UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE

Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et

noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui

pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un

grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant

jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru

si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y

trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême

sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait

exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et

une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se

retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien

rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la

maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale

religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église

Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes,

et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt

ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son

caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque

ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère

dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant

jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle

rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort

honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles

d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la

quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si

elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la

sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la

profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le

quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée

sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer

son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme

rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement

rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier

ne pouvait jamais s'empêcher de dire:

--Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier,

ce grand sécot.

Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres

chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans,

vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille

livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a

cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les

autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du

couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La

vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon

une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle

s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs

de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle

se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement

surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il

était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de

notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite

son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la

maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre

son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule

réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur

et qu'elle eût à chercher ailleurs.

--Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas

vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme

c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.

--Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un

homme, c'est un monsieur.

--Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc

que j'y monte moi-même.

Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt

elle sonna à la porte du second étage.

--Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il

ne demeure pas un musicien céans?

--Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.

--Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne

accorder mon épinette.

--Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il

travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment.

--Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien,

il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne

le plus prochainement possible.

--Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le

déranger.

La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une

vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle

s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva

dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé

dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de

papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne

s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard.

--Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir

accorder mon épinette.

Pas de réponse.

--Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas,

si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.

La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier

à tue-tête.

--Monsieur, voilà trente-six sols...

Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la

vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une

voix beaucoup plus douce.

--Pour venir accorder mon épinette.

Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.

--Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous

ainsi déranger?

--Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas

ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez

son épinette.

--Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse

vous faire.

A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.

--Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de

Lombard?...

--Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour

venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette?

Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la

musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de

l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que

Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet;

elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle

s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée

au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:

--Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le

temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez

dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant

que bon vous semblera.

Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des

révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La

vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le

clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit

demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la

recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la

chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu

des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au

courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les

vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.

Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari

détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif.

La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le

dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire

heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait

pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui

proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il

était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de

mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par

semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général,

qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de

ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait

reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne

donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque

chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien

que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il

allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication

des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant

musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un

savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères,

qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il

ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations

musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui

prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une

grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il

sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à

travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce

désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.

Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il

tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire

à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de

lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement

peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent

autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas.

Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en

devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son

cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et

après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé

dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une

expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:

--Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la

moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce

fatras de musique.

Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en

France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que

pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous

reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien

des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches,

mais Campra!

Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il

improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui

passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien

vite en se disant:

--A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le

comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant

mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que

c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles

musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut

un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme.

Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh!

j'y viendrai...

Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre

eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se

couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un

chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la

cause.

Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au

théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de

Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas.

Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être

opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout

différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il

abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de

spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement

préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour

faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers

la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats,

tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on

le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui

quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin

de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les

caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau

ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui

parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et

soupait presque tous les jours dehors.

Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son

cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre

une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas

son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas

encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet,

et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la

tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il

se jouait lui-même sur son violon.

--Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe

est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est

sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc.

--Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau;

écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien

sur cet air là.

Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou.

--Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne

nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos

leçons.

--Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus:

j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne

veux pas écouter mon passe-pied.

Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique

ressource. Elle se mit à pleurer.

--Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous

avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même:

cet argent est maintenant trop précieux.

Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas!

des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres

en tout.

La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite

chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur

était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était

renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se

doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements

de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses

consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer

cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il

buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui

faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa

gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la

disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par

la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que

l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les

femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée

qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant

à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une

gavotte qu'il jouait sur son violon.

Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était

d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme

Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à

une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était

pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât

toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude,

quand Mlle de Lombard rompit le silence:

--Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres

convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne

l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela

continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien

de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher.

Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter

sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient

M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la

Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant

il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le

marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la

maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien

avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir.

A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il

parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander

l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire

de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors.

--Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est

ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour

de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi

celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour

te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de

même, je t'assure.

Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue

de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée,

qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa

femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à

M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui

l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible

grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit

son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des

cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du

repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les

convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le

dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait

été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de

commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur.

Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de

trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin

qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui

faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez

judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus,

faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle

de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger

coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître

de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint

échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace

terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle

de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa

moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le

blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit

inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute

attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit

bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se

précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante:

--M. de la Popelinière!

En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de

Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un

habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au

milieu des convives en désarroi.

--Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela

sans m'en prévenir?

--Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour

vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous

devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc

faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle

Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est

bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous

savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me

regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez

qu'à l'envoyer à mon hôtel.

--Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois

que j'y travaille.

--Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?

--M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui

avançasse comme garantie.

--Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le

ferai bâtonner par mes gens.

--Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.

--C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais

beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand

vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela

s'appellera-t-il?

--_Hippolyte et Aricie_.

--Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre

audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela.

--Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.

--Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait

connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu,

charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable,

ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.

--Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos

voisines et amies.

--Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant

réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de

vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me

faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce?

--M. Dumont, marguillier.

--Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?

--C'est mon maître, le célèbre Marchand.

--Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de

vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me

ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi.

M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui,

depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences:

--Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement

perpétuel en personne?

--Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon

propriétaire.

--Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de

demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand,

je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.

Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:

--Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été

injuste envers vous.

--Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard,

car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un

opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui,

grâce au Ciel, sont tous dissipés.

--Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon

travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi

maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je

craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon

opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons

de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz

votre avis.

--Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la

musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra?

Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son

cabinet.

Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la

partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de

son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra.

Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par

deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet.

Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de

faire de si belles choses.

--Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus

flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi.

Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui

règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste

servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour

modèle.

Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier,

trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que

toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on

aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M.

Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au

bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les

siennes.

--Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai

que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et

c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite

drôlerie de M. Rameau.

Quant à Marchand, il était dans le ravissement.

--Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile

organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais

cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre

ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra

fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans

cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage

enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.

--Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du

temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son

premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la

bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands

progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela

s'exécutera, je m'en charge.

Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la

faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte,

pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours

employés à la copie des parties, il courut chez les principaux

chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à

l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de

savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix.

Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à

fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à

plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne

savaient pas lire la musique.

Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son

admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps

lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient

que fort peu.

--Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous

n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?

--Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de

déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai

fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis

convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.

Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était

pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il

rencontrait Mme Rameau.

Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez

lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour

entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme

musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du

corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des

sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu

sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande

avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture,

comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit

que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des

bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands

seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les

morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau,

qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que

produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits,

lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se

lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret:

--Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous

garantis que cela réussira grandement.

Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre

si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au

peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus

qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui

répond de sa place:

--Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les

autres et il me suffira.

Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet

assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour

rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements

éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de

l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier

acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être.

Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la

Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu

s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant

sur-le-champ:

--Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de

pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre

billet.

Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la

pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien.

Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude

_Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers

chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle

Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les

événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première

représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur

de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour

entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme

surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des

_fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première

représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint

l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant

d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et

Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son

opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce

qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint

encore au secours de son protégé.

M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux,

petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte

de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette

noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu

jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction

du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans

l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept

heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une

quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique

illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les

carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines

posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant

dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le

brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et

terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru

devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des

dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades

illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques;

Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles

exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés

passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de

l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de

soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie

mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par

des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les

sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette

et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des

morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit

on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement

illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter.

Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui

laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit

avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et

jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du

chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins

qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme

Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard

partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage

du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le

plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les

répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne

dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une

musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles

reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de

l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se

composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la

mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants,

tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand

arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens

s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour

eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire

recommencer:

--Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.

--Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.

La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la

troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent,

quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance,

le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter

une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le

théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se

déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du

théâtre, et quand il fut à portée du musicien:

--Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et

que je suis l'architecte: recommencez le passage.

Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette

fois, et la répétition s'acheva sans encombre.

C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y

avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la

Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat

qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la

matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient

encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des

piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places.

Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa

femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants

et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle

de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au

premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la

rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le

premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares

applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de

l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu

seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les

derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près

de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car

elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné

l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.

--Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se

résigner, je renoncerai au théâtre.

Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le

spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait

d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux,

M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé.

--Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont

nullement partisans de cette musique.

--Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes

parties intéressées.

--Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti.

Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui

heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre

Rameau.

--Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince.

--Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de

musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les

jours. Cet homme-là nous éclipsera tous.

Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés

toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut

moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les

représentations suivantes.

L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement

universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna

plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets.

Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était

devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la

rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont

l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait

davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des

Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui

allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était

de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait

à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son

mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui

confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille

demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses

brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de

Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec

joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin

de ses jours.

Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses

opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses

rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il

chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_,

de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient

jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de

compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant

longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages,

_Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus

grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six

représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres,

dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de

Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.

Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir

entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est

que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la

peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature:

l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le

coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de

beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne

connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous

n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés

inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés

par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou

moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les

vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau

des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où

elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce

qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la

complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails

de sa vie.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 24 / 34 题