TANGER

Je nous revois, voguant en barque, dans le port de Naples, vers le gros

vaisseau qui venait de faire le tour de l’Afrique et que nous

apercevions là-bas, au loin, immobile sur ses ancres. La matinée était

lourde. Dans la barque, avec nous, se trouvaient deux Allemands qui

devaient arriver pour le moins du Cap, et qui avaient profité de

l’escale à Naples pour visiter la ville. Trois rameurs, en criant, en

chantant, en riant, faisant tapage à la napolitaine, nageaient

paresseusement, avec de loin en loin de brusques accès d’énergie, ils

regardaient les étrangers du coin de l’œil et plaisantaient entre eux.

Assis sur un banc, nos valises à nos pieds, nous contemplions le port et

la ville charmante, tiède et rose, que nous quittions. Nous abordâmes

enfin l’_Admiral_. On nous conduisit à nos cabines et nous nous

installâmes, ce qui ne fut pas long. Comme nous devions loger une

huitaine de jours à bord de ce vapeur, nous avions hâte de le visiter et

d’en examiner les habitants.

Il avait voyagé quatre mois sur les côtes d’Afrique, ayant d’abord

descendu celles-ci à l’ouest pour, après avoir doublé le Cap de

Bonne-Espérance, les remonter à l’est. Il s’était arrêté dans toutes les

colonies, au Sénégal, au Cap, à Lourenço-Marquès, à Mozambique, à

Zanzibar, maintenant, après avoir traversé la mer Rouge, il passait en

Méditerranée pour rejoindre l’Atlantique et regagner Hambourg, son port

d’attache. Quels hommes et quelles bêtes allions-nous voir sur ce

coureur de mers?

Mais quel parfum des tropiques nous y respirions déjà! La fade odeur de

l’arachide sortait de la cale, et l’on écrasait, en passant par là, des

petits grains rougeâtres qui avaient poussé sur des terres bien

lointaines. L’_Admiral_ devait s’arrêter deux jours à Marseille, puis il

ferait route sur Tanger... Quand on leva l’ancre, l’orchestre des

_stewart_ nous régala d’une valse. Car, sur les bateaux allemands, tous

les garçons jouent de quelque cuivre et ils composent un orchestre qui

distrait les passagers. Nous étions sur le pont, nous regardâmes défiler

sous nos yeux la rive délicieuse, et comme engourdie de plaisir, du

Pausilippe. Nous fûmes vite à Nicida; nous franchîmes la pointe, et le

golfe de Naples, le Vésuve, Sorrente, et Capri disparurent.

A ce moment, on sonna le deuxième coup du déjeuner et nous passâmes dans

la salle à manger. Elle était vraiment plaisante, en bois des îles, très

claire, point européenne, et telle qu’on la souhaitait. Nous n’y

rencontrâmes aucun sultan, pas de princes des Comores, mais une société,

tout de même, amusante. Au bout de notre table, on voyait un gros

Portugais, barbe et cheveux noirs, air cruel, qui était enveloppé dans

une sorte de manteau noir à capuchon, et mangeait de tous les plats,

avec un appétit terrible, comme si vraiment c’eût été du nègre. Il avait

l’air d’un marchand d’esclaves, il devait avoir fait la traite sur la

côte; il revenait de Mozambique. A côté de lui sa femme, une personne

paisible, d’une rotondité magnifique. En face de nous était assis un

ménage d’Anglais: l’homme vêtu de flanelle, la femme en légère

mousseline, déjà mûre, mais mince, gazouillante, et souriant comme une

petite fille; ils s’étaient embarqués au Cap pour Southampton. A une

autre table, de grands jeunes gens blonds, habillés de khaki, devaient

arriver de Dar-es-Salam; ils parlaient avec animation à une sorte de

clergyman en redingote noire, qui semblait rêveur et nerveux. Il y avait

aussi, à cette table, un Anglais très rouge, qui portait des culottes

courtes et exhibait avec satisfaction des mollets énormes. Il ne

manquait rien qu’une jolie femme à cette assistance pour qu’elle fût

parfaitement agréable. Nous la retrouvions tous les jours aux repas, et

sur le pont où chacun, allongé dans un fauteuil de toile, tuait les

heures de la traversée, en sommeillant ou en parcourant vaguement

quelque magazine.

