A CAPRI

Comme les dieux sur le mont Olympe, nous baignions dans l’azur. En bas

le bleu de l’eau, en haut le bleu du ciel, partout l’air bleu. La pointe

de Sorrente, là-bas, plongeait avec sérénité dans la mer impassible.

Tout était radieux, souverain, tout avait l’aspect de l’éternité. A

nous, ivres de lumière et de formes pures, l’île parfaite se donnait.

Sous le feu du soleil, nous montions avec allégresse la route qui,

au-dessus de la mer, suspendue au flanc de la montagne, conduit de Capri

à Anacapri.

Cependant, étant arrivés très haut, et découvrant un paysage d’une

splendeur merveilleuse, nous suivîmes un détour de la route, perdîmes la

mer, et pénétrâmes au milieu des vignes. La poussière était

éblouissante. Nous passâmes devant des _pergole_ où, comme les avait vus

Nerval, le pampre à la rose s’alliait, nous laissâmes quelques maisons.

Puis, un seuil nous invitant, nous le franchîmes, et bientôt, assis à

l’ombre sur une terrasse, où pendaient des raisins, nous buvions le vin

frais, au bruit murmurant d’une fontaine. Nous étions à Anacapri.

Valère, vous en souvenez-vous?

Je louai sur l’heure une maison, et le soir même j’y entrai.

Elle était charmante, ma maison. Le lendemain, quand le jour parut, j’y

marchai de plaisir en plaisir. Ma chambre était dallée de bleu, mon

salon de rose. Chaque pièce ouvrait sur un balcon ombragé par une vigne,

et ce balcon donnait, du côté du levant, sur un jardin arabe tout pavé

de faïences, du côté du couchant, sur la mer et les îles. Avant

d’arriver à l’azur de l’eau, le regard parcourait d’abord une terre

couverte d’oliviers, de figuiers de Barbarie, de petits arbres veloutés,

puis cette terre, deux cents pieds plus loin, tombait brusquement dans

la mer. J’avais une cuisine délicieuse et un puits. Sur la maison, une

grande terrasse d’où l’on découvrait toutes les demeures orientales des

environs, le mont Solaro et le golfe jusqu’à Naples. Ma terrasse

touchait presque à celle de la maison voisine, et j’eusse pu passer sur

celle-ci d’un bond.

Le matin, je m’installais sur mon balcon, et je lisais, sentant sur mon

front la brise fraîche qui venait de mer. Quelquefois un bruit de

galoches dans mon escalier: quelqu’un s’avançait sur le balcon, disant à

chaque pas: «Permesso signor!... Permesso signor!...» C’était mon

propriétaire, _il sacerdote_. Il était en train de faire son ménage. Un

chapeau de paille usé, et, sous une vieille soutane couverte de taches,

un tricot de marin, composaient tout son appareil. Généralement il était

en sueur, il s’excusait de ne pas me tendre la main parce qu’elle était

sale. Je la lui serrais tout de même. Il avait un bon rire et de bons

yeux. Il aimait les fleurs. Et il vivait avec une belle simplicité.

Comme j’étais Français, il me regardait un peu comme le diable, mais non

pas comme un méchant diable, je crois.

J’avais un autre visiteur, un chat noir, maigre et farouche, que je

n’apprivoisai qu’à force de patience et d’assiettées de chocolat.

Quelquefois je me retournais, il était assis derrière moi, et il me

regardait. Mais si je faisais un geste, il s’enfuyait. Ce chat timide

appartenait à une vieille femme que, de temps en temps, je voyais

étendre du linge ou vanner du grain sur le toit de sa maison, et qui

possédait un très fin visage.

Le type grec s’est conservé à Anacapri. Il se retrouve fort pur chez les

enfants et les vieillards, car les adultes pour la plupart ne sont point

beaux. C’est que les meilleurs d’entre eux vivent en Amérique. Ils n’en

reviennent qu’au déclin de leur vie. Ces indigènes de Capri ont la

fureur de l’émigration. Demandez à un petit garçon: «Que feras-tu quand

tu seras grand?» Il vous répondra sans hésitation: «J’irai en Amérique.»

Pourtant l’île n’est pas inféconde, elle produit du vin excellent et de

la bonne huile. Mais à Capri, comme à Naples,--encore qu’on en fasse

beaucoup moins qu’à Naples,--on fait trop d’enfants.

