GIBRALTAR

Quand l’_Admiral_, filant sur Tanger, passa devant Gibraltar, c’était

l’heure du déjeuner. Nous étions à table. Quelqu’un dit: Gibraltar! La

salle à manger fut vide aussitôt; sur le spardeck, tout le monde,

maintenant, regardait avec attention cet extraordinaire rocher.

Théophile Gautier l’a comparé à un Sphinx, il nous fut impossible de

deviner pour quelle raison. La forme de Gibraltar, en effet, ne rappelle

rien. Elle est bizarre et saugrenue. C’est un morceau de pierre tombé

d’une montagne, montagne qui s’est évanouie, et il reste là, ni rond, ni

cubique, avec une pointe dressée vers le ciel et des versants d’une

inégalité gênante. Ce n’est pas une pyramide, ce n’est point un cône,

c’est un caillou absurde, mal cassé, informe et incomplet, qui se dresse

tout à coup au milieu de la mer et saisit le voyageur d’étonnement. Il

effraie, on le sent miné, travaillé pour le mal. On dirait même qu’il

est blindé: de la mer, on aperçoit de larges surfaces en pente, nues, et

qui brillent comme si elles étaient pavées d’acier.

*

* *

... Sur le petit vapeur qui traverse la mer de Tanger à Gibraltar, assis

sur un coffre au milieu d’Anglais, d’Andalous et d’Arabes, nous

repassions notre espagnol. En regardant la Méditerranée et, tour à tour,

la côte d’Afrique et la côte d’Europe, nous nous répétions les phrases

de notre manuel de conversation. Et c’est dans le port de Gibraltar, en

effet, dans la barque qui nous menait à quai, que nous devions entendre

pour la première fois ce très superbe: _Hombres Caballeros!_ Le patron

parlait à ses rameurs... Mais nous débarquâmes, et l’on nous mena

aussitôt à un policeman qui, orné de son casque en cuir bouilli,

paraissait aussi flegmatique sous ce soleil du Sud, tout au bout de

l’Espagne, que s’il eût fait les cent pas à London, dans le Strand. Il

nous regarda, nous demanda qui nous étions, puis nous délivra un ticket

qui nous permettait d’entrer dans la ville. Alors nous passâmes une

porte de forteresse, franchîmes un double rempart et nous nous trouvâmes

à l’intérieur de la cité.

Je ressentis une sorte d’écœurement en voyant une rue anglaise, à la

chaussée macadamisée, une ligne monotone de petites maisons de briques,

et des fenêtres à guillotine. Il y a deux heures, nous étions à Tanger!

Il me paraissait tout à fait extraordinaire de nous promener maintenant

en Angleterre.

On nous conduisit à l’hôtel, où nous remîmes le ticket que le policeman

nous avait donné. Mesure d’ordre... Dans cet hôtel: chambres anglaises

et lits espagnols. D’ailleurs, nous ne fîmes que poser nos sacs, et nous

ressortîmes. Il faisait chaud à Gibraltar, on ne sentait plus la bise

aigre de Tanger, ni l’air frais. On étouffait. La rue, droite, était

morne, plongée dans une torpeur sans charme. Je revoyais d’un air désolé

les innombrables «Tobbacconist», les bars, les boutiques correctes, aux

larges vitrines, de toute cité anglaise. Pour nous, qui venions d’en

face, tout ici suait l’ennui, l’ordre, la monotonie de la vie. Les gens

bâillaient sur leurs portes, en regardant d’une prunelle éteinte dans la

rue où il n’arrive rien. De temps en temps, deux vestes rouges, le calo

sur le coin de l’oreille, la badine sous le bras, passaient, minces,

raides et le pas mécanique. Une bicyclette sonnait, glissant sur le

macadam. Ah! Tanger! les ruelles étranglées, le sol mal pavé, la foule

bavarde, les échoppes arabes, les ânes et les cavaliers! Que c’était

donc propre ici! Que c’était donc respectable ici!... Ah! la chère, la

belle crasse de là-bas!... Oh! la bonne, la brave, la délicieuse

pouillerie d’en face!

Et, en suivant cette rue de Gibraltar, toute la mélancolie

anglo-saxonne, toute la platitude et la laideur britannique me donnaient

mal à la tête. Il y a deux heures, j’étais encore dans le pays de la

paresse divine, de la poésie et des contes, de ceux qui aiment la

volupté du monde et de la vie, maintenant, et comme par un coup de

baguette magique, j’avais été transporté sur une terre de régularité, de

fastidieux travail, de faits exacts, où régnait par-dessus tout le

besoin de comprimer la vie et d’étouffer la beauté.

Nous franchîmes les doubles remparts par une porte de la cité opposée à

celle qui nous avait vu entrer, passâmes devant des canons et nous

trouvâmes dehors... Là, c’était un jardin poussiéreux où l’on avait mis

de faux rochers et des statues de généraux, mais tout de même, à cause

de la flore méridionale, de la chaleur, de la sécheresse, on n’avait pas

pu le rendre tout à fait anglais. Ce jardin s’élevait par échelons sur

la colline. Nous le traversâmes, puis nous avançâmes un peu sur la

route, d’où l’on découvrait la mer. Mais une grande impression d’aridité

nous fatiguait. Nous redescendîmes, passant entre des cottages: sur des

plaques de cuivre nettes, on lisait des noms anglais.

