Je revenais de Poggioreale. Le tramway, bondé de voyageurs, filait sur
les rails en bordure de la route. Tout à coup, je vis le geste d’une
femme assise en avant; avec effroi elle levait les mains pour se cacher
les yeux; la voiture bloqua ses freins et s’arrêta brusquement. Alors,
il s’éleva un grand bruit de voix, et le wattman, étant descendu,
s’accroupit près du tramway. Il se redressa: il tenait dans ses bras un
pauvre petit garçon, dont un pied pendait affreusement, avec la
chaussure. Coupé net à la hauteur de la cheville, le pied tenait à la
jambe par une lanière du pantalon déchiré; il se balançait. L’enfant
avait eu si peur, ou il souffrait tant, qu’il ne criait pas: sa bouche
grande ouverte était muette, mais le visage était contracté, épouvanté,
effrayant.
Les voyageurs descendirent sur la route. Ils parlaient tous en même
temps. Ils tournaient sur eux-mêmes et ils levaient les bras vers le
ciel. Je n’ai jamais vu un si beau tableau. Tous leurs gestes étaient
purs et naturellement lyriques; ce jour-là, je compris que les peintres
de la Renaissance italienne n’avaient pas eu besoin de composer leurs
tableaux: il leur suffisait de regarder autour d’eux. Ce peuple-là a le
génie de la belle expression dans le mouvement.
On menaçait le wattman, on voulait lui faire un mauvais parti, on était
exaspéré. Cependant, un fiacre était arrivé avec un agent. On y avait
placé le misérable petit blessé; l’agent le conduisait à l’hôpital. Je
songeais que cet enfant qui, cinq minutes auparavant, jouait, libre,
heureux et sans soucis, était maintenant estropié pour la vie.
L’existence était à jamais gâtée pour lui. Une seconde avait suffi.
Et je comparais l’attitude de mes compagnons exaltés, émus, débordants
de pitié, à celle de gens d’un autre pays. J’avais vu, à Londres, un
ouvrier, qui travaillait sur un toit de verre, dans une gare, tomber.
Une chute de douze ou quinze mètres. On avait entendu un fracas de verre
brisé, puis quelque chose de lourd s’était abattu sur le sol. Le corps
demeurait immobile, par terre. Un ou deux passants s’étaient arrêtés.
Pas un mot. Et les autres, ayant à peine tourné la tête, avaient
continué leur chemin, du même pas égal.
Le tramway était reparti. Les voyageurs ne s’asseyaient pas. Ils
criaient. Ils tendaient le poing vers le wattman. Alors le contrôleur
passa de banquette en banquette, et il se mit à parler. Il démontrait
qu’il n’y avait pas eu de la faute du wattman: une voiture avait empêché
celui-ci de voir le petit garçon; dès qu’il l’avait vu, il avait bloqué
ses freins. Il parlait comme un orateur, avec exorde, développement,
conclusion. Il avait le geste et la période; il convainquait. Et grâce à
lui le tramway s’apaisa.
Cependant une petite jeune fille, bouleversée par ce qu’elle avait vu,
s’était mise à pleurer. Un jeune homme, assis à côté d’elle et qui ne la
connaissait pas, en profitait pour faire connaissance. Il la consolait,
il lui disait des choses douces, et l’on voyait qu’il lui dirait bientôt
des choses tendres.
Le tramway arrivait à Naples. On était calmé. Chacun descendit, s’en fut
à ses affaires. Le jeune homme partit du même côté que la jeune fille.
* * * * *
J’avais saisi là sur le vif plusieurs traits du caractère napolitain: la
faculté de s’exalter tout d’un coup, de prendre feu, et aussi de se
calmer rapidement; nature violente, mais feu de paille. Le goût de la
parole et des discours. Enfin, le penchant à l’amour, la galanterie qui
n’abandonne jamais un cœur napolitain.
Heureux pour le wattman que l’accident se fût produit hors de Naples.
Dans la ville, il ne s’en fût pas tiré à si bon compte. Il arrive
souvent que les tramways écrasent des enfants: ces derniers sont en si
grand nombre et si peu surveillés. Mais quand le fait se produit dans
une voie fréquentée, au Rettifilo, par exemple, cela se termine souvent
par une émeute. La première année de mon séjour, un tramway avait écrasé
un enfant; la foule brûla le tramway, puis elle occupa la voie; on avait
envoyé des agents, on fut obligé de les soutenir par des carabiniers et
de l’infanterie. Toute la journée on se battit. On se disputait le
corps: tantôt il était entre les mains de la troupe, tantôt dans celles
de la foule. Mais le lendemain, tout était rentré dans l’ordre et il n’y
paraissait plus.