L’après-midi, je sortais. J’aimais à rôder dans les petites rues

blanches et noires, à l’heure de la sieste, quand personne ne se hasarde

au dehors, et que tout le village paraît endormi. Les ruelles sont

silencieuses, l’ombre est chaude, le ciel, là-haut, est d’un bleu dur.

J’allais dans la campagne, et je marchais avec lenteur, sous les rudes

rayons du soleil. J’observais les lézards, dont les variétés, dans cette

île, sont innombrables. J’écoutais le chant des cigales. J’apercevais la

mer étincelante entre les oliviers. Parfois je croisais une femme au

foulard rouge, les pieds nus, la démarche noble, portant sur la tête

quelque baricaut.

Et quand la chaleur du jour faiblissait un peu, j’allais visiter mon ami

Valère qui habitait une maison perdue dans les roses.

*

* *

Et nous voilà partis, Valère et moi, poussant le caillou, flânant sur la

route et dans les chemins. Il y avait la petite chapelle toute blanche

et ses lauriers en fleurs. Il y avait la promenade de la Migliera à

flanc de coteau, où de grands filets sont tendus pour les passages

d’oiseaux, d’où l’on découvre, au milieu de l’émeraude de l’eau, les

Faraglioni blancs, où nous cueillions des asphodèles. Il y avait le

vendeur de pastèques, qui n’avait qu’une jambe, que l’on asseyait sur le

bord de la route sur un escabeau, et qui là, tout le jour, discutait

avec les ménagères, loquace et violent, en attendant que le soir on le

rapportât chez lui. Il y avait tous les braves gens qui nous disaient

gentiment _bona sera_ en passant. Il y avait enfin cette terrasse où,

devant un flacon de lacryma-cristi, on était si bien pour voir le soleil

se noyer dans la mer, et la lune apparaître.

Après dîner, j’allais m’asseoir dans la boutique de mon épicier, mon

ami, Francesco Gargiulo, qui jouait de la guitare à ravir. Vous qui

n’êtes pas noctambule, Valère, vous étiez déjà couché. Mais vous

rappelez-vous votre ami à vous: c’était l’agent de police. Quand il vous

rencontrait, il ne vous quittait plus; un petit Calabrais, noir, bavard,

pinteur aussi, et brave, parbleu! Il était cordonnier à ses moments

perdus. Mais il mettait son képi sur le coin de l’oreille... Nous ne

l’épations pas celui-là! Combien de fois nous a-t-il raconté ce crime

qui avait été commis dans l’île, _cinque anni fa_. Mais à propos, lui

avez-vous envoyé de Marseille cette pipe dont il avait si grande envie

et que vous lui aviez promise?

*

* *

L’île de Capri est d’origine volcanique. Les géologues nous apprennent

que, il y a quelques milliers d’années, elle était enfoncée de deux

cents mètres sous la mer. Elle constituait alors un archipel de cinq

petites îles, lesquelles sont maintenant les cinq points les plus élevés

de Capri. En jaillissant des eaux, la montagne s’est en partie écroulée,

d’où sa forme singulière d’aujourd’hui. A l’est, trois grandes dents qui

se détachent sur le ciel. Au centre, dans la fraction la plus affaissée,

deux petits monts coniques qui ont subsisté. A l’ouest, Anacapri qui se

cache derrière une muraille immense. Partout de magnifiques brisures,

lesquelles, dans cette roche schisteuse et calcaire, sont aveuglantes de

blancheur. C’est le pays de la lumière, ici l’ombre même est lumineuse,

le soleil défend à toute chose de n’être pas belle.

La capitale, la petite ville de Capri, est située à une soixantaine de

mètres au-dessus du niveau de la mer. De la Marine, on aperçoit là-haut

ses murs de plâtre immaculé, et l’on croit qu’ayant quitté l’Italie, on

vient d’aborder sur une terre d’Orient. Le sol, couvert de vignes,

descend en gradins jusqu’à la mer. Quelques pins parasols décorent les

hauteurs. Tout paraît sentir la figue sèche.

Vous gagnez la ville par un escalier pavé, enfoncé entre des jardins, et

sans aucune vue. De marche en marche, il vous a conduit devant une porte

que les armes de Capri surmontent. Vous franchissez la voûte, et, tout à

coup, vous voilà sur une place, une toute petite place rose, avec une

petite église, une petite tour et des petites boutiques. Où diable

êtes-vous? C’est un décor. Vous êtes arrivé à l’Opéra-Comique! Vous vous

frottez les yeux. Tous ces gens propres, bien groupés, et qui parlent

avec sagesse, sont certainement des figurants... Cependant vous faites

encore quelques pas. Par là, à droite, la place s’ouvre sur une

terrasse. Ah! par exemple! cela vous ne l’avez pas vu au théâtre! A vos

pieds, c’est le golfe, une immensité sereine, la mer bleue paisible...

