II

Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais

c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de

faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le

titre était les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'époque et du

genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre

principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le

_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisième _Anacréon_. Mais, avant que

l'oeuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire

particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr.

par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de

France et de Navarre.

Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident

musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique

italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce

que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents

de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau

qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a,

durant les vêpres, des motets à grand choeur et à grand orchestre,

composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés

dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus

vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux,

d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût

exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout

dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui

n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur

d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau

veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il

est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré

son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus

tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise.

A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des _Muses

galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent

achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du

remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et

cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible

musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours

à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-coeur de cette besogne,

que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.

Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand

bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en

entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties

de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables

et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait

être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la

comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à

toute l'inexpérience de l'auteur.

Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre

de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu

tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de

raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une

pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: _les Fêtes de

Ramire_, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra

du _Temple de la Gloire_, dont la première représentation était fixée

pour un anniversaire.

Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail

d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir;

aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire

lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat

travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou

deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus

ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la

jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de

Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère:

il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la

Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez

elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois,

Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses

compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois

voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque,

mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude

accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient

lui faire du bien.

Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques

autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité

de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de

musique de l'_Encyclopédie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite

pour faire son dictionnaire de musique.

C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du

_Devin du village_. Il est très-présumable que les _Muses galantes_ ne

valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques,

exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire.

Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la naïveté des chants,

la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son

ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien

sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet

ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour,

il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les

deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de

l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux

répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son

ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait

joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il

aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des

hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et

vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas

cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la

rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère

mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans

l'éclat du triomphe et du succès.

Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière

musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus

rien.

Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider

dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en

sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur

ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la

paternité du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de

fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos

de _la Vestale_. Mais Spontini répondit avec _Fernand Cortez_, avec

_Olympie_, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien

inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les

mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution.

Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient

donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce

sujet pendant sa vie et même après sa mort.

Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francoeur et par

Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne

dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que

Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par

Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francoeur

dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est

que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francoeur, fort

habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent

une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien

exercé.

Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans

l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans

l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit

et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de

lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin

d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont

entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement

accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne,

que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont

bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu

substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide

contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme

écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.

«Entrée de la villageoise.--Entrée du courtisan.--Il aperçoit la

villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une

bourse.--Elle la refuse avec dédain.--Il lui présente un collier.--Elle

essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans

l'eau d'une fontaine.--Entrée du villageois.--La villageoise, voyant sa

douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperçoit et le menace.--La

villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en

aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le

tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse

toucher et les unit.--Ils se réjouissent tous trois, les villageois de

leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le

choeur de danse achève la pantomime.»

On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions

chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que

l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il

n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.

Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme

littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur

l'authenticité de la musique du _Devin_ comme son oeuvre à lui, et il

annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il

referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on

exécuta à l'Opéra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle,

mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait

mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux

qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne,

bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme

professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la

partition de cette seconde édition du _Devin_. Son examen m'a confirmé

dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin,

telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau.

De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny,

Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient

fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version

de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à

l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien

improbable que la première version ait été plus richement instrumentée

que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard.

Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des récitatifs

modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait à M. Lefebvre,

bibliothécaire de l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets.

Le joli air de danse de la _Sabotière_, que beaucoup de gens croient de

Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_

fut joué pour la dernière fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et

dans le cours de la représentation à laquelle il assistait, sans respect

pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et

Dérivis, pour une oeuvre qui offre un double intérêt comme art et comme

monument historique, un progressiste, craignant de voir se perpétuer à

jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse perruque

poudrée aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du

village_, qui fut représenté et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts

de siècle.

Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, je dois en finir

avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, après sa mort,

un volumineux recueil, intitulé: _les Consolations des misères de ma

vie_. Il contient cent morceaux de différents caractères; il y en a

trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai planté, Je

l'ai vu naître_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est très-populaire.

Il reste sept ou huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces

détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu

probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, où les

voix sont très-bien disposées, n'ait pas été retouché par la main qui a

complété l'instrumentation de l'ouvrage.

Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, trois ans après la

mort de Rousseau. La préface est un panégyrique complet de l'auteur, où

l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilité et

ses vertus.

La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, et produisit 569

louis, plus peut-être que ne rapportèrent, de son vivant, à l'auteur,

tous ses ouvrages réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de

propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur de cette

collection annonça que, ne voulant pas spéculer sur la célébrité du

philosophe de Genève, il abandonnait tous les bénéfices aux hospices de

Paris. Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve de

Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut jamais un sou de cette

publication.

Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire explicatif du

système qu'il présenta à l'Académie des sciences. Il fut très-peu lu. Il

le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique

moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû dire. Il n'est

en effet question dans ce morceau que de la comparaison du système des

chiffres substitué à celui des notes.

Peu de temps après l'apparition du _Devin du village_, une troupe

italienne vint donner des représentations à l'Opéra. On sait quelle

émotion suscita parmi les amateurs la révélation de ce genre de musique

et de chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette

occasion d'écrire sa fameuse _Lettre sur la musique française_. Il était

dans le vrai en soutenant la supériorité de la musique italienne; mais

il alla trop loin en niant les beautés que renfermaient les oeuvres de

Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la

mélodie et était entièrement inapte à sentir les beautés de l'harmonie.

Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas.

Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les Allemands, les

Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique

propre à leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur.» L'erreur

n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais

regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hændel,

dont presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; et que

les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les

glorieux précurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il

eût existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina et des

musiciens célèbres dont les noms même lui étaient inconnus. Parlant des

combinaisons scientifiques, il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et

de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises

gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les

faire.» On voit que son goût n'était pas plus éclairé pour

l'architecture que pour la musique rétrospective.

La conclusion de cette lettre est curieuse. Après avoir vanté le mérite

de la musique italienne et déprécié le mérite, fort contestable

d'ailleurs, que pouvait avoir la musique française, il termine ainsi:

«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent

avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.»

Puis, dans une note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions

notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus

ridiculement la mélodie italienne à la langue française. Ce dégoûtant

assemblage, qui peut-être fera un jour l'étude de nos musiciens, est

trop monstrueux pour être admis, et le caractère de notre langue ne s'y

prêtera jamais. Tout au plus, quelques pièces comiques pourront-elles

passer en faveur de la symphonie, mais je prédis hardiment que le genre

tragique ne sera même pas tenté... Jeunes musiciens, qui vous sentez du

talent, continuez de mépriser en public la musique italienne; je sais

bien que votre intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en

particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir

tourner un jour contre vos camarades le dédain que vous affectez

aujourd'hui contre vos maîtres.» On peut résumer ainsi cet amas

d'incohérences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne

aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne s'appliqueront plus

qu'à cette étude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens,

étudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais

apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne peut être que

mauvais.

Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque

toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde.

Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, il est

singulier que lui, poëte et musicien, n'ait pas découvert que le défaut

de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des

musiciens que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers fort

réguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les

auteurs de poëmes d'opéras semblaient prendre à tâche de les rendre

impossibles à mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de

coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la

foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme

vous demandera à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas

du reste bien longtemps que les poëtes ont compris la coupe musicale des

vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a

ouvert cette voie.

La _Lettre sur la Musique française_ produisit une exaspération

difficile à décrire: elle fut portée au comble, lorsque parut la

spirituelle et amusante boutade intitulée: _Lettre d'un symphoniste de

l'Académie royale de Musique à ses camarades de l'orchestre_. Les

musiciens exécutants, attaqués si violemment dans leurs préjugés et leur

incapacité, jurèrent la perte de Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler

en effigie dans la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au

sérieux, et alla dire partout que ses jours n'étaient pas en sûreté et

qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour

leurs subordonnés; ils retirèrent à Rousseau les entrées auxquelles il

avait droit, et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son

_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce

ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses

entrées lui furent restituées.

Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître son _Dictionnaire de

Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles

qu'il avait écrits pour l'_Encyclopédie_: c'est un ouvrage incomplet,

inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont

pas. On a reproché à Rousseau d'avoir emprunté quelques passages au

dictionnaire de Brossard, qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu

de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent

se faire qu'en s'appuyant sur ceux déjà faits, en les rectifiant, les

augmentant et les améliorant. Les définitions manquent de clarté et de

développement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses idées

particulières. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est

moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois pour se

dire la même chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait

s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la

tragédie où cette indécence n'est convenable ni à la dignité des

personnages, ni à l'éducation qu'on leur suppose.» Après avoir formulé

cette belle sentence, il donne la règle à suivre pour les duos tragiques

d'après le modèle de ceux de Métastase, qu'il proclame admirables.

Le mot _Copiste_ est un des plus complétement traités. Un passage

signale la singulière façon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est

celui où il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de

violon, en en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. Ainsi

c'était alors le copiste qui était juge des endroits où les hautbois

devaient ou non jouer à l'unisson avec les violons.

Quelques définitions sont très-singulières, même au point de vue

étymologique et grammatical. «_Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein

air, sous les fenêtres de quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot _sérénade_,

il rectifie la première erreur en expliquant que la sérénade s'exécute

le soir et l'aubade le matin.

Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent

d'erreurs. Mais il y a des pensées élevées et des aperçus ingénieux dans

les articles purement esthétiques.

Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième mode. Sa gamme était

tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisième

degré comme tonique, c'est-à-dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et

descendante, sans aucune altération. Cette prétendue innovation ne

réussit pas et ne pouvait pas réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la

_Lettre à l'abbé Raynal_. Après avoir disserté pendant quatre pages sur

un thème où il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: «Quoi

qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans réplique:

l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des

musiciens.» Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir contre

l'insuccès de sa notation en chiffres.

Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie dans ses articles de

l'_Encyclopédie_, avait fait une réponse à laquelle Rousseau riposta par

l'_Examen de deux principes avancés par M. Rameau_.

Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas

plus comme théoricien que comme compositeur. Il dit dans ses

_Confessions_ qu'après le départ des bouffons italiens, lorsqu'on

réentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa

musique nulle réminiscence d'aucune autre musique. Si l'on eût mis,

ajoute-t-il, Mondonville et Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient

sortis qu'en lambeaux.

Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent

par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité

très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste,

trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance,

pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à

coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout

gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme

chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de

génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte

et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et

si puissant.

Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt

malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de

se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus

aujourd'hui aucun intérêt.

Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de

notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause,

et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas

de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes

usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle

présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au

commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne

précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en

_sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à

droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche;

puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A

cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages,

il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les

paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes.

J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à

lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui

pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui

croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont

certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées.

Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les

Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à

son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre

contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la

musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme

modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir

été composés par dérision que sérieusement.

J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui

renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres

relatifs à la musique.

Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une

appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du

musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre,

tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne

saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le

mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»

On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il

rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne

musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant

plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions

diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées

devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de

l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une

intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un

jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites,

prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage.

Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le

chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne

voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire

de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un

démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la

prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau.

Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet

être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on

laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire

une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau

nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son

bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de

musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître.

Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter

d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude

chez Mme d'Epinay.

--Qu'avez-vous, lui dit-on?

--Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de

livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est

tellement discord que je ne puis m'en servir.

--Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien,

demain je vous enverrai mon accordeur.

--C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau.

--Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.

--Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes

cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère?

Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.

--Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera

pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le

Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur.

Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce

moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien

répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner

sa reconnaissance pour son présent.

Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé

l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur

de lui.

Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature

aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et

si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son

ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique,

il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire

d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait

pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour

disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi

difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la

quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le

Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas

capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est

peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais

de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra

réellement musical en France.

C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des

compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa

qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire

musicale moderne.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 27 / 34 题