Le Napolitain se monte promptement. Il parvient tout de suite à la
dernière violence. Puis, fatigué par cet effort, il se calme, et son
indolence naturelle reprend le dessus. Il a des colères d’enfant.
*
* *
Par un bel après-midi d’été, j’étais descendu sur la Marina Grande, à
Capri, je voulais me faire conduire aux grottes. Deux ou trois mariniers
causaient paresseusement. Je m’adressai à eux. Ils s’étiraient et ne
répondaient pas. Enfin l’un d’eux se décida: «Moi, signore, j’y vais.
Trois lire.» C’était au-dessus du tarif, je le fis remarquer, et
j’obtins la promenade pour deux lire. Il tira mollement sur la corde de
sa barque, l’amena à quai; j’y descendis, il y descendit à son tour,
puis il saisit ses avirons d’un air las et dégoûté. Il regardait la
terre, les deux autres qui étaient restés là-bas et qui continuaient à
ne rien faire. «Tre lire, signore?»--«Non, due.» Il se mit à ramer avec
nonchalance, et nous fîmes une centaine de mètres. A ce moment, il
observa que je souriais. Je souriais de sa petite comédie, qui m’avait
amusé. Mais il crut que je me moquais de lui, parce qu’il avait cédé,
parce que je l’avais fait marcher malgré lui. Il fut touché dans son
amour-propre. Il lâcha les rames et se croisa les bras: «Trois lire pour
aller aux grottes, signore; je ne vais pas aux grottes à moins de trois
lire.» Furieux de ce manque de foi, je me fâchai, je ne voulais pas
céder à sa camorra. «Trois lire ou je retourne.»--«Retourne.» Il reprit
ses avirons, nous revînmes à terre.
Et c’était bien napolitain. Le Napolitain ne peut supporter qu’on se
moque de lui. Ce marinier-là avait cru que je riais à ses dépens. Alors
ne pas aller aux grottes, à quoi sa paresse, le beau temps, le plaisir
de ne rien faire sous le beau ciel bleu n’avaient pu le déterminer, son
amour-propre blessé l’y décida subitement.
L’amour-propre, la vanité, c’est un des grands mobiles napolitains. Il
est ostentatoire. Il aime l’emphase, la façade, les discours. Il aime le
costume, la parure. Sa femme est couverte de gros bijoux; dans le
peuple, les femmes des marchands sont parées comme des châsses. Quant à
lui, il est l’Italien le mieux habillé de la péninsule. Il raffine en
fait de vêtements, c’est un esclave de la mode. Un été, il était élégant
de porter des lunettes noires à grosse monture en corne: c’était
affreux, cela enlaidissait tout le visage. Eh bien, pas un jeune homme à
prétentions qui n’en portât: d’abord la mode, n’est-ce pas?
Il faut les voir sur la place Saint-Ferdinand, coquets, pimpants comme
s’ils sortaient d’une boîte: pantalon blanc, chaussettes et souliers
blancs, chapeau de paille de la dernière forme, fin mouchoir dépassant
la pochette. Ils sont minces et nerveux. Ils se regardent, s’examinent
mutuellement d’un œil de critique, comme des femmes élégantes.
A ce goût de la toilette, on peut découvrir trois causes principales:
d’abord le besoin de paraître, de faire de l’effet, d’être considéré,
puis le plaisir artiste de s’amener à son point le plus parfait, de se
montrer dans son beau, enfin la satisfaction de s’occuper de choses
futiles, car l’esprit ici est brillant, mais superficiel.
Mais il existe encore une raison, très forte pour un Napolitain: il aime
à se déguiser, à paraître ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit pas seulement
de faire illusion aux autres, mais encore à soi-même. S’il est pauvre,
il s’imaginera qu’il est riche. Il se nourrira d’un croissant dans une
tasse de café, mais il sera vêtu comme si son gousset était bien garni.
Et il se promènera avec des airs de gentleman. L’employé veut passer ici
pour un bourgeois, et le bourgeois pour quelqu’un de l’aristocratie. Un
garçon de café porte un habit de bonne coupe et, pour ranger le billet
de cinq lire que vous lui avez donné, il tire de sa poche un
portefeuille parfaitement élégant. Aussi comme les gens vraiment riches
sont regardés, imités, copiés! tous leurs gestes et toutes leurs
manières sont longuement commentés. On prend sur la place une granita de
cinq sous pour pouvoir les observer, les voir passer. Et quel plaisir si
par hasard on en connaît un, quel coup de chapeau! Un petit jeune homme
pauvre de Naples saura toutes les histoires des gens riches: quand vous
le mettez sur ce chapitre, il ne tarit pas. Par contre, il feindra pour
le peuple le plus grand dédain, bien qu’au fond il l’aime beaucoup; mais
il ne veut pas qu’on le confonde avec lui, il l’accusera donc de tous
les vices, il le calomniera, il dira volontiers, par exemple, qu’il est
ivrogne, ce qui est un mensonge tout à fait gratuit, le Napolitain de
toutes les classes étant, comme je l’ai déjà dit, d’une admirable
sobriété.