*

* *

Capri déplaît fort aux Napolitains. Ils n’y viennent jamais. Et je

soupçonne que ce qui les choque, c’est l’extrême propreté de l’île.

Cette propreté doit les dégoûter. Il est vrai qu’elle produit un effet

singulier, quand on sort de Naples. Les ruelles sont absolument nettes,

les maisons absolument blanches, le ciel absolument bleu. Cela paraît

extraordinaire et presque inquiétant à qui, le matin même, s’est promené

à Margellina ou dans le quartier de Mandraccio. Autre chose aussi

peut-être éloigne de Capri les Napolitains: l’affluence des Allemands.

L’île est en effet tout à fait à eux: ils l’ont germanisée, à chaque pas

on rencontre des enseignes en langue _tedesca_. Et les grosses blondes à

l’air hommasse, et les lourds enfants de Berlin à la gueule épanouie, y

remplissent les hôtels d’horribles croassements.

On peut cependant vivre là agréablement. Un jour que je me promenais en

barque, le rameur me désigne du doigt une maison, sur un petit plateau:

«E la casa d’oun francese, signor, del pittore Lebouf.» Lebouf? Après

quelque réflexion, j’ai compris que c’était du peintre Dubufe qu’il

s’agissait[2]. Quand on possède un peu l’italien, on saisit bien des

choses.--Saïn vient aussi à Capri.

[2] Écrit en 1908.

Gorki s’y est installé plusieurs mois l’an dernier. Je l’ai vu passer

quelquefois. Il est très grand et très maigre. Une rude figure aux joues

creuses. L’air d’un terrassier poitrinaire. Il était toujours suivi

d’une horde de Russes à mines sauvages.

*

* *

Quand j’étais un peu las de ma tranquillité d’Anacapri, quand j’avais

besoin de mouvement et de bruit, quand j’avais soif d’orgie, je

descendais à la ville. La ville pour moi, c’était Capri. Capri, avec ses

rues couvertes comme en Orient, son église pareille à une église

d’Amérique espagnole, l’agitation de sa place minuscule, la splendeur de

sa terrasse... Le lieu de la débauche, le centre de la vie intense,

c’était Heidigeigei, un café où l’on vend des boissons glacées, où l’on

trouve le _New-York Herald_, et qui, même, possède un billard.

Je m’arrêtais sur la route, pour déjeuner, à la pension de la Syrena,

dont la table m’amusait. Le patron est un vieux Munichois fort poli, qui

se rappelle le temps où il venait encore beaucoup de Français à Capri.

Alors on lisait _Graziella_, on avait envie de voir le golfe de Naples,

on ne faisait pas d’automobile. A la table de la Syrena, je rencontrais

un Allemand qui parlait toutes les langues et en tirait grande vanité;

il s’adressait à moi en français, en même temps il demandait en italien

une assiette à la servante, puis, se tournant vers sa voisine, une

vieille Anglaise, il s’intéressait, dans son langage, à la promenade

qu’elle avait faite le matin. Cette vieille Anglaise était la mère d’une

plus jeune Anglaise qui était folle: de temps en temps elle voulait se

suicider. A côté de celle-ci, on voyait un colonel badois qui avait fait

la campagne de 1870, homme correct et peu bavard; puis une Américaine

peintre, d’un grand talent, très pauvre et que toute la table

respectait; puis un peintre allemand qui exécutait de la peinture de

commerce; et enfin un jeune Russe neurasthénique, à la fois anarchiste

et monarchiste, professant le plus grand mépris, d’abord pour tous les

gens qui vivaient à la Syrena, ensuite pour le reste de l’humanité, et

haïssant l’art grec. Il lisait beaucoup de livres français, mais son

opinion sur notre littérature m’étonnait: «Il y a Anatole France,

disait-il, et puis il y a... il y a Champol...» Je ne connaissais pas

Champol. «Il y a Anatole France, et puis il y a... il y a Champol...» Il

y a Champol.

Après un déjeuner à la Syrena, une flânerie dans Capri et un café glacé

à Heidigeigei, je remontais vers ma paisible Anacapri aux doux jardins

arabes, aux grandes vignes capricieuses, et qui semble planer au-dessus

de la mer.

En flânant de Messine à Cadix · 第 11 / 27 题