Pour nous, nous rôdions sur le navire. Le matin, nous allions voir nos

amis les singes. C’étaient deux petits singes au ventre bleu qu’on avait

attachés à l’arrière, ils appartenaient à des hommes de l’équipage. Les

matelots leur faisaient de fort méchants tours, ils les suspendaient

au-dessus de la mer comme s’ils eussent voulu les jeter à l’eau.

Terrifiées, les pauvres petites bêtes poussaient des cris. Quand on

s’approchait d’eux avec amitié, ils étaient délicieux. Nous leur

attrapions des mouches, ils nous les prenaient des mains avec leurs

petits doigts et les dévoraient avec gourmandise.

Nous visitions ensuite la gazelle, qui vivait dans l’entrepont et qu’on

nourrissait de lentilles. Puis nous gagnions l’avant, en passant devant

les cuisines où nous jetions un coup d’œil aux deux maîtres-coqs

chinois. A l’avant, il y avait un âne et un chien savant destinés à un

cirque de Lisbonne, et qui faisaient des tours. On y voyait aussi un

aigle dans une cage, un aigle muet, fier et farouche.

Nous atteignîmes ainsi Marseille, n’ayant eu de gros temps qu’un peu,

dans le détroit de Bonifacio. Arriver dans ce port, par un beau matin

d’été, alors que le ciel, comme un dais de soie délicate, prête des

reflets bleus à toutes les choses!... Le navire glisse avec prudence sur

l’eau immobile des bassins, les ponts tournent et vous ouvrent passage;

on longe des quais de pierre, puis de plus larges lacs se proposent:

l’on y passe en revue lentement tous les grands vaisseaux amarrés, et

l’on suit des yeux la course pressée, adroite, des petites chaloupes à

vapeur qui se hâtent de toutes parts... Là-bas, dans le lointain,

au-dessus des mâts, touchant le ciel, on voit la colline blanche de

Notre-Dame de la Garde.

Le spectacle était si beau, ce matin-là, que je ne me lassais pas de le

contempler. J’étais perdu dans une douce rêverie. Après le monotone

désert de la mer, rien n’est aussi agréable que le gai mouvement d’un

port. Et la lumière, l’eau, les couleurs, tout se montrait d’une réalité

pleine de rêve. Pendant que notre _Admiral_ cherchait sa place au milieu

des autres steamers, je ne pensais plus du tout à descendre à terre.

Cependant, dès qu’on eut accosté et que fut jetée la passerelle, tout

changea, j’éprouvai pour la ville une poussée de désirs, et l’idée que

j’allais voir des rues, des foules, des boutiques, toute l’existence

active de la terre, m’enivra. Un navire en mer, c’est une prison. La

terre, c’est la liberté, c’est la délivrance. Et voilà pourquoi les

escales sont aussi charmantes. La lourde porte de la prison s’est

ouverte; on s’est élancé au dehors, on voit tout avec des yeux ravis:

l’abondance, le débordement des sensations après l’austérité et la

compression du cloître... Chaque chose en prend tout son charme et tout

son parfum.

* * * * *

Je n’ai jamais vu Marseille plus belle. Nous traversions les docks avec

joie. Nous passions rapidement entre les wagons, au milieu des sacs et

des ballots de marchandises, parmi le halètement et le sifflement des

machines. Et nous possédâmes passionnément la Cannebière, le Vieux-Port,

la Corniche et le Prado. L’escale, cette pose d’oiseau entre deux vols,

était encore plus délicieuse pour nous, parce que, le lendemain nous

repartions pour les pays inconnus, à l’aventure!

*

* *

On voit une côte montagneuse déserte. Pas de maisons. Des montagnes

nues, rébarbatives et mystérieuses. Quelque chose se cache là derrière:

ce pays qui se dissimule inquiète. Un silence, une immobilité

impressionnante. Le sentiment d’être guetté, d’être vu et de ne pas

voir... Notre _Admiral_ s’approche de la terre, avançant sur une eau

blanche et plate qui fait mal aux yeux. Il passe entre deux navires qui,

immobiles, ont l’air d’épier la côte. Nous entrons dans une baie; nous

apercevons une plage et quelques maisons, et, bientôt après, une petite

ville bleue, fraîche et comme en porcelaine, bâtie sur une colline. Pas

de port: seulement un môle en bois qui avance dans la mer.

Et voici l’_Admiral_, entouré de longues barques, qui sont montées par

des hommes habillés en turcs, gesticulant, baragouinant. Et l’on est

tout étonné. On est entré tout à coup dans un nouveau monde. Un de ces

Turcs, qui porte une jolie veste rose, a grimpé à bord; il s’est emparé

de mon sac et il a décidé qu’il me guiderait: je le suis docilement.