Cependant, outre l’amour-propre, ce qui encore empêchait le marinier de
Capri d’aller aux grottes, c’est que cela lui était apparu comme un
travail. Il faisait beau temps, il faisait chaud, ramer ne l’amusait
pas. Or, le Napolitain veut toujours s’amuser, continuellement il joue.
Il joue au cocher, au pêcheur, au maçon. Il a de la fantaisie dans
l’esprit. Que son métier d’abord lui paraisse amusant; si c’est,
purement et simplement, du travail, il abandonne. Il faut voir ses mines
rebutées, son découragement, son dégoût, quand il est contraint de faire
quelque chose qui ne lui plaît pas; c’est tout à fait curieux.
*
* *
Le Napolitain a des goûts très fins. Il est sobre. Il n’aime pas boire.
Il n’aime pas à faire le grossier. Dans les grandes fêtes vous verrez
d’énormes tablées, beaucoup de gens devant des verres. Approchez, vous
vous apercevrez que cette débauche est toute d’apparence: une poignée de
coquillages, un verre d’asprino, voilà tout le festin. Quels sont donc
ses goûts? D’abord paraître. Puis la musique. Il raffole de la musique.
J’ai vu un gamin, l’oreille collée à la devanture d’une boutique de
chansons où l’on jouait du piano, il en perdait le souffle.
Enfin le théâtre. L’amour du théâtre est développé à Naples comme nulle
part ailleurs. Pour une population sensiblement égale, il y a à Naples
trois fois plus de théâtres qu’à Marseille. On y voit des acteurs du
cru, depuis Scarpetta jusqu’à Pantalena, tout à fait supérieurs. On y
joue en dialecte des pièces burlesques succulentes. Et je ne parle pas
des théâtres à musique, du célèbre San Carlo ou du Mercadante.
J’ai assisté, au Mercadante, à une curieuse représentation. C’était à
l’époque de la fête de Piedigrotta. On sait que sortent alors toutes les
chansons de l’année. On organise des concours. Ce soir-là, au
Mercadante, on donnait un choix de chansons nouvelles; les auteurs des
paroles et de la musique étaient dans la salle. Le commencement de la
représentation fut troublé par un orage. Le plafond du théâtre,
probablement, n’était pas étanche, il se mit à pleuvoir dans la salle:
les spectateurs des fauteuils d’orchestre ouvrirent leur parapluie, et
ceux qui n’en avaient pas déménagèrent précipitamment. Les employés du
théâtre se précipitèrent avec des housses pour couvrir les rangs de
fauteuils menacés. On criait, on riait, on battait des mains, on
réclamait le lever du rideau.
Le rideau se leva. Le décor représentait le port, avec le Vésuve au
fond. Il y avait d’abord un chœur d’hommes et de femmes qui chanta la
première chanson, puis une grosse chanteuse, très aimée du public,
Rispoli, alla chercher l’auteur derrière un portant: on applaudit. Alors
l’auteur montra de la main la chanteuse, pour signifier que si sa
chanson paraissait bonne, c’est qu’elle avait été bien chantée. Mais la
chanteuse, à son tour, montrait l’auteur pour dire que si elle avait
bien chanté, c’est que la chanson était excellente. Ces congratulations,
ces courtoisies expressives étaient tout à fait amusantes. Elles se
trouvaient exactement du goût du public qui criait «bissa! bissa!
bravissimo!» La Rispoli recommença sa chanson.
Après elle parut Pasquariello qui chanta sur des paroles de Ferdinando
Russo. Il obtint aussi un grand succès. Alors Russo, qui était assis
dans une avant-scène, se leva; en se penchant il tendit la main à
Pasquariello, lequel de la scène lui donna une poignée de main. On
applaudit. Russo montra au second étage un gros homme, c’était l’auteur
de la musique: c’est à lui, à lui seul, qu’on devait que la chanson fût
belle. Le gros homme se leva, et du second étage il tendit le bras vers
l’avant-scène de Russo: il voulait dire que sur d’aussi belles--ah! si
belles!--paroles que celles de Russo, il était trop facile vraiment de
faire de la bonne musique...