Une grande construction en bois nous arrêta, tandis que nous reprenions

le chemin de la ville. C’était une sorte de music-hall ou de salle de

bal pour soldats, un escalier menait aux étages supérieurs où se

trouvaient des loges d’officiers; un écriteau l’indiquait. A cette heure

de la journée, la salle était vide. Nous pûmes cependant boire un verre

d’ale au bar. On nous y rendit de la monnaie anglaise: alors nous eûmes

dans nos poches, avec des douros espagnols, des écus français et des

hassani marocains, des schillings de la Grande-Bretagne: nous pouvions

faire du commerce avec quatre pays.

Nous continuâmes notre promenade. Près de là s’élevaient de vastes

arsenaux, une armée d’ouvriers en sortaient. Puis nous rentrâmes dans la

ville.

Ce à quoi nous ne fûmes pas insensibles à Gibraltar, c’est à la table de

l’hôtel, elle était bonne, et, en outre, de toutes les bouteilles de

Valdepeñas qui se débouchèrent pour nous en Andalousie, c’est sur le

rocher de Gibraltar, certes, que nous bûmes la meilleure. Dans la

soirée, je découvris pour quelques sous d’excellents havanes, et, de ce

moment, je ne fis plus aucune difficulté de proclamer que, pour du moins

ce qui regarde la bouche, le ventre et l’estomac, les Anglais ont bien

des qualités. Pourquoi faut-il donc que ces gens-là, dont les maisons

sont aussi agréables, bâtissent de si tristes villes!

Après le dîner, nous allâmes un peu dans la rue. De loin, nous

apercevions une porte éclairée, nous entendions des flons-flons

d’orchestre; nous nous approchons: affiche de concert. Cela ne nous

déplaisait pas, il nous semblait piquant, si près encore de nos soirées

dans les cafés dansants arabes de Tanger, de voir un spectacle anglais.

Nous nous disposions donc à franchir le seuil, quand un grand diable de

sergent à cheveux carotte nous repoussa: «_Military Only_», dit-il, et

il se croisa les bras, solide. C’était là encore un music-hall pour

militaires, et les vestes rouges seules y pouvaient entrer. Est-ce donc

un spectacle si horrible, quand ils s’amusent, qu’il ne soit pas permis

au civil? Ou craint-on des rixes entre ouvriers et soldats, entre

Anglais et Espagnols? Ou redoute-t-on qu’un espion, ayant enivré un

militaire, lui arrache les secrets de la défense de Gibraltar? Ces

troupiers, condamnés à ne s’amuser qu’entre eux, et soigneusement

dérobés au public, cela me parut une singulière conception

britannique... Nous dûmes nous rabattre sur une sorte de casino espagnol

où l’on donnait des zarzuelas qui ne nous parurent pas très drôles.

Nous quittâmes Gibraltar le lendemain matin.

Le rocher est relié à la terre par un petit isthme sur lequel il serait

facile d’établir une ligne de chemin de fer. Mais les Anglais ne

désirent point créer une communication qui pourrait devenir dangereuse:

sans rail, ils jugent leur isolement plus sûr. Donc, pour passer en

Espagne, à quoi Gibraltar tient par une langue de terre, il convient de

s’embarquer. Un bac fait le service entre Gibraltar et Algésiras, où

aboutissent les Chemins Andalous.

Nous voguions donc, de bon matin, sur la Méditerranée, savourant la

délicatesse de l’eau, du ciel, des couleurs, et, là-bas, les laiteuses

montagnes d’Afrique. Il y avait à bord, avec nous, une petite troupe

d’enfants guidés par deux clergymen. Ces clergymen, sous ce ciel, sur

cette mer où passait la brise voluptueuse de l’Andalousie, ces deux

hommes raides et noirs au milieu de ce grand paysage bleu, cela semblait

un paradoxe tout à fait bizarre. Et, tandis que le bac filait sur

Algésiras, nous ne pouvions nous tenir d’admirer en nous-même la force,

la ténacité, la personnalité de cette race anglaise, qui, ayant fondu

là, sur ce rocher d’Espagne, y a enfoncé ses griffes, s’y est attachée,

et, sur une terre où tout était contraire à sa propre nature, devait

dissoudre celle-ci ou la corrompre, s’est maintenue pure, s’est

conservée intacte, et loin d’être modelée par elle, l’a modelée. Modelée

à ce point que Gibraltar, dans le Sud, en Méditerranée, en plein pays

maure, semble seulement un rocher détaché de la Grande-Bretagne, qui,

ayant flotté sur les mers, se serait arrêté là. Nous étions étonnés par

cette force de rester toujours identique à soi-même, par cette dureté,

par cette immalléabilité, et, bien que toutes choses ici se

témoignassent admirablement opposées au caractère, à la conception de la

vie, à l’idéal anglais, au moment où le bac allait aborder à Algésiras,

dont notre cœur approuvait déjà le joli groupement de maisons blanches,

nous nous retournâmes pour saluer avec respect le rocher des vestes

rouges.

En flânant de Messine à Cadix · 第 13 / 27 题