DALAYRAC

I

Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds,

naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753.

Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était

subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut

naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé

très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides,

qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il

y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de

couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison

de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois

et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était

habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on

lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non

de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et

des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des

villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont

généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y

chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son

séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales

dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était

amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune

Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent

convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du

collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en

musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il

avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il

ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats

exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination.

Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme

des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque

son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la

musique à ses autres travaux.

[4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières

partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom,

déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la

loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de

supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A.

J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom

de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.

Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans,

sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la

garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins

sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir

qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente

et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la

seule chose utile et digne d'un travail réel.

Si la musique est presque toujours considérée comme un art

essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître

que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les

commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres

arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver;

en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le

but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une

sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque,

il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus

rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer

l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à

l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle

si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non

moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons

arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à

appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.

Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à

l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi

agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une

langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate

que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers

éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut

pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il

parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette

médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand

il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si

longtemps.

Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province,

une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter

la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire

quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de

Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement

acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis

sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le

nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un

orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens.

Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un

écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver

au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua

pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du

tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de

violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les

ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des

pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et

s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes

confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait

des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les

silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être

l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.

On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la

musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui

l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les

amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un

intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on

ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de

l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie.

Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était

incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour

ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui

s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût

inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_

était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez

lui.

Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir

briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore

nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus

d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et

des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant,

il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux

concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa

personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux

qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait,

la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon

soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou

trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au

milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert,

parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et

les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque

exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place

au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui

avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui,

s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire

entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en

plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les

délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la

terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de

province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se

rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses

furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le

trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant

de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.

Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses

travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un

rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes

les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à

penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province,

en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour

cultiver... quoi? la musique.

Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda

très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir

succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence

proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.

Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres

membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre

jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette

exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments;

il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver

l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures

glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui

pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui

avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter

dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui

donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon

pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit

d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire

de musique.

A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que

des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur

ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant

des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels

il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse.

Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment

perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il

ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa

mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se

sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la

première à s'apercevoir de ce changement.

--Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber

malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement

je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui

me plaisait.

--Tu aimes donc bien la musique?

--Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la

musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la

musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce

qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce

qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce

qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis

pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas

ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était

pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé

pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à

recommencer...

--Eh bien! que ferais-tu?

--Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre

travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je

saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu

qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon

lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne

peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai

bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!

--Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre

côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?...

--Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez

pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient

ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de

la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être

bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai

de ne pas être trop malheureux, même sans musique.

Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier

tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la

première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu

dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses

regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il

s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant

cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui

était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante

était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa

boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de

l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son

père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le

léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si

l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton

tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait

le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait

dans un état de soin et de propreté minutieux.

Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi,

le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures

consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il

allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques

semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait,

c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule

préoccupation.

Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre

était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à

la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la

ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de

la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit

la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en

s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le

chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en

aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la

cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements

furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des

angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un

carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la

seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores;

mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa

chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à

lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.

--Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de

celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme

chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où

sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.

Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra

chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de

la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que

laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien

se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui

en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y

avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui

parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête

s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur

rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur

facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une

heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait.

Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger

contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si

heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il

serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé

pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit.

Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler,

et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa

félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré

la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et

plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée

par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.

Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait

encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise,

dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette

nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»

Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son

assiette.

--N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute

la famille du regard.

--Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.

--Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas

grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent,

et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir:

il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.

--C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.

Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et

le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un

instant avec sa mère.

--Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.

--Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.

--Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez,

vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai

reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore

mieux, et le père n'aura rien à dire.

Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais

elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa

tranquillité.

Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le

jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la

prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les

nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant

quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait

goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs

de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs

que jamais.

Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait

absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu

de vue depuis sa sortie du collége.

--Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la

famille habite Toulouse?

--Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon

père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont

il veut que j'épouse la fille.

--Comment, tu es garçon apothicaire?

--Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un

excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec

elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu

pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un

peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas

d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille.

Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne

pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami

charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps

en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel

état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le

conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée.

Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur

des rayons une foule de petites fioles étiquetées.

--Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.

--Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec

lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons

et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les

mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.

--Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces

antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.

--Et lequel donc?

--Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me

suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me

couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute

la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où

je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut

alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la

journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le

sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.

--Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te

composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau

avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil

le plus calme et le plus profond.

Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le

contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à

Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la

dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu

voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son

ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un

épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis

il s'achemina vers sa demeure.

En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de

garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien

fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et

le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui

contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il,

tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois

tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le

regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre

ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait

étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître

s'acheminant vers la cuisine.

--Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est

pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la

nuit: cette pauvre bête est affamée.

--Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de

pâtée ce matin.

--Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut

lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles

cette nuit.

--Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a

tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.

Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche

de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille;

puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une

bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce

régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il

dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses;

mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied

l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il

voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un

demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe;

mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la

fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida

l'écuelle en quelques lampées.

Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre

et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un

sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne

fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à

son aise.

Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans

contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix

basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce

bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument

favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se

croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de

ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les

traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des

accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver

l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre

haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la

splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse

vivre dans ces contrées.

Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait

les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à

une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des

pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin,

lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils

partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où

était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle

entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui

faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le

moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la

nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se

révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants.

La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour

qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce

n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du

concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret

fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout

le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux

secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les

pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies.

Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de

Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 28 / 34 题