II

Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien

arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il

venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il

restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas

nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le

fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que

l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou,

pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule

pouvait parer à ce danger.

Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure,

ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance

assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un

serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra

presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.

--Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,

--Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.

--D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu

ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs

reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison.

Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a

que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta

sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme

qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute

tentative du dehors.

Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de

coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune

Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion

fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré

que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il

ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais

ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air

un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu

es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu

peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait

plaisir.

--Vraiment?

--Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu

apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement

honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal.

J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les

pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et

distingue-toi dans ta première cause.

--Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets

d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon,

qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je

ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je

n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce

serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille,

l'impossibilité détruira le danger de la tentation.

Le père prit la clef en riant:

--C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier

accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence

sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile.

Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant

quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui

devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut

impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et

il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide.

Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses

études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de

son client fut gagné.

--Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au

logis.

--Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père.

--Mais certainement.

--C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable.

Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi,

je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne

seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre

carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce

que tu voudras en attendant ma décision.

L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme:

il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession

pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec

inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit

qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de

province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût

trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où

abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de

donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La

réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les

huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il

venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la

compagnie de Crussol.

Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de

sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas

suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de

25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur

lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six

mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas

des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on

pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la

plus assurée de toutes les richesses?

Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre

héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait

aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de

lui tous les objets de ses affections.

Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son

père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il

colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre

qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il

m'aimait ici.

Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles

ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait

par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne

pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince.

Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de

l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du

soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne

l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son

goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de

constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui

avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y

avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit

écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret.

Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite

vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne

regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit

et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif,

spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance

répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit

par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de

vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son

caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses

nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne

compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi

qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette

de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce

dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le

fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur

cet instrument était si remarquable.

Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps

en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor,

de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour

le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il

pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de

son modeste revenu de 1200 livres!

Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à

Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le

voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du

spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les

forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans

l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il

repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à

Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas

entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien;

encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser

cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.

Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique

et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale,

à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule

des représentations consacrées aux ouvrages lyriques.

Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps,

étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction

devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le

silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer

à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une

inaction complète.

Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour

son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à

l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont

l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et

d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser

doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer

de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres

inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans

la soirée.

Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même

à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il

n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors,

s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de

la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner

étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient

payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.

Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois

qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles

du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec,

Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef

du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le

second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa

passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française

établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de

Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une

terminaison plus euphonique.

Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au

Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara.

Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en

1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de

chant et de composition[5].

[5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur

cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la

soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le

romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait

représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec

quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à

sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.

Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour

Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit

en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura

ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des

plus durs sacrifices.

M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel.

Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour

la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme

un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit

parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de

séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait

la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de

bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du

jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.

Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac

n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un

soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et

aborda la grande question.

--Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?

--Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur

fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir,

ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition

et de votre fortune.

--Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me

voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis

moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes

appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon

père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant

avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde

profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je

joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la

musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que

je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y

prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?

--Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche

que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne

assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je

sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le

cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je

puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule

entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais,

pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je

trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous

convient-il?

--Parfaitement. Où demeurez-vous?

--Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?

--A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.

--C'est un peu loin, pour une heure si matinale.

--N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?

--Mais à demain, si vous voulez,

--A demain donc.

A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son

professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les

meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une

chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient

passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à

manger.

Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant

qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit

que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près

régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir

produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages

de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa

propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination

abondante et variée.

Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut

toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une

occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.

Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa

place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802.

Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il

conserva jusqu'à sa mort.

Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de

ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui

furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les

investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même

le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus

jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique

instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et

d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande

valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva

longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience,

car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient

très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.

On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion

intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron

de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre

de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près

possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut

fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de

l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il

advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que

Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela;

le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!

--Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue

ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la

mienne.

Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la

première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha

l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait

composé:

--Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce

que vous venez de jouer.

--C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est

écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.

Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil,

et s'écria avec colère:

--Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.

--Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.

L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident

discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut

dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de

pénétrer.

--Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est

lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que

celui-ci.

Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac

ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations

qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à

l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir

même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de

bravos.

Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le

musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la

généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en

1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer

la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on

lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en

l'honneur de Franklin.

M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la

famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités

dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par

l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce

théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont

parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la

mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des

premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à

la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle

était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un

jeune homme de tant de talent et d'espérances.

Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses

tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui

avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne,

lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut

rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas

inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire

obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars

1781.

La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe

une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle

incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage.

C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y

justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en

particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de

la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs

chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez

avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que

s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle

ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand

mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit

pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la

pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si

excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du

goût et de l'exigence du public.

L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien

intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que

celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais

l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La

mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.

Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande

utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement

pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile

et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en

débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de

qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement.

Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire

prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la

Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la

Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on

n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux

premières partitions des maîtres les plus célèbres.

Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un

pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont

la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des

compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 29 / 34 题