Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien
arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il
venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il
restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas
nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le
fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que
l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou,
pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule
pouvait parer à ce danger.
Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure,
ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance
assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un
serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra
presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.
--Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,
--Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.
--D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu
ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs
reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison.
Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a
que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta
sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme
qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute
tentative du dehors.
Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de
coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune
Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion
fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré
que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il
ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais
ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air
un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu
es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu
peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait
plaisir.
--Vraiment?
--Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu
apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement
honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal.
J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les
pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et
distingue-toi dans ta première cause.
--Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets
d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon,
qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je
ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je
n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce
serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille,
l'impossibilité détruira le danger de la tentation.
Le père prit la clef en riant:
--C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier
accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence
sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile.
Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant
quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui
devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut
impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et
il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide.
Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses
études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de
son client fut gagné.
--Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au
logis.
--Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père.
--Mais certainement.
--C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable.
Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi,
je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne
seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre
carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce
que tu voudras en attendant ma décision.
L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme:
il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession
pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec
inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit
qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de
province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût
trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où
abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de
donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La
réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les
huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il
venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la
compagnie de Crussol.
Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de
sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas
suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de
25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur
lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six
mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas
des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on
pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la
plus assurée de toutes les richesses?
Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre
héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait
aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de
lui tous les objets de ses affections.
Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son
père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il
colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre
qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il
m'aimait ici.
Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles
ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait
par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne
pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince.
Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de
l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du
soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne
l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son
goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de
constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui
avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y
avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit
écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret.
Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite
vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne
regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit
et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif,
spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance
répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit
par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de
vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son
caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses
nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne
compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi
qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette
de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce
dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le
fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur
cet instrument était si remarquable.
Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps
en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor,
de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour
le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il
pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de
son modeste revenu de 1200 livres!
Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à
Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le
voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du
spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les
forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans
l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il
repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à
Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas
entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien;
encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser
cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.
Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique
et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale,
à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule
des représentations consacrées aux ouvrages lyriques.
Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps,
étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction
devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le
silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer
à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une
inaction complète.
Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour
son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à
l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont
l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et
d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser
doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer
de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres
inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans
la soirée.
Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même
à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il
n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors,
s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de
la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner
étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient
payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.
Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois
qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles
du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec,
Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef
du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le
second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa
passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française
établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de
Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une
terminaison plus euphonique.
Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au
Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara.
Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en
1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de
chant et de composition[5].
[5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur
cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la
soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le
romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait
représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec
quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à
sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.
Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour
Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit
en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura
ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des
plus durs sacrifices.
M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel.
Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour
la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme
un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit
parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de
séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait
la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de
bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du
jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.
Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac
n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un
soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et
aborda la grande question.
--Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?
--Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur
fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir,
ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition
et de votre fortune.
--Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me
voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis
moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes
appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon
père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant
avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde
profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je
joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la
musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que
je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y
prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?
--Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche
que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne
assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je
sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le
cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je
puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule
entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais,
pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je
trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous
convient-il?
--Parfaitement. Où demeurez-vous?
--Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?
--A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.
--C'est un peu loin, pour une heure si matinale.
--N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?
--Mais à demain, si vous voulez,
--A demain donc.
A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son
professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les
meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une
chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient
passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à
manger.
Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant
qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit
que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près
régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir
produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages
de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa
propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination
abondante et variée.
Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut
toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une
occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.
Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa
place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802.
Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il
conserva jusqu'à sa mort.
Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de
ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui
furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les
investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même
le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus
jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique
instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et
d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande
valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva
longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience,
car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient
très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.
On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion
intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron
de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre
de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près
possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut
fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de
l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il
advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que
Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela;
le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!
--Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue
ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la
mienne.
Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la
première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha
l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait
composé:
--Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce
que vous venez de jouer.
--C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est
écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.
Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil,
et s'écria avec colère:
--Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.
--Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.
L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident
discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut
dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de
pénétrer.
--Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est
lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que
celui-ci.
Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac
ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations
qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à
l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir
même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de
bravos.
Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le
musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la
généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en
1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer
la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on
lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en
l'honneur de Franklin.
M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la
famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités
dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par
l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce
théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont
parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la
mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des
premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à
la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle
était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un
jeune homme de tant de talent et d'espérances.
Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses
tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui
avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne,
lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut
rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas
inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire
obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars
1781.
La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe
une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle
incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage.
C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y
justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en
particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de
la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs
chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez
avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que
s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle
ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand
mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit
pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la
pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si
excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du
goût et de l'exigence du public.
L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien
intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que
celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais
l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La
mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.
Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande
utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement
pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile
et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en
débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de
qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement.
Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire
prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la
Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la
Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on
n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux
premières partitions des maîtres les plus célèbres.
Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un
pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont
la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des
compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés.