexions, étant repassé d’Italie en France.

J’exagérais sans doute. Nous nourrissons beaucoup d’amour-propre pour

notre pays. Nous le voudrions voir le plus beau de tous et le plus

parfait. Et chaque fois que nous nous en revenons de l’étranger, nous

sommes furieux et déçus, parce que nous avons rencontré au dehors

certaines choses qui nous paraissent supérieures à ce que nous

retrouvons chez nous. Or, nous voudrions que tout ce qu’il y a chez nous

fût supérieur à tout ce qu’il y a chez les autres. Aussi exagérant

inconsciemment notre déception, nous grossissons encore les sujets que

nous avons d’être déçus. Cependant, aujourd’hui, des marques trop

nettes, trop évidentes, s’étalent pour qu’on ferme les yeux: la France

devient grossière, elle va vers la vulgarité, et les Français ne

répondent plus guère à l’image idéale que nous nous faisons d’eux. Au

retour d’Italie, ce qui frappe surtout, je le répète, c’est leur manque

de penchant pour s’intéresser aux choses du sentiment et à l’art, en

général, à ce qui est élevé ou délicat. Mais peut-être est-ce là un

mouvement universel. Possible que le monde entier se dirige vers la

platitude? Il existerait alors pour chaque pays des causes

particulières. L’une d’elles, pour le nôtre, serait probablement

l’extraordinaire invasion des villes par la campagne. Chacun,

d’ailleurs, peut trouver cent autres raisons. Et ce n’est pas mon projet

de les chercher. Ni de tirer nulle conclusion. J’ai pensé seulement

qu’il pouvait être intéressant de dire avec précision et sans détour

l’impression ressentie par un Français rentrant chez lui après six mois

de vie au dehors.

1909-1910.

En flânant de Messine à Cadix · 第 22 / 27 题