Dans la barque, les hommes vêtus en turcs nagent vers le môle. Notre

guide nous parle français; il est plein d’égards pour nous,--mais il

parle aussi dans sa langue aux rameurs, et il discute avec eux, ce sont

des cris: il nous a défendu, paraît-il, contre leurs prétentions... On

débarque et nous arrivons devant la porte de la ville. Sous une voûte,

un Marocain, tout de noir vêtu, solennel, est assis à la turque. C’est

un douanier, à ce qu’on nous apprend. Il n’aime pas à être dérangé. Nous

n’avons pas de fusils, non? cela va bien. Visiter nos sacs, peuh! à quoi

bon? Il nous fait signe de passer et de le laisser en paix.

Nous pénétrons alors dans Tanger, et c’est le rêve qui continue: Une rue

étroite, tortueuse, qui monte, une foule tout orientale, des boutiques

petites et sans profondeur, des échoppes où, sur des tapis, des gens

sont assis; un âne passant de temps en temps au milieu des groupes qui

s’ouvrent pour lui faire place. Cela est si resserré, si tassé, et la

ville est si bien enfermée dans ses murailles, on est tellement comme à

l’abri dans un fort, et l’on voit si peu d’Européens, ni rien qui soit

d’Europe, qu’on a tout de suite l’impression d’un nid de pirates. On

dirait qu’ils sont là, dans la ville où ils se réunissent sur la côte

barbaresque, pour partager le butin, là où ils reviennent après avoir

écumé la mer. Tanger est cachée. Quand on y arrive, de la Méditerranée,

on ne la voit que lorsqu’on est devant. On a l’impression qu’elle s’est

dissimulée exprès. Et point de port. Et les montagnes que nous

apercevions tout à l’heure du bord, ces montagnes mystérieuses! Oui,

c’est une petite ville arabe de voleurs de mer!

Et puis l’on monte, on monte la rue pavée à l’arabe, pleine de trous, et

où les pieds européens se tordent... On arrive enfin à une sorte de

place sur laquelle se trouvent deux cafés français,--une petite place,

deux petits cafés,--puis la rue arabe recommence. Notre guide nous

expliquait qu’aujourd’hui justement se célébrait une fête: si nous

prenions des ânes, nous pourrions arriver à temps au plateau de Merxan

où elle avait lieu... Mais nous débouchions sur un vaste terrain

montueux, le Socco, le marché; par terre des étalages de légumes et de

fruits, et des gens en burnous assis sur le sol, puis le coin des

étoffes où les femmes choisissent des voiles et des mousselines, puis

les sucreries, et puis la ferraille. Dans un angle du Socco, des ânes,

des mulets, des chevaux. Sous une petite tente, un coiffeur rasant la

tête d’un patient immobile. Et c’était une foule animée. Des femmes, la

figure couverte, drapées comme Marie-Madeleine, dans des étoffes

blanches. On se sentait dans un pays biblique. Des petits ânes, très

chargés, passaient constamment. Des cavaliers fiers, en manteau rouge,

attendaient. Voilà des hommes de Sousse, d’une couleur rouge foncé, des

Rifains, qui gardent sur le sommet de leur tête rasée une petite mèche

de cheveux, des femmes kabyles au large chapeau de paille, des juifs en

robe noire, des mères qui portent leur enfant sur le dos. De temps en

temps, dinn, dinn, dinn, et c’est un marchand d’eau qui passe en courant

d’un pas égal; il a les jambes et les bras nus, il va, le corps penché

en avant à cause de l’outre sur son épaule; il est beau, il semble un

esclave égyptien soudain sorti d’un bas-relief...

Sur la route, qui se dirige vers la campagne, toute cette foule se

presse, regagnant les villages. Dans la poussière, les mendiants, d’une

voix lamentable, récitent des prières. Un aveugle sans prunelles, aux

deux orbites vides et roses, assis sur une borne, tend la main...

* * * * *

Le guide nous a conduits à l’hôtel, qui est en haut du Socco et domine

la bleue Tanger. J’ai une chambre d’où l’on découvre la ville et la mer.