*
* *
On est très poli à Naples. On est trop poli. On s’égare en compliments,
en cérémonies, en élégances de toutes sortes. La tournure de l’esprit
napolitain est telle: on perd beaucoup de temps en bavardages. L’esprit
y est fin et très subtil. Mais il n’y est point robuste. Les Napolitains
sont des amateurs délicats, ils ont tous le goût et l’intelligence de
l’art, ce sont rarement des vrais artistes, rarement des créateurs.
Cette finesse d’esprit, cette subtilité les rend un peu féminins. Ils
possèdent toutes les roueries, toutes les perfidies et les lâchetés de
la femme. Je ne les crois donc pas braves. Ils sont braves si la passion
les aveugle, si la colère les pousse hors d’eux-mêmes, ou bien quand on
les regarde. Pas à froid. Mais que leur façon de se battre est
étrange!... J’ai vu une fois deux jeunes gens s’empoigner dans la rue.
L’un accompagnait une femme; l’autre, en passant, avait regardé la femme
d’une façon qui n’avait pas plu au premier. Celui-ci interpella
l’insolent. Ils se parlaient en souriant, très doucement, et je ne
pensais pas du tout qu’ils en viendraient aux mains. Tout à coup ils se
jetèrent l’un sur l’autre, mais ils ne se battaient pas comme des gens
de chez nous, avec les poings, ils se battaient comme des femmes ou des
chats, avec les ongles, ils cherchaient à se griffer la figure: des
gestes tordus, félins... On les sépara, ils avaient tous les deux le
visage en sang.
Les Napolitains s’efforcent toujours de se défigurer. Leur grande
vengeance, c’est le sfregio. Une balafre avec un rasoir. C’est une
blessure qui n’est pas dangereuse, mais dont la cicatrice est à jamais
visible.
*
* *
Ils cherchent à se défigurer, à s’enlaidir, parce qu’ils savent bien que
leur plus grand désespoir, c’est de ne pouvoir plus faire l’amour. Or, à
Naples, un homme qui n’est pas beau, ne compte pas. Comme dans tous les
pays du Midi, on y est directement sensible à la forme, à la grâce, à la
beauté physique. Et l’on sait aimer. L’amour est la grande affaire. Il
ne s’agit pas de la bagatelle, d’aventures faciles et plaisantes, de
grivoiseries et de plaisirs licencieux. Non, ici, sur cette terre
chaude, au bord de la mer des Sirènes, c’est la voix ardente de la
passion qui parle. Ces belles créatures d’instinct n’aiment pas
mollement, elles adorent. L’être qui leur plaît, les passionne, les
affole, elles le veulent posséder tout entier, elles l’absorbent, elles
l’aspirent, elles s’en grisent. Pas un de ses gestes, une de ses paroles
qui ne les pénètre jusqu’au fond d’elles-mêmes. Ce sont de merveilleuses
lionnes d’amour.
Aussi, dans cette atmosphère de volupté, tout le monde sait-il parler le
langage de l’amour. Et s’il est absurde d’imaginer, en n’importe quel
autre pays, une femme de haute race prenant son amant dans le peuple,
cela, dans cette ville, se comprendrait bien. Un marchand de fleurs ou
un jeune chevrier saura dire tout de suite les mots les plus tendres
avec l’accent le plus enflammé, il raffinera en sentiments comme une
petite maîtresse, il a le don. D’ailleurs, ici, comme chez tous les
peuples du Midi, on a beaucoup de réserve. Je l’ai déjà dit: jamais dans
la rue, dans un jardin, dans un endroit public, vous ne verrez deux
amants s’embrasser; jamais une attitude équivoque. Les yeux seuls se
caressent. Mais ils se caressent bien. Regard d’homme n’aura nulle part
ailleurs cette expression d’admiration extasiée, éblouie, pour la beauté
de la femme, ni regard de femme cette docilité enivrée d’amoureuse. Et
nulle part ailleurs le bonheur d’être beau ne s’exprimera de cette façon
émouvante.
Il est curieux, à Naples, de lire à la dernière page des journaux, la
petite correspondance. Les amants s’expriment là, en phrases exaltées,
leur passion. Ils se désirent follement, ils se baisent divinement. Ils
sont séparés, quel désespoir! Ils sont jaloux, quelle atroce souffrance!
Ils se reverront, quelle affolante joie! Ils se font de cruels
reproches, ils se font d’enivrantes promesses...
Et tout cela est délicieux.
Et cette race passionnée, violente et rêveuse, crédule et enfantine,
riche d’émotions, bavarde, brillante et vaine, naturelle et menteuse, et
généreuse, compose, pour celui qui la regarde, le plus varié et le plus
attachant des spectacles.