C’est un hôtel d’Afrique, précédé d’un jardin sombre, avec un grand

vestibule dallé et frais, et où circulent des domestiques en veste

arabe, en fez, et des petites négresses pieds nus, un foulard jaune sur

la tête. Un grand diable d’Anglais, aux jambes enveloppées de leggins,

et sa femme, qui porte un casque colonial, un peintre, des officiers y

prennent leurs repas par petites tables. Dans ma chambre, il fait froid;

ici, à Tanger, au 1er septembre, le vent vous fait frissonner, tandis

qu’en face, à Gibraltar, on étouffe. L’azur du ciel devient mélancolique

quand on grelotte. Et l’on souhaiterait une atmosphère moins cristalline

et plus de tiédeur.

Mais notre guide nous attend à la porte du jardin avec de petits ânes.

Nous nous installons sur les bâts énormes qui vous écartèlent les

cuisses, et nous partons à travers un chemin ombragé que bordent, de

loin en loin, de charmantes maisons de campagne espagnoles. Le chemin,

comme tous les chemins en pays arabe, ne paraît tracé que par le pied

des passants; il est capricieux, il suit les inégalités du terrain, il

va, vient, descend, remonte, il est charmant. Nous trottinons, dépassant

les gens qui reviennent du Socco, et enfin, après avoir vu un beau

paysage, nous arrivons au plateau de Merxan. C’est un immense rectangle

point égalisé, point aplani, où l’herbe pousse et qu’entourent des

maisons habitées par des banquiers et des riches commerçants juifs fixés

depuis longtemps à Tanger. Nous croisons justement quelques-uns d’entre

eux avec leur famille. Ils sont vêtus à l’européenne, d’une façon

voyante et avec recherche. Mais il y a une foule arabe surtout sur le

Merxan. Des femmes assises sur le sol par groupes, des cavaliers

immobiles qui attendent, des enfants qui courent çà et là. Enfin, une

ligne de beaux chevaux apparaît, chargeant à travers la plaine. Les

Arabes brandissent en l’air leurs longs fusils et font une décharge.

Puis un cavalier seul, vêtu d’un jaune éclatant, caracole. La charge

repasse, soulevant des nuages de poussière dorée, faisant trembler la

terre. La mer là-bas est infiniment paisible, le soleil décline et un

rayonnement délicat auréole toutes choses.

Remontés sur nos ânes et quittant le Merxan, nous avons croisé avec

étonnement une sorte de petite voiture à quatre roues traînée par des

chevaux. C’est la seule voiture de Tanger: elle appartient à je ne sais

quel consulat.

Nous sommes entrés à l’Alcazaba, la vieille ville entourée de murs

crénelés. On y trouve sur une place le palais, nullement superbe, du

gouverneur. On y visite la prison: des prisonniers passaient leur tête

par un trou rond et nous regardaient d’un air sombre; ils tendaient vers

nous des mains avides. Dans un cachot noir, on percevait un grouillement

singulier. Il y avait une cellule spéciale pour les juifs. Sur la place,

des enfants, en djellaba de couleur vive, nous poursuivirent en nous

demandant un sou.

*

* *

Le soir, notre guide était venu nous chercher à l’hôtel. Nous

traversâmes le Socco obscur et maintenant désert, et nous gagnâmes la

grande rue. On y trouvait, de loin en loin, une échoppe éclairée ou

quelque boutique de juif dans laquelle brillait une lampe. C’était un

travail de marcher; on ne pouvait, dans la nuit, éviter tous les trous

que forment les pavés enfoncés; il fallait avancer avec précaution. Nous

parvînmes à la place aux deux cafés; elle était éclairée, et des

caftans, des burnous, des gandourah s’y promenaient. Notre guide nous

fit prendre à main gauche un passage étroit, et nous commençâmes à errer

à travers l’enchevêtrement des ruelles étouffantes et resserrées comme

des couloirs. Nous visitâmes d’abord un café espagnol où deux danseuses

en robes pailletées et un homme à veste andalouse tambourinaient du

talon sur le parquet; puis une musique arabe nous attira au fond d’une

maison basse; là, dans une salle tapissée de nattes, des matelots

regardaient une famille juive sur l’estrade. Mais le plus bel endroit se

trouvait justement sur la place. On poussait une porte très lourde et

l’on se trouvait dans une sorte de cour, peinturlurée en bleu foncé,

entourée d’une voûte carrée où les Maures, assis sur des escabeaux,

buvaient du café ou de l’aguardiente en fumant.

Là aussi, il y avait une estrade sur laquelle quatre ou cinq femmes

assises, frappant des tambours arabes et touchant un instrument à deux

cordes, accompagnaient une grosse juive qui chantait sur un ton très

élevé une mélopée monotone. Comme elle forçait sa voix, on voyait les

veines de son cou se gonfler; elle suait à grosses gouttes et elle

s’arrêtait, de temps en temps, pour boire un verre d’eau. Notre guide

nous avoua que ce qu’elle chantait là, c’était une complainte sur le

meurtre par les Français d’un marabout de Casablanca: les Maures

écoutaient. Quand elle eut tout à fait fini, elle retourna s’asseoir à

côté des autres et alluma une cigarette.

A Tanger, on a l’impression constante d’une sourde hostilité de

l’indigène; il demeure indéchiffrable, il ne témoigne pas sa haine. On

la sent cependant continue, dissimulée, mais toujours présente. Et l’on

éprouve un malaise d’être là par la force, de s’imposer à cette race, de

n’être pas accepté par elle. On soupçonne chaque propos et chaque geste;

on n’est jamais en confiance, on est chez l’ennemi. On sent qu’il faut

se tenir sur ses gardes, il flotte une atmosphère de menace latente; on

se maintient par la crainte, on a le sentiment que si l’on faiblissait

un peu, une force sauvage remonterait à la surface de cette race dominée

et vous emporterait. Vingt fois par jour, on entend le canon du

stationnaire qui se trouve toujours dans les eaux de Tanger: il

multiplie les saluts, les politesses. Il faut qu’on n’oublie pas qu’il

est là. Et alors une nouvelle conscience s’éveille en vous; en même

temps que vous êtes touché, séduit par la poésie de la vie arabe, devant

l’impossibilité de pénétrer ces cœurs étrangers, vous sentez naître en

vous une conscience européenne. Tout en vous répétant qu’il est injuste,

qu’il est odieux de venir opprimer chez eux des gens qui ne vous

demandent rien, vous vous sentez de la race forte, de la race

dominatrice, ennemie de l’autre et voulant la réduire.

* * * * *

Je me suis promené dans Tanger en admirant le courage et la volonté des

colons. Depuis ces dernières années, beaucoup de Français sont venus, et

sur la plage, devant la mer, ils ont construit déjà une rangée de

maisons européennes; on voit là des magasins, des entrepôts bourrés de

marchandises. Les Espagnols étaient établis sur cette terre depuis des

siècles; Tanger comprend tout un quartier espagnol, un quartier étouffé,

compliqué et très joli, aux maisons bleues dans lesquelles, par les

portes entr’ouvertes, on aperçoit de frais patios; le Maure de Tanger

parlait espagnol, maintenant il baragouine tant bien que mal le

français. Et encore que la poste et le consulat allemand soient fort

somptueux, c’est le Français, cependant, qui est considéré ici par

l’Arabe comme l’étranger à craindre, comme le maître puissant.

J’ai loué un cheval et je suis allé galoper un peu devant la mer, sur le

sable que le flot venait mouiller. Il faisait une bise aigre. Le ciel

était d’un bleu froid. Dans la baie, deux cuirassés se tenaient

immobiles; un steamer était à l’ancre. Des files de petits ânes, chargés

de ballots, se hâtaient sur la plage, poussés par des Arabes aux jambes

nues vers les montagnes qu’on voyait là-bas. J’éprouvais un singulier

plaisir à me trouver seul sur cette plage d’Afrique lointaine et barbare

encore, et je devinais la joie du colon qui mène avec énergie sa vie

aventureuse parmi l’inimitié de l’Espagnol et du Marocain.

Pour le simple passant, cette existence-là offre quelque chose

d’attirant. D’ailleurs Tanger, si peu européenne, étonne et séduit. Le

marché du Socco, les ruelles fraîches, et la foule colorée qui se presse

dans la Grande-Rue, les cavaliers maures, les petits ânes, les femmes

voilées, et les vieux Arabes qui veulent toujours vous vendre quelque

chose, ce long fusil damasquiné, ce poignard, ou cette poire à kif, et

Abdeslam, notre petit guide qui, plein de vanité, éloigne les importuns,

et le vieux clown soudanais qui fait le fou, tout est nouveau, tout est

frappant... Le voyageur, qui n’a fait que toucher la terre d’Afrique, et

repart sur le petit vapeur de Gibraltar, croit, en payant son passage à

un vieux Turc très horrible, à lunettes noires, que, comme dans les

Mille et une Nuits, ce vilain récolteur de douros, se transformera tout

à l’heure en belette ou en singe... Il emporte des provisions de rêve,

il va maintenant désirer l’Orient.

En flânant de Messine à Cadix · 第 12 / 27 题